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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 17:06

Les historiens qui s'intéressent aux guerres de Religion dans la province de Normandie ont sûrement gardé en mémoire le témoignage poignant donné par Gilles de Gouberville sur les évènements tragiques survenus à Valognes durant le mois de juin 1562. Les prémices du drame sont rapportés au seigneur du Mesnil-au-Val le dimanche 7 au soir par ses serviteurs, relatant qu'ils "ouyrent sonner le toquesainct à Vallongnes et à Alleausme". Des précisions sur les causes de l'alerte parviennent au manoir le lendemain après-midi :  "Led. jour, la relevée, on me dist que, hier soyer, sur les cinq heures, il y avoyt heu à Vallongnes une si grande esmotion populayre qu'on avoyt tué le sieur de Houesville, le sieur de Cosqueville, maistre Gilles Mychault, médecin, Gilles Louvet, tailleur, Robert de Verdun et Jeban Giffart dict Pont-1'Évesque, et plusieurs  blessés, et les maisons de Cosqueville pillées et destruyctes, et que les corps  des detfuncts estoyent encor en la rue ce jourd'huy apprès mydi, où les  femmes de Vallongnes venoyent encor donner des coups de pierre et de baston  sur lesdits corps, et fut dict aussy que la maison de maistre Estienne Lesney,  esleu audit Vallongnes, sieur de Haultgars, avoyt esté pillée et destruycte.  Charlot partit sur les deux heures pour aller à Vallongnes sçavoir an certain ce que dessus et revinst apprès soleil couché, et me dist que tout ce que dessus estoyt  vray, et que le peuple de Vallongnes estoyt grandement courroussé".

 

Cet extrait du Journal des Mises et receptes de Gilles de Gouberville trouve un écho précis dans un autre témoignage contemporain, consigné par Théodore de Bèze dans son Histoire ecclésiastique des églises réformées au Royaume de France, ouvrage publié à Genève en 1580. L'affaire du "cruel massacre de Valognes" y est développé sur plusieurs pages, contenant des informations parfaitement concordantes avec celles données par Gouberville. De Beze nous délivre en particulier l'identité des instigateurs de cette "émotion populaire", des officiers papistes (Laguette, Cartot, le procureur du roi) oeuvrant depuis plusieurs semaines à armer les prêtres et à barricader les carrefours de la ville. Il nous donne la chronologie exacte des évènements, qui débutèrent pas la convocation d'une "montre", c'est à dire une sorte d'inspection ou de revue militaire du peuple en arme. Il indique aussi quel fut le déclencheur des évènements : une simple rixe opposants des "garnements" devant le temple, puis une sonnerie de cloche destinée à donner le signal du massacre. Il indique alors comment, "ceux de la religion romaine accourant en armes" assaillirent la maison du dénommé Etienne Lesnay, toute proche du temple où se rassemblaient les protestants, pour en assassiner les occupants. Les noms des victimes donnés par de Beze (les sieurs d'Houesville et de Cosqueville, Gilles Michaux, médecin, Gilles Louvet, Jean Guyfart et Robert de Verdun, avocats ) corroborent bien la liste fournie par Gouberville, ainsi que la description des sévices monstrueux que l'on fit subir aux défunts : " Les corps furent dépouillés et étendus sur le pavé, auxquels il se trouva quelques femmes avoir arraché les yeux avec des épingles. Mais singulièrement est à remarquer le zèle des prêtres qui fourraient en leurs bouches et en leurs plaies avec la pointe de leurs hallebardes, des feuillets d'une Bible trouvée chez ledit Elu, disant à ces pauvres corps qu'ils prêchassent la vérité de leur Dieu, et qu'ils l'appelassent à leur aide".

 

A côté de ces comportements barbares, de Beze fait aussi état, parmi la population valognaise, de personnes modérées, cherchant jusqu'au dernier moment à éviter le conflit, s'efforçant au paroxysme de la violence d'aider les victimes et de sauver des vies. Un nom nous est donné, celui d'Etienne Troude, "un honorable marchand de la religion romaine, mais au reste, homme paisible" qui s'empressa d'ouvrir sa demeure aux persécutés et "les y tint cachés, et par ce moyen, y furent sauvées dix-huit personnes, tant hommes que femmes". Voici donc apparaître un individu dont l'humanisme et le courage furent rééllement exemplaires. La figure d'un modeste inconnu, exhumée du passé grâce à deux lignes seulement d'un vieil incunable, mais dont l'attitude incarne probablement ce qui existe de plus élevé au sein de notre humanité. Le marchand Etienne Troude fut en son temps un "juste", au même titre que ces français qui, sous le régime de Vichy, s'efforcèrent au péril de leur vie de cacher des juifs menacés de déportation. Depuis le lointain passé de son existence oubliée il nous offre le modèle d'un esprit assez fort pour ne cèder ni au "courroux" ni à "l'esmotion populayre". Son exemple reste hélas actuel pour chacun de nous, qui devons toujours faire face aux expressions les plus violentes de la radicalité politique et de l'intolérance religieuse.   

 

On serait naturellement heureux de mieux connaître la vie et la personnalité de cet honorable commerçant valognais de la Renaissance, et de glaner à son sujet d'autres informations biographiques. Le Journal de Gilles de Gouberville nous y aide un peu car il mentionne plusieurs rencontres avec ledit Etienne Troude lors de déplacements à Valognes. Le seigneur du Mesnil-au-Val était pour ainsi dire un habitué de la boutique de mercerie de luxe où Troude écoulait l'"estamet", le "camelot", le "bureau", le drap d'Espagne, le velours, le "satin noyr", et autres précieuses étoffes. C'est chez Etienne Troude que Gouberville vient acheter, en février 1556, les tissus destinés à confectionner la robe et à remplir le trousseau de mariage de sa soeur Guillemette. C'est à lui également qu'il confie parfois ses travaux de coutures, le convoquant au besoin en son manoir pour faciliter la commande. Gilles de Gouberville était un client difficile. Il arrive qu'il refuse de retirer du magasin des commandes qui  "n'estoyent à son gré" ou qu'il en différe le paiement durant plusieurs semaines. Pour les tissus précieux destinés au mariage de Guillemette c'est en boisseaux de blé et en têtes de bétails qu'il choisit de règler ses achats.

 

Le commerce valognais d'Etienne Troude était apparemment assez florissant. En plusieurs occurences, il est question du serviteur qui l'accompagnait dans ses déplacements, et aussi des voyages accomplis par ses deux fils (Thomas et Michel) en direction de Caen, Rouen ou Paris, sans doute pour l'achat des stocks de produits textiles qui étaient ensuite revendus à Valognes. Son rang était suffisamment élevé au sein de la petite société locale pour lui permettre de partager les repas des officiers et des autres représentants des élites urbaines. Ce que démontre aussi la lecture du Journal de Gilles de Gouberville est qu'Etienne Troude ne cessa pas, malgré son implication en faveur des huguenots, de résider et d'exercer à Valognes au cours des mois troublés qui suivirent le massacre. C'est bien en "homme paisible" qu'il répparait dans le Journal, en date du 9 octobre 1562, à l'occasion de la foire de Brix.

 

J. Deshayes/Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin/21/12/2017.

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