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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 10:33

Autres petits établissements charitables...

Parmi les établissements voués à l’accueil des nécessiteux, dans la trame serrée des relais hospitaliers maillant le territoire, figuraient aussi de grandes abbayes. Les fondations bénédictines du règne de Guillaume le Conquérant (Montebourg, Lessay et Saint-Sauveur-le-Vicomte), augmentées des nouvelles communautés canoniales nées au milieu du XIIe siècle (Blanchelande, Notre-Dame-du-Vœu), jalonnaient la presqu’île. S’ajoutaient à ces établissements religieux un semi de petites dépendances monastiques, les prieurés, normalement sujets, comme l’abbaye mère, au devoir d’assistance et d’hospitalité. Beaucoup avaient surtout une vocation agraire, disposaient de terres et de rentes, organisaient des foires, patronnaient ou desservaient des sanctuaires paroissiaux. Ceux de Saint-Côme-du-Mont, d’Héauville et de Saint-Germain-des-Vaux, servaient de relais de déplacement vers l’Angleterre aux communautés de Cluny, de Marmoutier et de Cormery.  D’autres, plus modestes, doués d’une solitude propice, voyaient inscrit dans leur statut un devoir particulier de secours et d’accueil pour les voyageurs égarés. Nous en identifions quatre dans le Cotentin :

 

 

Iles des Ecréhou : Un prieuré cistercien de l’abbaye du Val-Richer fut fondé en 1203 par Pierre de Préaux, « gardien des iles », sur l’archipel des écréhou. Cette fondation réactivait probablement un établissement religieux antérieur. Au cours de fouilles archéologiques menées sous la direction de Warwick Dodwell a été identifié, sous les vestiges de l’église du XIIIe siècle,  un sanctuaire antérieur, bâti en appui sur un menhir couché et partiellement enfoui. Il s’agissait d’un bâtiment formé de trois cellules, interprétées comme une petite église, une salle et un dortoir, et leur construction a été attribuée à l’époque carolingienne. Ainsi que nous l’avions développé dans un article sur l'abbaye de Portbail, il n’est pas improbable que l’on ait implanté, dès le VIe siècle, sur l’île dite de Marmoutier, un ermitage dépendant de ce monastère. Mais ce qui nous intéresse surtout ici est la précision donnée par un document de 1309 indiquant que le prieur, établi aux Ecréhou en compagnie d'un moine et d'un serviteur, était chargé, chaque nuit, d’allumer un feu pour guider les navigateurs, puis éventuellement les secourir et les accueillir.

Le prieuré de Saint-Martin-à-l’If : Le prieuré Saint-Martin à l'If de Sauxemesnil (anc. canton de Valognes) était une dépendance de l'abbaye de Lessay. Son nom vient paraît-il d'un if qui se trouvait près de la chapelle. Ce sanctuaire se trouvait au beau milieu de l'immense forêt de Brix, parmi les dépendances du domaine de Chiffrevast, l'un des grands fiefs institués par les ducs de Normandie pour la garde de leurs forêts. Par une charte datée du début du XIIIe siècle, Halène de Chiffrevast concédait à l’établissement de Saint-Martin-du-Mont-de-l'If (Sancto Martino de Monte de l'If) et aux moines y servant Dieu, neuf vergées de terre situées dans "les champs de dessous les croix" (novem virgatam terre in campis de subtus Cruces), ainsi qu'une rente de huit quartiers d'avoine à prendre dans la grange de son château (in grangia de castello meo).  Cette donation, probablement liée à la fondation même du prieuré, contient aussi une close indiquant que les moines devraient, « chaque soir, jusqu'au milieu de la nuit, sonner la cloche afin de diriger la marche des voyageurs qui, par ignorances des recoins de la forêt ou par la mauvaise inspiration de l'âme, dériveraient de la voie publique, et, si ceux-ci le souhaitent, à retenir jusqu'au jour, à réchauffer et à nourrir ces derniers dans l'abbaye » (Traduit de : monachi tenebuntur, singulis noctibus, usque ad mediam noctem cantarie sue, campanum pulsare, ad divigendo gressus viatorum qui per calles nemoris ignorantes, vel malo inspirante animo, a via publica daerraverint, et ad illos in abbatia sua, usque ad diem, si voluerint, retinandos, calfaciendos vel etiam nutriendos).

Ces prescriptions sont à nouveau notifiées dans un règlement établi en 1437 par Jean de Robessart, "Souverain maistre enquesteur et général réformateur des eaux et forêts du Roy en Normandie", précisant que "Le prieur du dit Lieu de saint Martin à l'If à main levée des droits d'usage, pasnage et paturage et herbage dans les forets de Brix et de Barnavast, ainsi que droit de pêche et de chasse et pour bois de chauffage et d'aménagement, et le prieur ne doibt pour la jouissance de ces droitures et franchises que prières et oraisons et aucunes foys sonner la cloque de sa chapelle pour adrechier les esgarés et recouvrer leur chemin ».

L’isolement du prieuré, mais surtout son emplacement auprès de l'actuelle route départementale D.87, une ancienne voie romaine dite via publica dans l'acte de fondation (voie publique ou voir royale), donnait sens à cette pratique de l'hospitalité. On trouve de fréquentes allusions à la difficulté de s'orienter sur ce grand chemin forestier dans le journal d’un habitant des proches environs, Gilles de Gouberville, seigneur du Mesnil-au-Val. Le 31 octobre 1553 il note par exemple : « Le dit jor après diner, viron une heure de nuyct, passèrent par céans maistre Gilles Dancel, Guillaume Cabart le jeune Collas Groult et Pierres Barbey, de la Bonneville, lesquelz s'estoyent esgarés en venant de Vallongnes ».

Barnavast : Les frères bénédictines du prieuré de Barnavast, à Teurtheville-Bocage, dans la forêt de Montaigu, exerçaient une semblable fonction d'hospitalité. A propos de cet établissement, on connaît également un amusant récit de bandit de grand chemin, Jehan Filleul, résidant à Tamerville, qui fut poursuivi "à Bernavast en la forest" par le vicomte de Valognes, puis découvert en l'ermitage de Barnavast "dont il leur eschappa tout nu et s'enfuy". Nous étions en 1413.

La chapelle du prieuré, vouée à Saint-Martin, présente beaucoup d’intérêt archéologique. Elle contient dans ses maçonneries un bloc antique en remploi, avec des traces d’épigraphie provenant d'un temple au dieu Mars. Les murs contiennent aussi un grand nombre de fragments de sarcophages mérovingiens en remploi. Il est fréquent que les prieurés du Cotentin fondés à l’époque ducale révèlent un passé antérieur aux incursions bretonnes et scandinaves du IXe siècle. Plusieurs sont probablement hérités des xenodochia du haut Moyen-âge.

Le prieuré de la Perrine : Nous avons déjà évoqué, à propos de la maladrerie du Désert, le prieuré de la Perrine, fondé au XIIIe siècle par les barons du Hommet. Par un acte de l’an 1258 Perrine du Hommet, sœur de Guillaume, « augmenta la dot, en imposant aux religieux l'obligation de sonner la cloche pendant leurs repas, afin d'inviter les pèlerins et les voyageurs à venir les partager, et jouir de l’hospitalité du couvent » (Abbé Lecanu). La situation de cet ancien prieuré, en bordure immédiate de la grande voie antique de Carentan à Saint-Lô (Briovere), en faisait un point de relai privilégié.

 

ANNEXE

L'hôtellerie de Saint-Sauveur-le-Vicomte : A la fin du XIIe siècle, le bourg de Saint-Sauveur en pleine expansion fut doté d'une hôtellerie, destiné à l'accueil des voyageurs, des pauvres et des malades, placé sous l'invocation de saint Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. Cet établissement charitable avoisinait de très près la maladrerie du Mont-de-Rauville, situé en amont de la chaussée de Saint-Sauveur, à moins d'un kilomètre de là. Sa fondation, vers 1180, revient à Léticie, veuve de Jourdain Tesson, qui fit don à la « maison de saint Thomas martyr » une masure de terre avec courtillage, au bourg de Saint-Sauveur, près des maisons des foulons. D’autres franchises furent accordées à l’administrateur nommé pour sa gestion (le custos hospitalaria).

 

FIN

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commentaires

Lescallier Pierre 06/04/2020 19:02

Bonsoir, au sujet des léproseries et autres lieux d’hébergements, à Teurthéville-Hague il n'y a pas de lieu identifié comme tel mais, il y a le hameau de "la Pouilleterie" lieu proche du prieuré "Saint-Michel d'Etoublon" (qui lui est sur la commune de Sotteville). ce nom doit avoir la même origine que "léproserie" etc. à votre disposition pour approfondir le sujet.
cordialement
Pierre Lescallier

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