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21 octobre 2021 4 21 /10 /octobre /2021 11:15
I - L’église Saint-Pierre

Données historiques :

L’église Saint-Pierre de Biniville est demeurée jusqu’à la Révolution de 1789 de patronage laïc, ce qui signifie qu’elle ne fut jamais donnée à une communauté religieuse et que les seigneurs de Biniville eux-mêmes en nommaient les prêtres desservants. C’est aux seigneurs patrons que revenait l’entretien du chœur de l’église. Les revenus de la dîme toutefois se partageaient entre le curé et l’évêché de Coutances. L’abbaye de Longues y percevait également des rentes.

Architecture :

L’édifice est composé d’une nef unique de 5 travées, prolongée vers l’est par un chœur à chevet plat de deux travées. Ce dernier ouvre par un arc brisé qui repose sur des chapiteaux à décor végétal que l’on peut, selon des critères stylistiques, dater des environs de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe siècle. Les voûtes sur croisée d’ogive qui couvre cette partie de l’édifice ont toutefois été reconstruites à une date postérieure, comme l’indique l’absence de supports entre la retombée des nervures et les colonnes qui les soutiennent. A noter, sur les maçonneries extérieures du chœur, la présence d’un bandeau d’enduit correspondant au tracé d’une ancienne litre seigneuriale (décor héraldique, ce bandeau recevait à l’origine des écus armoriés, aujourd’hui effacés).

La tour de clocher semble une addition tardive, non antérieure au milieu du XVIe siècle probablement. Elle abrite un autel secondaire ainsi que l’inscription funéraire du dénommé Georges Marion, décédé en 1618. Il se pourrait que cette tour soit venue remplacer un plus simple campanile placé au-dessus de l’arc entre chœur et nef : cela expliquerait le dispositif de renfort de cet arc par un épaississement de maçonnerie reposant sur de lourdes consoles. Noter la belle qualité de l'épi de faîtage en terre-cuite placé sur le toit de la sacristie.

En 1752, il est signalé que la couverture de la nef était « fort endommagée en plusieurs endroits et demande une réparation prompte et sans délay ». Son pavement en revanche, ainsi que le pavement du chœur et la bancellerie sont alors considérés en bon état. En 1761, les travaux sur la nef avaient été exécutés, l’intérieur de l’église était « pauvre mais propre ».

Statuaire et mobilier :

Durant la période révolutionnaire, l’église aurait été dévastée, ses ornements et ses cloches portées à Valognes pour être fondues. Seules restaient alors, selon le rapport d’Honoré Duval (curé de 1860 à 1870), les statues de la Vierge, de saint Pierre et de saint Mathurin. La statue de la Vierge est une élégante oeuvre en pierre polychromée datant de la première moitié du XVIe siècle. Celle de saint Mathurin est également une oeuvre sculptée en pierre calcaire (début du XVe siècle), montrant le saint  debout et bénissant, entre deux petits personnages placés à ses pieds. Le premier est un homme, avec un crapaud qui lui sort de la bouche, et le second personnage est une femme, qui crache pour sa part un gros diable noir doté d’ailes de chauve-souris. Cette figure féminine est censée représenter Théodora, la fille de l’empereur Maximien, que Mathurin, prêtre de Larchant en Gâtinais, aurait  miraculeusement guérie d’une profonde dépression. Très populaire au Moyen-âge, Mathurin était particulièrement invoqué pour la guérison des fous, des dépressifs et, lit-on parfois, des femmes insupportables !

Si l'image de saint Pierre semble avoir disparue, subsiste en revanche une petite Marie-Madeleine en bois peint (seconde moitié du XVe siècle), d'un style simple et populaire, bénissant d'une main et présentant de l'autre un pot à onguents. On trouve aussi à Biniville trois autres statues anciennes désormais déposées dans la tour de clocher. L'une est une oeuvre en bois dotée de sa polychromie d'origine, avec le revers profondément évidé, représentant un homme barbu au cheveux longs, vêtu d'une longue tunique, dont les mains sont malheureusement lacunaires. Bien que l'on puisse songer en priorité à une figure d'apôtre, l'absence d'attributs rend son identification délicate. Il s'agit d'une oeuvre de belle qualité, pouvant je pense dater de la seconde moitié du XVIe (?). Espérons qu'elle saura, après une bonne restauration, reprendre sa place dans l'édifice.

Une autre statue déposée montre un saint Jean-Baptiste (pierre polychromée, fin XVe ou début du XVIe siècle), vêtu de sa zélote, tenant et montrant de l'index l'image sacrificielle de l'Agnus Dei. Il a malheureusement perdu sa tête . La troisième oeuvre correspond à une figure médiévale d'abbé ou d'évêque bénissant (saint Blaise de Sébaste ?) du début du XVe siècle, en pierre polychrome, qui a également perdu sa tête, ainsi que ses jambes. Parmi les éléments ancien, on peut encore signaler, au bas de la nef, un fragment de dalle funéraire médiévale en pierre calcaire (fin du XIIIe ou début du XIVe siècle ?), montrant deux pieds nus, sommairement gravés, et une inscription qui semble désigner un avocat. On peut aussi lire, sur les murs de la nef, plusieurs épitaphes de paroissiens du XVIIe siècle.

D'après les archives de la paroisse, le retable du maître autel aurait été livré en 1830 pour le prix de 700 francs. D'un néo-classicisme assez austère, il abrite un tableau représentant la Cène, signé et daté "F(ait) P(ar) Blanchard, 1834".

Les vitraux, datant des années 1950 environ, sont dû aux ateliers Guays Mérigot, de Paris. 

II – Le fief de Biniville

L’histoire féodale de Biniville est mal connue. L’emplacement même du principal fief seigneurial attesté sur la paroisse n’est pas clairement établie et son histoire semble indiquer une désaffectation précoce de son manoir comme lieu de résidence noble.

Selon François de Beaurepaire, le nom de Biniville serait forgé sur le nom d’homme germanique « Bernwinus ». La « villa de Bernwinus » pourrait logiquement avoir désigné, dès le Xe siècle, le domaine qui deviendra ensuite le siège de la seigneurie de Biniville.

La paroisse de Biniville était le siège d’un fief noble dépendant de la seigneurie d’Amfreville, elle-même portion de l'immense baronnie de Néhou. Ses premiers seigneurs connus sont les membres de la famille de Cartot (ou Karetot), également établie à Rauville-la-Place (fief de Cartot) et en Val-de-Saire. Roger de Cartot est cité vers 1270 comme seigneur et patron de Biniville. Vers 1330 Guillaume de Cartot, son héritier, lui avait succédé. On le voit en 1328 racheter une maison sur la paroisse, et obtenir en 1331 la création d’une foire le jour de la Saint-Blaise. Cela témoigne d’un investissement personnel pour le développement de son domaine seigneurial et indique manifestement qu’il résidait lui-même à Biniville.

Au début du XVe siècle, vers 1404-1408 un autre Guillaume de Cartot, héritier et descendant du précédant, portant le titre d’écuyer, vendait à Jean Boudet, écuyer, seigneur de Crosville, son fief de Biniville, s’étendant sur Colomby, avec le patronage de l'église Saint-Pierre ainsi que la juridiction et les revenus de la foire Saint-Blaise de ladite paroisse. Cette cession se fit, si je comprends bien le texte qui s’y rapporte, contre le paiement d’un arriéré de rente de 11 livres 10 sous dus pour ladite église au profit de l’abbaye de Blanchelande (Inventaire sommaire des archives de la Manche H. 236).

Depuis le début du XVe siècle et jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, le fief de Biniville reste ensuite en possession de la famille de Crosville. Disposant déjà d’un important domaine, doté d’un vaste manoir, ces derniers ne résidèrent probablement jamais à Biniville. En 1713 Hervé de Crosville obtenait du roi l’union de ses fiefs de Tourlaville, Crosville et Biniville en une seule seigneurie. Cela signifie qu’il n’existait plus véritablement à cette date de fief sur la paroisse.

A Jean-Baptiste de Crosville, fils d’Hervé décédé en 1721, succède en 1749 Hervé Fouquet de Réville, seigneur de Réville, résidant habituellement dans son hôtel valognais.

Cadastre ancien c. 1820 - Tableau d'assemblage

III – Voies de communication

Le territoire de Biniville est sillonné par deux routes anciennes et importantes, les actuelles D.126 et D.2. La D. 126 formait au Moyen-âge le tracé de la fameuse « carrière Bertran », conduisant depuis la Baie des Veys, à hauteur de Brucheville, jusqu’au château de Bricquebec et, au-delà, jusqu’à la côte orientale du Cotentin. Placée sous la juridiction des barons de Bricquebec (la famille Bertran), cette grande route trouve probablement son origine à l’époque protohistorique. Au nord de la D.26, l’ancien chemin de Colomby à Hautteville-Bocage, qui constitue une limite communale, forme probablement une branche délaissée de cet itinéraire

La D.2 qui mène de Valognes à Saint-Sauveur-le-Vicomte correspond pour sa part au tracé, rectifié au XVIIIe siècle, de l’ancienne voie romaine reliant Alauna (Valognes) à Portbail. Elle sépare Biniville de Golleville (délimitation ayant fait l’objet d’un réajustement en 1827).

Ces deux axes recoupent à Biniville le tracé de l’ancien « chemin de Néhou à Montebourg » autre support des limites communales qui était lui aussi une route importante à l’époque médiévale.

Biniville apparaît donc comme un carrefour, un lieu de passage fréquenté. Il n’est pas improbable qu’ait existé jadis ici des auberges ou autres relais destinés aux voyageurs.

Durant les combats de la libération de la seconde guerre mondiale, Biniville a accueilli un aéroport provisoire (ou "piste avancée d'aviation"), établi à la mi-juillet 1944 par le 830th Engineer Aviation Battalion. Situé au nord de la commune (entre la ferme de la Gouberderie et le hameau de l'Epine) et empiétant sur le territoire d'Hautteville-Bocage, il est resté opérationnel jusqu'en août 1945. 

La "Carrière Bertran" matérialisée sur la carte de Mariette de la Pagerie (1689)

IV – Activités agricoles et artisanales

Biniville, réputé « bon terroir se consistant en terres labourables, herbages et plants » (Rapport de l’Intendant, année 1700), reste principalement un village dominé par l’activité agricole. Nous n’avons pas toutefois recueilli d’information se rapportant aux usages agricoles, à la présence éventuelle de moulins, à la nature des cultures anciennement pratiquées.

En 1823, l’ouverture de carrières de pierre sur la grande route de Valognes à Saint-Sauveur est signalée.

 

J. Deshayes/Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin, 2021

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