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9 décembre 2021 4 09 /12 /décembre /2021 12:12

Des espaces végétalisés

Ainsi que le rappelait le regretté Dr Michel Guibert dans son étude sur Les Eglises du département de la Manche au XVIIIe siècle, le cimetière de jadis "est un véritable champ où pousse l'herbe et celle-ci est vendue chaque année". Le profit des ventes revenait en général à la fabrique et servait ainsi à financer des travaux d'entretien sur l'église, où à des achats de livres et de mobilier destinés au culte. On y trouvait également des arbres, qui pouvaient être coupés et utilisés pour les réparations de l'église ou, lorsqu'il s'agissait de pommiers, produisaient des récoltes destinées à la vente.

Néhou, église Saint-Georges. Parmi les arbres cimetière se distingue encore un pommier.

Certaines chansons de Normandie ont conservé le souvenir de ces anciens cimetières plantés de pommiers, tel ce petit couplet, recueilli jadis du côté de Verneuil :

            « On plante des pommiers ès bords

            Des cimetières près des morts,

            C’est pour nous remettre en mémoire

            Que ceux dont là gisent les corps

            Comme nous ont aimé boire »

On est frappé, lorsque l'on contemple les belles représentations de l'église de Gréville-Hague par Jean-François Millet, de constater le caractère très peu minéral du cimetière : seule la croix du calvaire se détache sur l'herbe de l'enclos.

Jean-François Millet, l'église de Gréville, vers 1870-1875.

Les dessins et cartes postales anciennes antérieures aux années 1950 offrent encore une vision très végétale des cimetières du Cotentin, similaire en définitive à la tradition qui s'est préservée en Angleterre, et en fait le charme romantique.

Vasteville, le cimetière pendant la coupe des foins, carte postale vers 1900

Pour celui d'Alleaume, nous possédons plusieurs cartes postales anciennes et des gravures du milieu du XIXe siècle qui attestent son caractère très naturel.  Non seulement l’herbe croissait abondamment parmi les tombes, mais des arbres y poussaient. Noter toutefois que des sujets d'ornement - des résineux le plus souvent - se sont déjà substitué au cours du XIXe siècle aux arbres fruitiers.

L'église d'Alleaume vers 1840 (coll. particulière)

Rappel : Ce cimetière est celui qui possède, pour le département de la Manche, le plus grand nombre de tombes protégées au titre des Monuments historiques.

L'église d'Alleaume vers 1910, carte postale ancienne

A Sottevast, à Huberville, à Jobourg... partout on est frappé de voir, sur les cartes postales du début du XXe siècle, des sépultures encore rares émergeant des hautes herbes, parmi lesquelles d'étroits sentiers permettent de cheminer. Souvent les églises ne sont pas encore dotées de gouttières, et des talus végétalises placés en pied de mur servent à repousser et absorber les eaux de pluie. L'obsession hygiéniste contemporaine pour la "propreté", le bitume et les marbriers bretons n'avaient pas encore triomphé du vivant. Aujourd'hui la mise en application de la loi du "Zéro phyto" conduit les communes à repenser la place du végétal dans leurs cimetières. Le CAUE de la Manche leur apporte en ce domaine de précieux conseils (lien).

Huberville, l'église vers 1910, carte postale ancienne.

Huberville, l'église vers 1910, carte postale ancienne.

Enclos et clôtures

Les clôtures des cimetières étaient le plus souvent, comme celle des champs, des haies végétales plantées sur des talus. Dans certains villages subsistent encore des enclos formés de haies , comme par exemple à Hémevez (haies doubles) ou Morsalines.

Morsalines, l'église vers 1920, carte postale ancienne.

On a parfois recherché une origine celtique aux enclos de forme circulaire... Ce qui ressort de façon assez nette des données archéologiques disponibles est que les nécropoles mérovingiennes s'étendaient initialement bien au-delà de la clôture des cimetières actuels. La structuration des enclos dans la forme où ils nous sont parvenus fut sans doute un processus assez lent. Pour le XVIIe siècle, on discerne au contraire une tendance visant à élargir l'espace du "parvis", au devant de l'église. Cela devait contribuer à magnifier la façade occidentale et les processions qui y aboutissaient.

A noter que l'espace du cimetière constitue aussi ce qu'on nomme "l'enclos paroissial", qui est un espace clos, consacré et sacralisé par une liturgie de la dédicace, protégé des intrusions animales, en particulier des cochons susceptibles de déterrer les corps. Certains contenaient des ossuaires permettant de recycler les corps exhumés, d'autres des fontaines vouées à des saints et douées de vertus guérisseuses. Le cimetière de Montaigu-la-Brisette possède à la fois un ossuaire, une fontaine Saint-Martin réputée miraculeuse, et abrite encore la maison du "custos" ou sacristain. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on a souvent enterré d'anciennes statues, mises au rebut, dans le sol sacralisé des cimetières du Cotentin.

On y trouve aussi des autels extérieurs, servant pour les cérémonies des rogations, qui donnaient lieu à des processions parmi les tombes (bel exemple conservé à Fontenay-sur-Mer,). A Barneville, la tradition s'est conservée d'une "pierre des plaids" situés dans le cimetière, devant l'église, qui servait de lieu d'exercice de la justice seigneuriale.

Barneville, l'église Saint-Germain vers 1820. Bbh de Cherbourg, fonds Charles de Gerville

Lorsqu'il venait à Valognes, c'est au cimetière entourant l’église Saint-Malo que Gilles de Gouberville (1521-1578) tenait parfois ses rendez-vous et ses conversations. Ce cimetière urbain fut longtemps le seul jardin public de Valognes. Après la messe c'est aussi au cimetière que se faisaient les assemblées paroissiales, que l'on prenait des décisions concernant la communauté, recrutait ou réquisitionnait des hommes pour les corvées du roi ou les milices paroissiales. Pour Lieusaint et Saint-Floxel, il existe des mentions médiévales relatives aux marchands qui y tenaient leurs étals. En bref, le cimetière, comme aussi l'église, était  jadis un espace ouvert à de nombreux usages, y compris totalement profanes.  

Querqueville, le cimetière vers 1900, d'après une carte postale ancienne


Un exemple représentatif, le cimetière de Brix

A Brix, les nombreux pommiers qui entouraient l’église ont malheureusement été coupés au XIXe siècle, comme ceux de Sottevast, de Couville et de beaucoup d'autres communes. Tandis que leur floraison égayait au printemps le sommeil des défunts, les vivants procédaient vers la fin de l’automne à la vente aux enchères des fruits nouvellement cueillis. Comme le relate Claude Pithois, ces assemblées villageoises se tenaient auprès du grand échalier, prés du portail d’entrée du cimetière, après la messe du dimanche matin. Les recettes de la vente étaient ensuite versées au trésor de la fabrique, pour servir à l’entretien de l’église. 

Chaque année, à la saison des pommes, l’aubergiste de Brix installait son pressoir sur la place de l’église, pour y tirer son cidre. Badauds et clients pouvaient ainsi assister au pressage du marc, goûter au vert jus,  et s’assurer de la qualité des boissons, servies en abondance durant le reste de l’année. En Cotentin, lorsqu’on perçait un fut de cidre nouveau, il était d’usage, dit-on, de placer sur la porte des auberges un chapelet de pommes, afin de le faire savoir à chacun !

Bien qu’il n’abrite plus aujourd’hui de pommiers à cidre, le cimetière de Brix est toujours dominé par un imposant if, âgé dit-on de plus de 800 ans. Selon une légende locale, cet arbre fut planté ici sur la tombe d’un enfant, du temps dit-on du sire Adam de Brix, qui résidait au XIIe siècle dans le château voisin.

Brix, assemblée devant l'église. Carte postale ancienne, vers 1910
 

Rocheville, église "neuve" bâtie à l'extrême fin du XIXe siècle. La plantation d'arbres participait encore de l'aménagement des cimetières et des abords des églises.

 

J. Deshayes/Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin. Novembre 2017.

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