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7 février 2022 1 07 /02 /février /2022 10:11
Le territoire de Morville se trouvait compris au Moyen-âge dans l’immense massif de la forêt de Brix, qui s’étendait depuis Cherbourg et Saint-Pierre-Eglise au nord, jusqu’à Hémevez et Lieusaint au sud. Celle-ci recouvrait une partie de la Hague et du Val-de-Saire et venait à Morville au contact des domaines forestiers des puissants seigneurs de Néhou et de Bricquebec. « Ainsi disait-on au siècle dernier qu’on pouvait aller de Cherbourg au-delà de Montebourg sans voir la lumière sous l’épaisse voûte de verdure des bois qui se succédaient» (A. Fagart, Les Anciennes forêts du Cotentin, 1881).

Morville sur la carte de Mariette de la Pagerie (1689)

En tant qu’usagers de cette forêt, les habitants de Morville y jouissaient d’un droit de libre pâture, de coupe et de cueillettes. A l’automne, ils y lâchaient leurs troupeaux de vaches et de cochons lors des assemblées du « panage », où chaque animal était décompté, marqué et fer et taxé au profit du trésor royal. De même qu’il existait depuis l’époque ducale de grandes porcheries ou larderies spécialisées dans la production des salaisons, on trouvait aussi en forêt de Brix des vaqueries, rassemblant plusieurs dizaines de bêtes élevées pour la viande, le lait et le cuir.
La collecte du bois mort, sec ou gesant, permettait aux morvillais de se chauffer durant l’hiver et ils pouvaient aussi prélever chaque année une certaine quantité de chêne (le quesne) et de hêtre (le fou) « pour eux amesnager », c’est à dire pour construire et entretenir leurs maisons. La coupe du raim poignal - des branches encore vertes n’excédant pas en diamètre ce que le poing peut tenir - leur servait à tresser des plessis, pour clore et protéger les champs cultivés. Les fougères et les bruyères étaient également récoltées, surtout pour fournir la litière des étables.

Bibliothèque nationale de France, fonds Gaignières. Un bucheron.

L’emprise que la forêt exerçait dans la vie quotidienne des habitants de Morville se manifeste surtout de nos jours par des traces qui appartiennent au domaine de la culture et de l’imaginaire. Il est notamment remarquable de trouver, sur la frange occidentale de la commune, une chapelle Saint-Pair présentant tous les caractères des anciens ermitages forestiers. Saint Pair, saint moine du VIe siècle, fondateur de l’abbaye de Sesciac puis évêque d’Avranches, est également le protecteur de l’église paroissiale, dont il se partage le patronage céleste avec saint Antoine, un autre anachorète attiré durant sa vie par l’expérience de la « fuite au désert ». Tandis que saint Pair n’eut qu’une influence locale, saint Antoine (né en 251 en Egypte) jouissait partout d’une immense popularité. Il incarne le modèle même du saint ermite soumis à une rude discipline, l’archétype du vénérable solitaire tel que l’on retrouve aussi dans les romans des chevaliers de la Table Ronde. On sait d’ailleurs que l’un des plus anciens textes connu des aventures de Lancelot, où se déploie tout l’imaginaire médiéval de la forêt arthurienne, a été diffusé en Europe à partir d’un manuscrit que possédait au XIIe siècle le chevalier Hugues de Morville, dont le manoir familial avoisine l’église.

Statue de saint Antoine et son cochon, terre cuite de Sauxmesnil, XVIIIe s

Autre saint vénéré ici, saint Hubert (+ 727)  est figuré dans l’édifice sous la forme d’un chasseur agenouillé en prière devant un cerf portant un crucifix sur le front. Il offre un nouvel exemple de célèbre saint forestier qui, converti par cette vision divine, choisit de se retirer dans la solitude d’un désert boisé.

Haut-relief représentant saint Hubert en chasseur et la vision du cerf, pierre calcaire, début du XVIe siècle.

Portons encore attention à la statue en pierre polychrome de saint Joseph accompagné de Jésus enfant, représenté à Morville sous l’aspect d’un charpentier muni d'une lourde hache à long manche. Son outil est sans doute semblable à ceux qu’ont utilisé des générations de morvillais pour couper « le quesne et le fou » auxquels ils avaient droit dans la forêt de Brix.

Saint Joseph et l'Enfant Jésus. Groupe sculpté, XVIe siècle.

On relèvera pour conclure que la charpente « à chevrons formant fermes » qui couvre l’église, datant comme celle-ci du début du XIVe siècle, est à ce jour la plus ancienne connue dans la presqu’île du Cotentin.

Morville. Charpente à chevrons formant fermes de la nef de l'église Saint-Pair

 

(J. Deshayes. Texte rédigé pour le bulletin communal de Morville, septembre 2021)

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