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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 09:49

Dans une étude restée inédite, Alain Prévet a bien souligné le rôle déterminant des commanditaires dans la conception de ce château peu ordinaire. Jacqueline d’Estouteville, héritière de la baronnie de Bricquebec, avait épousé en 1509 son cousin germain Jean III, qui rassemblait ainsi entre ses mains les immenses possessions des deux branches de l’illustre famille normande. Jean d’Estouteville fut élevé à la cour de Moulin, le « premier chantier véritablement influencé par la Renaissance italienne », au temps des expéditions ultramontaines de Charles VIII. Employé aux affaires du roi, il effectua ensuite lui même plusieurs voyages en Italie. Revenu sur ses terres normandes, il continua cependant à fréquenter la cour, alors établie à Blois, où Pacello da Mercogliano s’afférait à la création des nouveaux jardins. A la mort de Jean III, en 1517, Jacqueline réside ponctuellement à Bricquebec, où sa présence est attestée en 1524, et où elle reçoit, en avril 1532, la visite du roi François 1er en voyage en Normandie.  Son épitaphe précise qu’elle décéda le 10 août 1550 « en la Galerie du jardin de son châsteau de Bricquebec ». Ce document constitue la plus ancienne source écrite relative à l’édifice.

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Façade orientale, d'après une carte postale ancienne

Adrienne d’Estouteville, fille unique et seule héritière de Jean III et de Jacqueline, épouse en 1534 François de Bourbon, duc de Saint-Paul. Dame de compagnie de Catherine de Médicis, elle est aux premières places lors des cérémonies du Sacre et figure immédiatement après la reine lors de son entrée parisienne du 18 juin 1549. Durant les années suivantes, entre 1552 et 1560, les séjours effectués par Adrienne Estouteville à Bricquebec sont partiellement documentés par le « Journal des Mises et receptes » de Gilles Picot, sire de Gouberville. Au grès des visites de courtoisie qu’il effectue chez « Madame », en sa « galerye », Gilles de Gouberville mentionne ponctuellement la chambre de Madame, la salle, la « table du Conseil » et la « sale de Beauvays ».

A la mort d’Adrienne, en décembre 1560, l’héritage familial revient à Marie d’Estouteville, qui fera passer Bricquebec à son troisième époux, Léonor d’Orléans, duc de Longueville, puis, par sa fille Léonore, à la famille de Matignon.

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Plan du bourg de Bricquebec en 1786, détail du château des Galleries

 Situé au centre du parc seigneurial avoisinant l’ancienne forteresse des sires de Bricquebec, le château des Galleries fut d’emblée conçu dans la plus étroite relation avec son environnement paysager. Le corps de logis en rez-de-chaussée surélevé, étendu tout en longueur sur dix-huit travées, révèle à l’analyse une évolution complexe, résultant d’au moins quatre phases de construction successives.

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Détail de la galerie primitive d'après une carte postale ancienne

La partie sud de la façade orientale, nettement différenciée du reste de l’élévation, se compose d’une galerie d’arcades de huit travées, reposant sur de grêles colonnes engagées à chapiteaux composites. L’alternance des socles formant saillie sur la partie basse du mur indique peut-être une subdivision des arcades en deux baies jumelles, aujourd’hui effacée par l’insertion de fenêtres à meneaux. Selon une interprétation désormais admise, cette petite structure, parfaitement raffinée, constituait initialement un édicule de jardin, galerie ouverte servant de pavillon de plaisance lors de promenades ou de fêtes en plein air. Le style des chapiteaux à fûts circulaires, sur lesquels l’acanthe se mêle de grappes de fruits, de cornes d’abondance et de figures d’atlantes, s’inscrit assez nettement dans la filiation des œuvres produites par la première Renaissance caennaise, dans les années 1530, et notamment de l’hôtel d’Escoville. Par sa fonction, l’édifice participe également d’un engouement pour les petites constructions de plaisance italianisantes, destinées à l’agrément et à l’ornement des jardins, qui apparaît fortement marqué autour de la capitale régionale. Ces relations semblent confirmées par le matériau employé sur cette portion de bâtiment, un  calcaire tendre et ocré provenant de la région de Caen.

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Chapiteau de la galerie primitive des Estouteville, vers 1530.

Lors d’une seconde phase de construction, le corps de portique initial fut fermé par des fenêtres à meneaux et  augmenté au nord de huit nouvelles travées délimitées par des pilastres à chapiteaux. Le style de ce décor sculpté, constitué d’un répertoire varié de corbeilles à protomes, grappes de fruits, putti et autres ornements, s’inscrit encore dans le contexte d’une Renaissance précoce, sans doute inspirée de modèles caennais. Une comparaison peut notamment être suggérée avec les sculptures de la chapelle du château de Fontaine-Henry, édifiée vers 1540 par l’atelier de Blaise le Prestre. En revanche, le détail des baies à meneaux chanfreinés à amortissements prismatiques qui agrémentent cette portion de la façade, et qui furent dans le même temps insérées sous les arcades de la galerie primitive, relève d’un vocabulaire plus ordinaire, commun avec de nombreux manoirs ou petits châteaux du Clos du Cotentin. Compte tenu des sources relatives au décès de Jacqueline d’Estouteville, le 10 août 1550 « en la Galerie du jardin de son châsteau de Bricquebec » et aux visites successives de Gilles de Gouberville à partir de 1552, on peut admettre sans trop de risque que l’extension fut antérieure à 1550. Ces aménagements visaient clairement à une affectation résidentielle de l’édifice. Ils correspondent vraisemblablement à la volonté de Jacqueline d’Estouteville de se constituer un nouveau séjour, à l’écart de la forteresse médiévale de ses prédécesseurs.

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La façade occidentale d'après une carte postale ancienne


La formule du corps de logis constitué d’un unique niveau de plain pied sera reproduit localement aux châteaux d’Amfreville, d'Etienville, de Sainte-Colombe ou bien encore au château de Tournebut, à Saint-Germain-de-Tournebut. Aux Galleries toutefois, ce rez-de-chaussée est en réalité surélevé sur un niveau de soubassement, dont l’existence est uniquement perceptible en façade ouest. Selon un processus relativement courant d’inversion de l’orientation de l’édifice, cette élévation postérieure fut en effet réaménagée au cours d’une troisième phase de construction, pour devenir la façade principale, face à la partie boisée de l’ancien parc seigneurial.

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Escalier de la façade ouest

L’analyse de cette phase III reste tout à fait sommaire. Les solutions décoratives qui sont employées sur l’élévation occidentale des Galleries initient le style sobre de « l’école cotentinaise », identifiable notamment par l’emploi de petits jours doubles et le recours constant au motif du fronton triangulaire couronnant les baies de la façade. Aux Galleries toutefois, la modénature arrondie des meneaux des grandes fenêtres diffère de la section strictement rectangulaire, employée systématiquement dans les édifices de la seconde Renaissance cotentinaise, et au nombre desquelles il convient principalement de citer les châteaux de Sotteville, Crosville-sur-Douves, Chiffrevast et la Cour de Saint-Martin-le-Hebert. Ce détail, aussi infime soit-il, traduit selon toute vraisemblance l’antériorité des Galleries et son caractère innovant et précurseur par rapport à ces diverses constructions. L’escalier en fer à cheval menant à un porche surélevé couvert d’un toit à l’impériale constitue le morceau de bravoure de cette élévation dont la nouveauté tient aussi au report des fonctions serviles dans l’étage de soubassement et, par opposition, à la définition d’un étage noble formé d’un déploiement d’espaces en enfilade. En raison de ces critères d’approche, et du silence de Gilles de Gouberville concernant d’éventuels travaux menés avant 1560, il convient sans doute d’attribuer ce programme à Marie de Bourbon, fille de Jacqueline d’Estouteville et de situer cette phase de la construction dans le dernier quart du XVIe siècle.

Julien Deshayes

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