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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 15:30

Dans le cadre du cycle des conférences d’histoire locale, consacrée cette année au thème de la commande artistique et de la création architecturale, le Pays d’art et d’histoire du Clos du Cotentin proposait, le jeudi 9 février 2012, une intervention intitulée « Le maitre de Gréville-Hague et la statuaire religieuse de la Renaissance en Cotentin ».

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Groupe de la mise au tombeau, replacée dans la niche au sol de la chapelle du Val-Ferrant

En octobre 1993 fut découvert à Gréville-Hague, sous le mur nord de la nef, un lot de sept statues représentant la Mise au Tombeau et la Résurrection du Christ, ainsi qu’une très étrange figuration de Jésus mort, debout le torse nu et tenant son cœur à la main. La date d'enfouissement de ces statues a pu être déduite de celle d'une réfection partielle de la nef, en 1774. Comme le rappelait l'abbé Marcel Lelégard suite à cette découverte, il est fréquent en Cotentin de découvrir ainsi des éléments de statuaires qui, brisés ou jugés indécents, furent enterrés dans les cimetières ou insérés dans les maçonneries des églises. 

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Christ de la Résurrection

Les sculptures de Gréville, produites dans un calcaire tendre de la région du Bessin, sont réalisées à une même échelle (h. env. 75-90 cm). Certaines ont nécessité une restauration difficile à déceler mais la plupart de ces oeuvres présente aussi des traces d'inachèvement laissées lors de la création ; chevelure tout juste ébauchée du Christ couché, base simplement dégrossie du saint Jean et des deux saintes femmes de la Mise au Tombeau, chevelure inachevée du Christ debout...

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Identifiant plusieurs groupes distincts au sein de cet ensemble, l'abbé Lelégard et Josiane Pagnon ont proposé d'en situer la datation entre le milieu du XVe siècle et les années 1480-1490 environ. Tout en retenant l'hypothèse d'une intervention conjointe de deux artistes différents (le "maître" ayant selon nous réalisé les trois Christ et son aide les "figurants" de la Mise au tombeau), il apparait cependant qu'il s'agit bien d'une production homogène, réalisée par un unique atelier. Outre leur unité de proportions et de matériaux, ces oeuvres forment, sur le plan iconographique, une série cohérente, parfois complémentaire. L'observation des détails - la manière en particulier de faire minutieusement ressortir en réserve les veines du Christ de la Mise au tombeau, du Christ ressuscité et les larmes du saint Jean - révèle une unité stylistique importante. En regardant de près, on constate également que le Christ offrant son coeur et la Vierge de la Mise au Tombeau montrent, côté droit, le même oeil à la paupière affaissé et à la pupille glissant vers le bas.

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Si les résidus de peinture encore visibles sur ces sculptures attestent que celles-ci furent bien achevées et exposées, le caractère tout juste ébauché, disons bâclé, de plusieurs d'entre elles démontre à mon sens qu'elles ont été réalisées sur place, à Gréville-Hague. On imaginerait mal en effet que des œuvres non totalement finies aient été achetées dans un atelier spécialisé et importées ainsi en Cotentin. Sans développer une trop longue analyse stylistique il apparait assez net que les statues de Gréville sont surtout représentatives de savoir faire locaux et reflètent, par leur facture un peu maladroite une forme de provincialisme.

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Christ offrant son Coeur

Si l’on compare en particulier le Christ offrant son cœur au saint Jacques de l’église de Portbail, datant de la première moitié du XVIe siècle, on trouve aux deux figures une attitude comparable et une même composition ample du drapé, ceignant la taille en enveloppant dans sa courbe le bras relevé du personnage. Un traitement plus subtil des textures et du modelé des carnations distingue cependant le saint Jacques de Portbail, incitant à opposer cette  œuvre produite par un maitre confirmé, probablement actif à Caen ou à Rouen, aux créations plus rudes et statiques du sculpteur de la Hague. 

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Portbail, église Notre-Dame, saint Jacques

(cliché de la Conservation des antiquités et objets d'art de la Manche)

Je suis tenté en revanche de rapprocher le Christ offrant son cœur de Gréville à  l'Ecce Homo de la chapelle de la Délivrance de Rauville-la-Place, un édifice rétabli au culte vers 1550. Ce dernier est une création rurale qui s'efforce visiblement de reproduire le très beau Christ aux liens de l’abbaye voisine de Saint-Sauveur-le-Vicomte, une oeuvre qui est particulièrement bien documentée puisqu'on sait qu'elle fut commandée à Rouen en 1522 et livrée toute peinte aux frères bénédictins. 

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Christ de Saint-Sauveur-le-Vicomte (1522) et Ecce Homo de Rauville-la-Place,

qui en constitue une copie tardive (vers 1550).

Malgré ses qualités de modelé et une remarquable tension du corps, le Christ de la Mise au tombeau de Gréville n'écarte pas une certaine impression de rusticité. Son plus proche équivalent à l'échelle locale est le Christ couché de Saint-Nicolas de Pierrepont, qui appartient à un petit groupe sculpté de la Déploration, daté avec pertinence du milieu ou de la seconde moitié du XVIe siècle.

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Christ de Gréville (en haut) et de Saint-Nicolas de Pierrepont

Bien qu’il fut initialement daté du XVe siècle par l’abbé Lelégard, le groupe des sculptures de Gréville présente donc des caractéristiques essentiellement propres aux productions cotentinaises d'époque Renaissance. Il tolére bien mieux à notre avis une attribution au second tiers du XVIe siècle (c. 1530-1560) qu'une datation antérieure. Cette réévaluation est importante car on peut ainsi supposer que ces statues furent commandées pour la chapelle des Apôtres, dite aussi du Val-Ferrant où elles ont retrouvé leur place en 1994. Abritée sous la tour de clocher qui fut édifiée contre le flanc sud du chœur, cette chapelle a  en effet conservé une niche au sol parfaitement adaptée au format du groupe de la Mise au Tombeau. La date de construction de cet appendice - 1554 - est indiquée sur une plaque extérieure, précisant aussi l'identité de Pierre Heuzey, son fondateur et bâtisseur présumé ("1554 : Du don de maître Pierre Heusey")Comme nombre d'autres Mises au tombeau, le groupe de Gréville s'inscrivait donc, de façon tout à fait cohérente, dans un contexte funéraire, car cette chapelle abritait selon l'usage les sépultures des seigneurs fondateurs. 

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Gréville-Hague, chapelle sous clocher édifiée en 1554.

Si la scène de la Résurrection est un complément iconographique habituel des scènes de la Passion, la représentation du Christ offrant son coeur possède en revanche un sens différent. Cette image ne se rapporte pas à un évènement évangélique précis mais propose une vision atemporelle et sacramentelle de la divinité. Elle apparaît en ce sens assimilable à de nombreuses Imago pietatis au Christ mort, parfois soutenu par des anges et accompagné des emblèmes de la Passion. A Gréville, l'attribut du coeur offert précise et accentue la symbolique eucharistique de la représentation et donne une puissance neuve au thème de l'offrande sacrificielle. Plutôt qu'un héritage des aspects morbides de l'art de la fin du Moyen-âge, il faut je crois discerner dans cette représentation inhabituelle le reflet des efforts de renouvellement des contenus de l’art religieux portés par certains intellectuels et ecclésiastiques durant cette brève période d'ouverture aux idées humanistes qui a précèdé, en France, les guerres de Religion et le durcissement dogmatique de la contre-réforme.

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Gravure extraite d'une édition française de la Grande vie de Jésus Christ de Ludolphe le Chartreux, largement diffusée en France au XVIe siècle, où s'affirme déjà la dévotion pour le sacré Coeur du Christ

Il serait intéressant en conclusion de parvenir à cerner plus distinctement la personnalité de ce Pierre Heuzey, auquel est attribué par inscription la construction de la tour de clocher et de la chapelle qu'elle abrite.

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Inscription commémorative de la construction de la tour de clocher : "1554 / du don de maître Pierre Heuzey"

Le titre de "maitre" l'identifie à un ecclésiastique et on le retrouve en effet cité en 1568 en tant que curé de la paroisse. On connait un mieux cependant le parcours de son parent, Guillaume Heuzey, qui fut official de Valognes (à la suite de Robert Heuzey, son oncle ?, qui présida en 1534 à la fondation du collège de Valognes), curé de Querqueville et prieur d'Omonville durant les mêmes années. Ce Guillaume Heuzey était un prêtre cultivé et réformateur qui fut l'auteur, en 1540, d'une compilation latine des traités synodaux du diocèse de Coutances. Il devint membre en 1553 de la confrérie du saint Sépuclre de Valognes, et cultivait donc une dévotion particulière pour le saint Tombeau du Christ. On sait non seulement grâce au Journal de Gilles de Gouberville qu'il résidait à Gréville-Hague mais également qu'il était affairé, durant ces années 1550-1560, à la construction d'un nouveau "logis" au manoir du Val-Ferrant. A défaut de pouvoir formellement l'identifier au commanditaire de ce groupe sculpté exceptionnel, sa présence suggère l'existence à Gréville, au milieu du XVIe siècle, d'un environnement culturel favorable à une telle entreprise artistique.

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Détail héraldique : armoiries de la famille Heuzey

 

Julien Deshayes, février 2011

(Clichés Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin, sauf mention différente ; remerciements à la Conservation des antiquités et objets d'art de la Manche pour les documents mis à disposition).

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