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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 16:26

(Edifice disparu)

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L'hôtel de Gouberville sur une carte postale ancienne (coll. C. Dréno)

Le 8 Mars 1715, Jean Jacques Folliot, sieur des Carreaux, propriétaire de l'hôtel de Touffreville, vend à Pierre Lefevre des Londes, marchand bourgeois, conseiller du Roi, changeur et premier échevin de la ville de Valognes, un terrain correspondant à l’assise foncière du futur hôtel de Gouberville, et comprenant alors un jardin potager planté d’arbres fermé de murailles, avec emplacement d'un lavoir. Il est précisé dans l'acte de vente que l'acquéreur souffrait "sur ledit jardin à lui vendu le droit de larmier d’un pavillon ou autre bâtiment de 24 pieds de face ou largeur du côté dudit jardin que ledit seigneur vendeur pourra faire faire quand il luy plaira". Ce terrain, toujours non bâti, est revendu en 1730 à Jean François Levéel. En 1740, ce dernier règle avec ses voisins des problèmes de mitoyenneté, manifestement dans le but de mener à bien la construction de son hôtel. En 1743 sont également mentionnés des travaux de canalisation, effectués par Vincent Samuel, "maçon et entrepreneu d'ouvrages", visant à assainir la propriété. L'édifice est vraisemblablement achevé lorsque, le 28 février 1761, y est dressé l'inventaire après décès de Anne Escoulant, épouse de Jean-François Levéel. Le 27 Août 1812, la propriété est vendue par Jean Thomas Gallis Mesnilgrand, tuteur des héritiers de Michel Levéel, à Marie-Joséphine-Olympe d’Orange, épouse de Louis Constantin de Gouberville. Propriétaire né en 1773, Louis Constantin de Gouberville avait été reçu en 1786 parmi les chevaliers de l'ordre de Malte et il mourut à Valognes en 1848. 

L'édifice abritait lors de cette vente "cuisine, laverie, salle à manger ou salon à manger, salle à manger à côté, cabinet de compagnie, salle sur la cour, une autre salle" ainsi que sept chambres et deux cabinets à l'étage. Une seconde aile abritait encore quatre autres chambres à l'étage, probablement situées au dessus des écuries. Le niveau de soubassement du corps de logis principal contenait également "la cave sous la cuisine, une autre cave, le caveau". La bibliothèque se trouvait isolée dans un appartement dit se situer "au bout de la maison ayant accès par un escalier donnant dans et le jardin", et ce document mentionne également un cabinet de travail situé sur la porte cochère donnant accès à la cour de l'hôtel.

La façade sur jardin de l’hôtel de Gouberville était composée de six travées ordonnancées et de deux niveaux d’élévation. Les baies du rez-de-chaussée de l’élévation sur jardin étaient couvertes d’un linteau cintré, tandis que celles de l’étage étaient coiffées d’un simple linteau droit. Des lucarnes, inscrites dans l’axe des travées, éclairaient les combles. La porte d’entrée, légèrement décalée sur la droite de la façade, donnait accès aux jardins en terrasse par un important perron. Le jardin public actuel de la ville de Valognes occupe une large portion du terrain de l’ancien jardin de l’hôtel de Gouberville. Une carte postale ancienne montre que l'édifice était pourvu d'une orangerie couverte d’un toit en terrasse bordé d'une balustrade, et éclairée par de grandes ouvertures coiffées d’arc de plein cintre.

L’hôtel de Gouberville a été totalement détruit par les bombardements américains de Juin 1944.

Stéphanie Javel et Julien Deshayes

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 16:18

 

46, rue Henri Cornat

L'hôtel de Carmesnil appartenait à la fin du XVIIe siècle à Barbe Martin, veuve depuis 1713 de Jacques de Cussy, sieur d'Armanville, qu’elle avait épousé en 1647. Par héritage, la propriété se transmet ensuite à son fils, Jean-René de Cussy d'Armanville, chevalier, seigneur de Teurthéville-Hague, de Nouainville, de Montfiquet et autres lieux, lieutenant « es ville et chasteau de Valloingnes », commandant pour le roi en la ville de Valognes, puis à son petit-fils, Jean-Gabriel de Cussy. Entré ensuite en possession de Jean-Antoine de Beauvalet, officier du roi, seigneur de Durécu, l’hôtel est revendu en mai 1757 à Charles-Jacques-Michel d'Auxais, sieur de Sainte-Marie, puis à nouveau cédé par ce dernier, le 4 février 1758, à Messire Philippe-Antoine-François de la Motte-Ango, seigneur et patron d'Anneville, Hémévez et autres lieux. Le 18 décembre 1767, François de la Motte-Ango cédait l'hôtel à Messire Thomas-Hervé de Béatrix, écuyer, sieur de Mesnilraine,capitaine commandant au régiment de milice garde-côtes de la Hougue. Après le décès celui-ci, sa veuve et ses fils revendent en février 1784 la propriété à Guillaume Besnard, sieur du Chesne, conseiller du roi, lieutenant civil et criminel au baillage de Valognes, qui fut élu en 1789 député du Tiers-Etat pour le grand baillage de Coutances et devint ensuite président du tribunal de Valognes. Décédé le 19 aout 1826, Guillaume Besnard transmet en héritage l'hôtel à mademoiselle Antoinette-Marie Dubourdieu, la soeur d'Angélique-Geneviève Dubourdieu qu'il avait épousé à Valognes le 16 mars 1793. Lors du décès d'Antoinette-Marie, survenu le 22 novembre 1831, la propriété est transmise en héritage à Mademoiselle Florentine-Rosalie-Honorine Huel-Cabourg. Le 8 janvier 1832, cette dernière revend son bien à Monsieur Louis-Charles de la Motte-Ango, vicomte de Flers. La demeure est ensuite cédée par les héritiers du vicomte à Louis-Auguste Blanche, qui la vend à son tour, le 24 décembre 1836, à Antoine-Emilien baron Gay de Taradel. Le 13 mai 1837, l'hôtel de Carmesnil entre en possession de Arsène-Maurice le Mouton de Carmesnil, qui lui a laissé son nom. Entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, la propriété abrite la distillerie Duchemin, fabriquant de liqueurs et d'eau de vie de cidre, qui y emploie jusqu'à une centaine d'ouvriers.

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Hôtel dit de Carmesnil, façade antérieure

L'hôtel de Carmesnil, implanté en bordure d'un vaste parc boisé, est constitué d'un corps de logis de plan massé à mur pignon sur rue. La comparaison entre le plan de Lerouge de 1767 et le plan de Valognes de 1880 semble indiquer que la propriété a été assez largement modifiée entre ces deux dates. Le corps de logis, bâti vers le milieu du XVIIe siècle, est en outre venu prendre appui sur une construction antérieure, datant probablement de la Renaissance, dont il subsiste quelques vestiges dans la construction actuelle. Cette demeure d'époque Louis XIII a conservé sa silhouette massive, coiffée d'une haute toiture en pavillon, et ses corniches à modillons. Elle fut cependant très remaniée au XVIIIe siècle, en particulier par l’insertion d'un faux avant corps et une reprise des ouvertures. Il en résulte une façade ordonnancée organisée autour d'un faux avant-corps central, large d'une travée unique, appareillé en pierre de taille et intégrant en partie haute une fenêtre de comble logée sous un fronton triangulaire. La porte d'entrée principale, intégrée à l'avant-corps central, est desservie par un escalier extérieur en fer-à-cheval. A l'étage, une porte-fenêtre ouvre sur un balcon à garde-corps en ferronnerie, soutenu par des consoles en volutes. Les niveaux supérieurs de la façade principale sont intégralement recouverts d'un enduit au clou, tandis que l'étage de soubassement et la façade postérieure sont traités en moellon apparent. A l'intérieur de l'édifice, le grand salon et la chambre principale ont conservé leurs boiseries, datant de l'extrême fin du XVIIIe siècle ou du début du siècle suivant. Le parc a conservé une pièce d'eau longue d'une soixantaine de mètres bordé de part et d'autre par une large promenade et un pavillon de jardin, qualifié dans un acte du XVIIIe siècle de "pavillon chinois". L'organisation des bosquets et des jardins a été mis au goût du jour au début du XIXe siècle dans le style paysager et romantique. De nombreux arbres ont été plantés autour d'une vaste pelouse ondulée masquant en partie l'hôtel, que l'on découvre entre les frondaisons. Le bassin a été agrémenté d'une île plantée de deux cyprès chauves. Un jardin potager occupe une partie des anciens parterres. La plupart de ces apports semble attribuable à Guillaume Besnard Duchesne, propriétaire des lieux entre 1784 et 1826.

Les bâtiments de l'ancienne distillerie Duchemin, situés sur l'arrière de la propriété, sont aujourd'hui désaffectés. 

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Etiquette commerciale des distilleries Duchemin, où figure l'hôtel de Carmesnil

Stéphanie JAVEL et Julien DESHAYES

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 09:49

Dans une étude restée inédite, Alain Prévet a bien souligné le rôle déterminant des commanditaires dans la conception de ce château peu ordinaire. Jacqueline d’Estouteville, héritière de la baronnie de Bricquebec, avait épousé en 1509 son cousin germain Jean III, qui rassemblait ainsi entre ses mains les immenses possessions des deux branches de l’illustre famille normande. Jean d’Estouteville fut élevé à la cour de Moulin, le « premier chantier véritablement influencé par la Renaissance italienne », au temps des expéditions ultramontaines de Charles VIII. Employé aux affaires du roi, il effectua ensuite lui même plusieurs voyages en Italie. Revenu sur ses terres normandes, il continua cependant à fréquenter la cour, alors établie à Blois, où Pacello da Mercogliano s’afférait à la création des nouveaux jardins. A la mort de Jean III, en 1517, Jacqueline réside ponctuellement à Bricquebec, où sa présence est attestée en 1524, et où elle reçoit, en avril 1532, la visite du roi François 1er en voyage en Normandie.  Son épitaphe précise qu’elle décéda le 10 août 1550 « en la Galerie du jardin de son châsteau de Bricquebec ». Ce document constitue la plus ancienne source écrite relative à l’édifice.

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Façade orientale, d'après une carte postale ancienne

Adrienne d’Estouteville, fille unique et seule héritière de Jean III et de Jacqueline, épouse en 1534 François de Bourbon, duc de Saint-Paul. Dame de compagnie de Catherine de Médicis, elle est aux premières places lors des cérémonies du Sacre et figure immédiatement après la reine lors de son entrée parisienne du 18 juin 1549. Durant les années suivantes, entre 1552 et 1560, les séjours effectués par Adrienne Estouteville à Bricquebec sont partiellement documentés par le « Journal des Mises et receptes » de Gilles Picot, sire de Gouberville. Au grès des visites de courtoisie qu’il effectue chez « Madame », en sa « galerye », Gilles de Gouberville mentionne ponctuellement la chambre de Madame, la salle, la « table du Conseil » et la « sale de Beauvays ».

A la mort d’Adrienne, en décembre 1560, l’héritage familial revient à Marie d’Estouteville, qui fera passer Bricquebec à son troisième époux, Léonor d’Orléans, duc de Longueville, puis, par sa fille Léonore, à la famille de Matignon.

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Plan du bourg de Bricquebec en 1786, détail du château des Galleries

 Situé au centre du parc seigneurial avoisinant l’ancienne forteresse des sires de Bricquebec, le château des Galleries fut d’emblée conçu dans la plus étroite relation avec son environnement paysager. Le corps de logis en rez-de-chaussée surélevé, étendu tout en longueur sur dix-huit travées, révèle à l’analyse une évolution complexe, résultant d’au moins quatre phases de construction successives.

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Détail de la galerie primitive d'après une carte postale ancienne

La partie sud de la façade orientale, nettement différenciée du reste de l’élévation, se compose d’une galerie d’arcades de huit travées, reposant sur de grêles colonnes engagées à chapiteaux composites. L’alternance des socles formant saillie sur la partie basse du mur indique peut-être une subdivision des arcades en deux baies jumelles, aujourd’hui effacée par l’insertion de fenêtres à meneaux. Selon une interprétation désormais admise, cette petite structure, parfaitement raffinée, constituait initialement un édicule de jardin, galerie ouverte servant de pavillon de plaisance lors de promenades ou de fêtes en plein air. Le style des chapiteaux à fûts circulaires, sur lesquels l’acanthe se mêle de grappes de fruits, de cornes d’abondance et de figures d’atlantes, s’inscrit assez nettement dans la filiation des œuvres produites par la première Renaissance caennaise, dans les années 1530, et notamment de l’hôtel d’Escoville. Par sa fonction, l’édifice participe également d’un engouement pour les petites constructions de plaisance italianisantes, destinées à l’agrément et à l’ornement des jardins, qui apparaît fortement marqué autour de la capitale régionale. Ces relations semblent confirmées par le matériau employé sur cette portion de bâtiment, un  calcaire tendre et ocré provenant de la région de Caen.

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Chapiteau de la galerie primitive des Estouteville, vers 1530.

Lors d’une seconde phase de construction, le corps de portique initial fut fermé par des fenêtres à meneaux et  augmenté au nord de huit nouvelles travées délimitées par des pilastres à chapiteaux. Le style de ce décor sculpté, constitué d’un répertoire varié de corbeilles à protomes, grappes de fruits, putti et autres ornements, s’inscrit encore dans le contexte d’une Renaissance précoce, sans doute inspirée de modèles caennais. Une comparaison peut notamment être suggérée avec les sculptures de la chapelle du château de Fontaine-Henry, édifiée vers 1540 par l’atelier de Blaise le Prestre. En revanche, le détail des baies à meneaux chanfreinés à amortissements prismatiques qui agrémentent cette portion de la façade, et qui furent dans le même temps insérées sous les arcades de la galerie primitive, relève d’un vocabulaire plus ordinaire, commun avec de nombreux manoirs ou petits châteaux du Clos du Cotentin. Compte tenu des sources relatives au décès de Jacqueline d’Estouteville, le 10 août 1550 « en la Galerie du jardin de son châsteau de Bricquebec » et aux visites successives de Gilles de Gouberville à partir de 1552, on peut admettre sans trop de risque que l’extension fut antérieure à 1550. Ces aménagements visaient clairement à une affectation résidentielle de l’édifice. Ils correspondent vraisemblablement à la volonté de Jacqueline d’Estouteville de se constituer un nouveau séjour, à l’écart de la forteresse médiévale de ses prédécesseurs.

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La façade occidentale d'après une carte postale ancienne


La formule du corps de logis constitué d’un unique niveau de plain pied sera reproduit localement aux châteaux d’Amfreville, d'Etienville, de Sainte-Colombe ou bien encore au château de Tournebut, à Saint-Germain-de-Tournebut. Aux Galleries toutefois, ce rez-de-chaussée est en réalité surélevé sur un niveau de soubassement, dont l’existence est uniquement perceptible en façade ouest. Selon un processus relativement courant d’inversion de l’orientation de l’édifice, cette élévation postérieure fut en effet réaménagée au cours d’une troisième phase de construction, pour devenir la façade principale, face à la partie boisée de l’ancien parc seigneurial.

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Escalier de la façade ouest

L’analyse de cette phase III reste tout à fait sommaire. Les solutions décoratives qui sont employées sur l’élévation occidentale des Galleries initient le style sobre de « l’école cotentinaise », identifiable notamment par l’emploi de petits jours doubles et le recours constant au motif du fronton triangulaire couronnant les baies de la façade. Aux Galleries toutefois, la modénature arrondie des meneaux des grandes fenêtres diffère de la section strictement rectangulaire, employée systématiquement dans les édifices de la seconde Renaissance cotentinaise, et au nombre desquelles il convient principalement de citer les châteaux de Sotteville, Crosville-sur-Douves, Chiffrevast et la Cour de Saint-Martin-le-Hebert. Ce détail, aussi infime soit-il, traduit selon toute vraisemblance l’antériorité des Galleries et son caractère innovant et précurseur par rapport à ces diverses constructions. L’escalier en fer à cheval menant à un porche surélevé couvert d’un toit à l’impériale constitue le morceau de bravoure de cette élévation dont la nouveauté tient aussi au report des fonctions serviles dans l’étage de soubassement et, par opposition, à la définition d’un étage noble formé d’un déploiement d’espaces en enfilade. En raison de ces critères d’approche, et du silence de Gilles de Gouberville concernant d’éventuels travaux menés avant 1560, il convient sans doute d’attribuer ce programme à Marie de Bourbon, fille de Jacqueline d’Estouteville et de situer cette phase de la construction dans le dernier quart du XVIe siècle.

Julien Deshayes

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 15:18

 

Note de synthèse provisoire

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Une origine antéireure au Moyen-âge ?

Selon un état manuscrit de la baronnie de Bricquebec rédigé en 1786 il est indiqué que "La tradition des anciens veut qu’il y ait eu (à l'Etang Bertran) un château et des fortifications. Cela est vraisemblable, mais il n’en est resté aucun vestige"..

Charles de Gerville avait repéré, au tout début du XIXe siècle, des traces d'occupation antique le long de la rivière, et l'abbé Lebreton, prêtre érudit (on lui doit la destruction de l'ancienne église romane de Bricquebec et son remplacement par une meringue néo-gothique), mentionne  au début du XXe siècle  l'existence d'un camp romain au lieu-dit Grand-camp, sur un plateau dominant au sud un méandre de l'Ouve. Lebreton affirme également "alors que la grande commune de Bricquebec n'était guère qu'une vaste forêt, la principale agglomération des habitants se trouvait à l'Etang-Bertrand". L'hypothèse d'une occupation antique de ce retranchement et celle d'une antériorité de cette agglomération sur celle de Bricquebec, ne sont malheureusement étayées par aucune source écrite ni par aucune découverte archéologique déterminante. L'intérêt stratégique du site, contrôlant un franchissement de l'Ouve sur la chaussée d'un axe routier majeur (connu depuis le XIVe siècle sous le nom de Carrière-Bertran) est cependant assez manifeste pour avoir justifié l'établissement d'une fortification à cet emplacement.

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L'église Saint-Siméon

La chapelle Saint-Siméon de l’Etang n’est à ma connaissance citée dans aucune source médiévale. Ni le Livre Noir (v. 1280), ni le Livre Blanc ou Pouillé du diocèse de Coutances (1332) n’en font état, pas plus que le cartulaire de la baronnie de Bricquebec, qui cite en revanche les chapelles du château, de Sainte-Croix-de-Bois et de Saint-Blaise des Ys. La première occurrence rencontrée est celle de la carte de Mariette de la Pagerie (1689). La Chapelle Saint-Siméon figure également sur la carte de Cassini, apparemment à son emplacement actuel. En 1786 enfin, il est indiqué que « Dans ce village est situé la Chapelle de l’Estang à la collation de la dame du lieu, dont le titulaire à le droit de mettre ses bestiaux dans la prairie de la salle, depuis le mois d’août jusqu’au premier avril ». L’abbé Lebreton signale que l’édifice était desservi à la Révolution par un dénommé Robert Chappey, puis qu’elle le fut par un vicaire de Bricquebec. Il précise également que la construction du presbytère fut entreprise en 1833 par M.Delacotte (1831-1843), et achevée par son successeur, M. L’abbé Langlois. Officiellement, la création de cette paroisse ne date cependant que de 1845. C'est donc à juste titre que L’abbé Lebreton précise que l’édifice faisait fonction de paroisse longtemps déjà avant l’érection de l’Etang-Bertran en commune autonome (1895).

A mon sens, il est probable que cet édifice existait bien en effet depuis une époque reculée et qu'il bénéficiait, dès l'époque médiévale, de fonctions curiales presque aussi étendues que celles d’une paroisse.  En faveur de cette hypothèse, on peut notamment citer, à titre de comparaison, l’exemple de la chapelle de Hautmesnil, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, exerçant en 1318 les fonctions curiales d'une église (baptêmes, enterrements, mariages…), mais qui n’est pas citée non plus dans les inventaires ecclésiastiques des XIIIe et XIVe siècles. Le silence des sources écrites traduit probablement l'embarras des autorités diocésaines face à l'existence de ces sanctuaires "non déclarés", subsistant manifestement hors de tout contrôle épiscopal à l'usage de communautés d'habitants résidant au cœur des marais ou des forêts…

L’abbé Lebreton indiquait dans son ouvrage publié en 1902 que l’église « ogivale » avait « été construite, il y a une trentaine d’années ». Cette mention convient assez bien avec l’aspect de l’édifice actuel. On se souviendra que l’existence de cette église neuve incitera en 1895 les paroissiens de l’Etang, qui ne souhaitait pas participer au financement de la nouvelle église de Bricquebec, à obtenir, en même temps que Rocheville, leur érection en commune autonome.

 

Cet édifice en grès local adopte un plan orienté en croix latine, avec tour de clocher portant sur la chapelle latérale sud, située à la jonction du chœur et de la nef. Bien qu’elle semble correspondre à un projet unique, cette disposition est commune à de nombreux édifices religieux du Cotentin, construits par agrégation progressive de divers éléments (les chapelles venant généralement s’ajouter, à partir des XIVe et XVe siècles, à une nef et un chœur plus anciens). La forme ovoïde du clocher coiffé « à l’impérial », encadré d’une balustre à quadrilobes ajourés, constitue la principale originalité de cette architecture. Il faut sans doute le rapprocher de celui de l’église abbatiale de la Trappe de Bricquebec  Le mobilier intérieur recèle peu d’éléments anciens : quelques éléments de retables, aujourd’hui visibles dans la chapelle nord, sont datables du XVIIe siècle.

Le tympan du portail occidental est sculpté d’une représentation assez maladroite de la Résurrection du Christ. Jésus s’élève dans les nuées tandis qu’un ange supporte le couvercle du sépulcre. Deux légionnaires romains assoupis occupent le premier plan. Au revers de la façade, un second tympan illustre la déploration du Christ mort.

 

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Statue de saint Siméon (Cliché de la Conservation des antiquités et objets d'art de la Manche).

 

Le vocable de  Siméon le Stylite, saint ermite mort à Antioche en 459, est assez rare. Un vocable identique désigne une chapelle située à Portbail, qui servait jadis aux offices paroissiaux. Siméon le Stylite figure également sous forme de statue dans la chapelle Sainte-Anne, anciennement Sainte-Croix des Bois, de Bricquebec. D’après la carte de Mariette de la Pagerie, une autre chapelle Saint-Siméon[2] existait à Quettetot, à l’intérieur d’une portion de la forêt de Bricquebec jadis nommée le « bois de la Houlette ». A Quettetot, il existe aussi dans l’église paroissiale une statue d'époque Renaissance représentant cette fois le vieillard Siméon des évangiles. On retrouve encore le  vieillard Siméon sous forme de statues des XVe et XVIe siècles conservées dans les églises de Breuville, Neuville-en-Beaumont et Aumeville-Lestre[3]. En Cotentin, l'église Saint-Georges de Néhou abritait au XVIIe siècle un autel et une chapelle dédiés à l'un des deux Siméon, mais elle a disparu depuis. Sur la frontière du Cotentin et du Bessin, il existe à Neuilly-la-Forêt une fontaine réputée miraculeuse consacrée à saint Siméon, et à Sainte-Honorine-des-Pertes subsistent les ruines d'une chapelle saint Siméon, qui faisait avant guerre l'objet de processions populaires. A Honfleur - bourg portuaire jadis placé pour partie sous le contrôle des Bertran de Bricquebec - se trouve une ferme Saint-Siméon, célèbre pour avoir abrité de nombreux peintres de la côte Fleurie.

Dans le secteur de Bricquebec, la dévotion au saint ermite oriental a peut-être été diffusée à partir du XIe siècle par les chanoines de la baronnie, auxquels revenait la charge de l'encadrement religieux des populations forestières vivant dans l'orbite du château de Bricquebec. Disposant eux-mêmes d'un ermitage isolé dans les bois, non loin de l'Etang-Bertran, ces chanoines lettrés avaient sans doute une connaissance précise de la vie de ce fou de Dieu qui vécut plusieurs années au sommet d'une colonne.

 

 

Le bourg de l'Etang

Le bourg de l'Etang-Bertran est une petite agglomération située à environ cinq kilomètres du château de Bricquebec. L’habitat s’y regroupe autour d'un ancien moulin seigneurial et d’un pont routier, formant chaussée sur la "carrière Bertran", une route médiévale menant de Bricquebec à la baie des Veys. Bien qu’il disposât de sa propre chapelle, ce village était anciennement compris dans le très vaste ressort territorial de la paroisse de Bricquebec.

Un coutumier rédigé en 1300 et un aveu de 1456 de la baronnie mentionnent conjointement, les "bourgeois de Bricquebec et de l'Etang", confirmant donc que les habitants de ce village jouissaient de franchises propres aux tenures en bourgeoisie. La notion de bourg implique également l'existence d'un marché hebdomadaire, permettant les échanges commerciaux et le développement de l'artisanat. En 1325, par concession royale, Robert Bertran, seigneur de Bricquebec, obtint en outre la création d'une foire au bourg de l'Etang, le jour de la Saint-Nicolas (en mai).

Un acte de juillet 1241 relatif à la concession de moulins et de terres appartenant à Guillaume de Magneville, seigneur de Magneville, au profit de Robert Bertran de Bricquebec, évoque la rente d'un quartier de froment à percevoir de Ruffo de l'Etang et une autre rente de quatre sols, huit deniers, deux pains, deux poules et vingt œufs dus par Robert Forgeron (ou le forgeron) de l'Etang. Cet acte évoque aussi "la terre des fourniers" (terram fornellorum) qui se situait dans le même secteur. On perçoit timidement, à travers de tels patronymes, l'existence de cet artisanat local.

Il est encore question du bourg en 1786 dans les archives de la baronnie de Bricquebec : « l’Etang Bertrand, a retenu le titre de bourg, et jouit en effet du droit de bourgeoisie, et il n’y a pas un siècle qu’il y avait encore un marché, des foires, qui ont été transférées au bourg de Bricquebec » .

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Plan du pont et des moulins de l'Etang Bertran vers 1780    

Les moulins

 Les seigneurs de Bricquebec possédaient la jouissance de plusieurs cours d’eau situés sur le territoire de leur baronnie :

"L’Ouve, depuis le pont de Sottevast jusqu’au « moulin de la Fosse en Golleville au lieu-dit le Gravier où il y a encore de présent quelques masures de murailles » (aveu de 1696)

La Sye, depuis sa source, située à Saint-Martin-le-Gaillard, jusqu’à son débouchée dans l’Ouve".

Ils exerçaient sur ces rivières plusieurs droits, dont le droit de curage, permettant : « sur l’annonce qui était faite par le procureur de la justice du seigneur, qui fixait un jour pour cette corvée générale, tous les vassaux étaient tenus de venir curer les douves et fosses du château, les étangs et réservoirs, les rivières ». Ils avaient le droit d’établir des pêcheries et possédaient plusieurs moulins, situés à Bricquebec, Négreville, Magneville, le Vrétot et Surtainville. On apprend aussi par ces documents que les vassaux des barons de Bricquebec étaient tenus de plusieurs devoirs liés aux différents moulins : « à cause ded. Moullins m’appartiennent et sont deubz plusieurs services particuliers, tant de charriages de meulles au grain, réparations de chaussée, carier les (  ) que autrement : Et sont tenus mes hommes de mad. Seigneurie subjectz aller faire moudre leurs bleds ausd. Moulins, sous peine de forfaiture ».

Le moulin de l’Etang-Bertran est signalé pour la première fois dans un document de peu antérieur à 1204, faisant état de la donation aux prêtres de la chapelle Sainte-Croix (actu. Ste-Anne) d’une rente de 22 quartiers de froment à prendre sur le moulin de « l’Estanc ». L’acte  mentionne également le don de la dîme des anguilles de la pêcherie de ce moulin et de la pêcherie située sous le moulin (« decimam anguillarum piscature ejusdem molendini et piscaturam quam habere consueverunt sub eodem molendino »).

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Le pont de L'Etang-Bertran sur une carte postale ancienne

L’Estang-Bertran est de nouveau cité dans un aveu rendu en 1456, indiquant qu’il y existait encore un moulin mais qu’il « souloit en avoir deux », ce qui signifie qu’un des moulins avait été détruit ou laissé en ruine. En 1786, il est précisé que le moulin de l’Etang « consiste en deux roües, l’une pour le froment et le sarrazin, l’autre pour l’orge. Tous les instruments servant à faire farine appartiennent à la dame du lieu. Le droit de moute est au 16e. Il mout toute l’année, les eaux y sont suffisantes ». Le moulin était alors affermé à Jean Levéel, moyennant 2200 livres de fermage, englobant aussi 19 vergées de terres et herbages. Ce document indique aussi que « les individus sont le meunier et son épouse, quatre enfants dont l’aîné à 9 ans et cinq domestiques. Payent au roi 300 livre d’imposition et 40 livre de sel ». Il est encore précisé que « le moulin a besoin d’un corps de bâtiment pour loger le meunier et sa famille, attendu qu’il n’y a qu’une chambre à ce moulin, et qu’il est obligé de louer dans le village ».

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(J. Deshayes, 14/03/2004)

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 12:04

 

2, place du Calvaire

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L'hôtel de Baudreville sur un plan de la place des Capucins, vers 1780

L’hôtel de Baudreville est situé à l’angle de la place du Calvaire (anciennement place des Vieilles Halles) et de la rue des Capucins. La constitution de la propriété peut être attribuée à Jean-François de Thieuville qui, par achats successifs effectués entre août 1759 et avril1763, rassemble trois maisons voisines d'inégale valeur. Le premier lot, cédé par le sieur Delaville "docteur en médecine demeurant en la ville de Cherbourg", pour moins de 2000 livres, était constitué par une modeste demeure nécessitant "un besoin pressent de réparations". Le second lot, comportant notamment un cabinet de compagnie, deux chambres et six cabinets, fut cédé le 13 mars 1761, pour la somme beaucoup plus élevée de 12 000 livres. S'ajoutait encore à cet ensemble une troisième maison, située de l'autre côté de la rue des Capucins, achetée le 12 avril 1763 à Pierre François Vaultier, menuisier, pour la somme de 2000 livres. L'intégralité de la propriété est revendue le 19 août 1768 par Hervé Charles François de Thieuville, héritier de Jean François de Thieuville, à Madeleine de Pittebout de Graffard. Le corps de logis principal abritait désormais "une cuisine, deux offices, cave et deux caveaux, une écurie servant actuellement de bûcher, une grande porte cochère, une écurie, salle à manger, cabinet de compagnie, quatre chambres, six cabinets, les greniers dessus étant le tout de fond en comble couvert en pierre d’ardoise". Etaient également compris dans cette vente "les meubles meublants", composés notamment par des tapisseries en velours de "treich" jaune, une cheminée de marbre, les dessus de porte des cabinets de compagnie, de la salle à manger et des chambres, les glaces des dessus de cheminées, et un poêle de potier.

En 1801, l'hôtel est racheté aux héritiers de Madelaine Pittebout par Bonne Jeanne Marguerite Vauquelin, épouse d’Anonyme Anquetil de Baudreville, ce dernier ayant laissé son nom à la propriété.

Baudreville dessin aquarellé 1920 a

L'hôtel de Baudreville sur un dessin aquarellé exécuté vers 1920


Stéphanie Javel et Julien Deshayes

 

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 11:49

1, rue Henri Cornat et 7, place du Château.

 Marnière

Par acte du 31 décembre 1757, Louis Marnière de Sainte-Honorine, curé de Valognes, vendait à Guillaume Leballois un terrain situé à l'angle de la place du château et de la rue Thurin (actu. Henri Cornat), moyennant une rente de 31 livres 50 sols. Les immeubles édifiés sur ce terrain par M. Leballois passent par héritage à sa fille, Mme Legoupil, née Leballois, puis à la fille de cette dernière, Mlle Pauline Legoupil, qui épousa Julien de Clamorgan. L'aile donnant sur la place Henri Cornat apparaît sur le plan Lerouge de 1767, dans une zone partiellement soumise à alignement. L'édifice est également documenté par plusieurs plans de la place du château, dressés dans le cadre des projets d'aménagement urbain entrepris au cours des années 1770. Il figure également en élévation sur une vue de la place du château antérieure à la Révolution française.

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Vue animée de la place du château de Valognes, vers 1780

Un plan de 1775 indique notamment que cette demeure, appartenant alors au sieur Legoupil, avait été "bâtie depuis peu et sur un plan qu'on lui avoit donné". Il semble donc que le commanditaire se soit conformé aux plans exécutés par les ingénieurs du roi pour l'aménagement de la nouvelle place. La baie d'axe de la façade donnant sur la place du château porte la date de 1760. L'observation du bâtiment, et en particulier de la façade arrière sur jardin, permet de déceler la trace d'une structure, vraisemblablement antérieure à la seconde moitié du XVIIIe siècle, remaniée et intégrée au bâtiment actuel. L'édifice, endommagé lors des bombardements américains de juin 1944 a été restauré après guerre.


 

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L'hôtel Marnière de Sainte-Honorine. Détail d'un plan d'aménagement de la place du château levé vers 1771-1775

L'édifice est constitué de deux ailes perpendiculaires délimitant une cour intérieure. Le corps de logis donnant sur la place du château est édifié sur un niveau de sous-sol voûté à usage de cave, supportant un rez-de-chaussée surélevé abritant les pièces de service et un étage carré. La travée centrale est occupée par un escalier tournant à mur d'échiffre. L'aile donnant sur la rue Henri Cornat est précédée d'une petite cour plantée d'arbres. Sa façade se signale par l'alternance irrégulière des baies du rez-de-chaussée, traitées en grandes ouvertures, à la manière de devantures de boutiques, ou en fenêtres étroites. Sur les deux façades, les baies du rez-de-chaussée et les fenêtres pendantes de l'étage en surcroît sont couvertes d'arcs segmentaires, tandis que les baies de l'étage carré sont à linteau droit. Ce traitement différencié des baies de l'étage et du rez-de-chaussée est une constante des demeures valognaises du XVIIIe siècle. Un bandeau horizontal court à hauteur d'assise des baies de l'étage. Tandis que la façade donnant sur la place est recouverte d'un enduit, la façade sur rue présente un parement en pierre de taille calcaire.

Stéphanie Javel et Julien Deshayes

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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 17:49

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Si l’usage touristique consistant à désigner Valognes sous le titre de « petit Versailles normand » ne constitue qu’une invention journalistique récente, il est vrai cependant que bien peu d’autres villes de France sont marquées d’une aussi profonde emprunte aristocratique. Toustain de Billy la considérait au XVIIe siècle comme la Cour du Cotentin et l’estimait la plus polie, la plus spirituelle de la Basse-Normandie. Robert de Hesseln, en 1771, relevait qu’il n’y avait point alors de ville dans toute la généralité de Caen, tant de gentilshommes fassent leur demeure. Ce phénomène de concentration nobiliaire possède des origines très lointaines. Au temps du duché de Normandie, Valognes fut un lieu de pouvoir important, siège d’une résidence ducale abritant plusieurs juridictions laïques et ecclésiastiques. C’est ici que fut rédigé au XIIIe siècle le « très ancien coutumier de Normandie ». C’est à Valognes également que le célèbre sire de Gouberville exerçait sous Henri II son office de lieutenant des eaux et forêts. Le renforcement progressif des administrations royales, la multiplication des charges juridiques, conduira au cours des XVIIe et XVIIIe siècles à accentuer toujours d’avantage son statut de capitale du Clos du Cotentin, au point d’y rassembler une bourgeoisie et une noblesse de robe tout à fait considérables. Un recensement effectué en 1766 faisait apparaître, aux côtés de 50 nobles « de plein droit », la présence de 47 officiers exemptés d’impôt résidant dans la ville. La vieille aristocratie terrienne, délaissant pour l’hiver ses manoirs ruraux, manifestait dans le même temps un attrait toujours croissant pour cette vie mondaine que procurait la jouissance d’un hôtel urbain. A noter que, offrant par devoir son sang pour servir à la guerre, cette noblesse militaire alimenta la ville d’un contingent non négligeable de veuves. Gestionnaires audacieuses et commanditaires exigeantes, ces dames ont largement contribué à soutenir ici l’investissement immobilier. On leur doit indiscutablement, avec les hôtels Pelée de Varennes, de Bascardon ou de Quierqueville, certaines des constructions les mieux agencées et les plus novatrices de leur époque.

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L'hôtel Pelée de Varennes, façade sur cour

A l’échelle d’une cité de moins de 10 000 âmes, ces demeures nobles occupaient naturellement une emprise tout à fait considérable. La multiplication des hôtels particuliers a largement contribué à définir la physionomie de Valognes, aussi bien en venant investir de nouveaux terrains et en densifiant ainsi le tissu urbain préexistant, qu’en recouvrant et en modifiant la structure du bâti antérieur. Au nombre des parcelles loties au cours des XVIIe et XVIIIe siècles figurent en premier lieu d’anciennes propriétés ecclésiastiques, domaine de l’archidiacre, portions de l’ancien manoir des évêques de Coutances puis terrains du presbytère, cédés pour y édifier notamment les hôtels de Carmesnil, de Pontas-Duméril ou Marnière de Sainte-Honorine. La concession de terrains relevant initialement de la couronne de France y permit par ailleurs la construction des hôtels de Touffreville et Folliot de Fierville, associés tous deux à de vastes enclos boisés. Le plus couramment toutefois la construction de ces demeures résultait de l’acquisition et du rassemblement de plusieurs parcelles déjà loties, concentrées le long des principaux axes viaires. Les bâtisseurs les plus ambitieux organisaient la destruction du bâti antérieur et pouvaient ainsi placer la demeure noble en retrait de la rue, entre cour et jardin, selon le modèle convenu des hôtels à la française. Les principaux édifices de la rue de Poterie, l’hôtel de Vauquelin et l’hôtel Pelée de Varennes, protégés tous deux par des portails monumentaux, appartiennent à cette typologie. A Grandval-Caligny, l’aile de communs reliant le corps de logis principal au bâtiment donnant sur la rue des Religieuses supporte une élégante terrasse avec garde-corps à balustres, courant devant un haut mur écran orné d’ouvertures feintes. Ce goût théâtral du trompe-l’œil architectural se retrouve dans la cour du Mesnildot-de-la-Grille qui abrite derrière sa demi-lune close d’un portail en ferronnerie de suggestifs effets de symétrie. A l’hôtel de Beaumont, la très vaste surface de terrain investie par la construction a permis également de placer l’édifice entre une cour fermée de grilles ouvragées et de vastes jardins à la française.

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Hôtel Grandval-Caligny, façade sur jardin

La majorité des hôtels valognais relève toutefois de partis plus modestes, se contentant de reprendre l’assise des édifices qui ont précédé, voir de n’y apporter que des modifications superficielles. Avec sa façade sur rue ordonnancée à la mode du XVIIIe siècle répondant à une façade sur jardin avec tour d’escalier et fenêtres à meneaux d’époque Renaissance, l’hôtel d’Heu est représentatif d’une forme minimale d’interventionnisme architectural. Place des Capucins, l’hôtel de Baudreville se signale également par sa façade à faux avant-corps et fronton de style classique accolée d’une petite tour d’escalier médiévale.

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Hôtel de Baudreville, dessin aquarellé, vers 1920

Quelle que fut l’ambition de leur parti architectural, la plupart de ces nouveaux hôtels vinrent donc se substituer à des maisons à boutiques et à des ateliers d’artisans, vestiges d’une prospérité mise à bas par la suppression des anciennes franchises commerciales dont jouissait la ville, par l’augmentation des impôts et par les crises du règne de Louis XIV. Tout en stimulant le mécénat religieux et en suscitant le développement du commerce de luxe, la fortune nobiliaire du Valognes d’ancien Régime a également provoqué une forme d’étouffement de sa vigueur économique. Lorsqu’en 1695 l’administration municipale précise sur ses registres que « Le bourg de Vallongnes est composé en la meilleur et la plus grande partie de noblesse originaire du lieu et aultres qui s’y sont tenus », qu’il « en vient encore tous les jours de la campagne pour y demeurer » et que ceux-ci, plus nombreux qu’à Caen ou Rouen, y « font plus du tiers de la bourgeoisye », ce n’est pas pour s’enorgueillir de cette situation mais bien plutôt pour se plaindre d’un manque dramatique de ressources financières. Puisque les nobles ne payaient point l’impôt, leur présence en si grand nombre, la pression immobilière qu’ils faisaient peser, représentaient pour la ville un manque à gagner considérable. L’échec du projet de création d’une grande place royale qui, sur l’emplacement du château médiéval démoli par Louvois, devait célébrer le renouveau de la cité, résulte principalement de cette pénurie.

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Plan d'aménagement de la place du château au XVIIIe siècle

Devenue au XIXe siècle la « ville des spectres » chère au ténébreux Jules Barbey d’Aurevilly, Valognes comptait encore, jusqu’aux bombardements américains de la Libération, près de 80 hôtels particuliers, dont 44 subsistent aujourd’hui. Cet héritage, qui coexiste avec d’importants vestiges de thermes antiques, de nombreux édifices religieux et deux musées municipaux, représente une part essentielle de l’identité patrimoniale de la ville, également marquée en profondeur par l’architecture et l’urbanisme de la Reconstruction. L’entretien et la valorisation de ce patrimoine résulte en premier lieu de l’implication des propriétaires concernés. Grace aux efforts de Madame des Courtils et de l’association qu’elle a constituée, l’hôtel de Beaumont propose notamment l’ouverture au public de ses jardins, de ses salons et de leur riche mobilier du XVIIIe siècle. A Grandval-Caligny, les appartements dans lesquels Barbey rédigea ses Diaboliques sont également accessibles aux visiteurs.

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Gastron Pastré, couverture pour une édition des diaboliques, 1921 

L’obtention du label de « Ville d’art et d’histoire » en 1992, puis, depuis 2001, le développement avec Bricquebec et Saint-Sauveur-le-Vicomte du Pays d’art et d’histoire du Clos du Cotentin, soutiennent la volonté municipale de faire vivre et partager ce patrimoine à travers des visites guidées, des conférences et des ateliers destinés aux enfants. Les mesures de protection au titre des Monuments historiques, concernant actuellement quatre de ces hôtels urbains (hôtel de Beaumont, classé ; hôtels de Grandval-Caligny, Blangy et Thieuville, inscrits), attestent par ailleurs l’intérêt porté à ces édifices par les services de l’Etat. En plus de ces protections déjà anciennes, il apparaît aujourd’hui qu’une dizaine d’hôtels pourraient encore être proposée à l’inscription, aussi bien pour les façades et toitures que pour certains jardins et éléments d’aménagements intérieurs. Engageant actuellement une réflexion sur la mise en place d’une ZPPAUP (zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager), la municipalité souhaite aujourd’hui proposer une prise en charge plus attentive et mieux concertée de ce patrimoine architectural. 

 

Julien Deshayes

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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 17:39

9, rue des Capucins

 

L'histoire de l'hôtel de Chantore illustre, par sa complexité et l'enchevêtrement des transactions diverses qui ont présidé à sa construction, un phénomène représentatif de la constitution de certaines demeures valognaises du XVIIIe siècle.

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L'hôtel Ernault de Chantore sur le plan Lerouge de 1767. Les lignes vertes délimitent l'emprise supposée de la propriété au XVIIIe siècle. Les lignes rouges délimitent la propriété actuelle.

L'assise foncière de la propriété est formée entre mai et septembre1701 par Bertin-Claude Jobard, prêtre, sieur des Valettes, qui réunit alors une "vieille masure" ainsi que plusieurs maisons achetées à deux propriétaires distincts. En 1705, ce dernier revend l'ensemble à Marie Suzanne de Gouberville, qui en fait bénéficier son héritière, Françoise de Gouberville, épouse de Nicolas Le Danois, notaire à Portbail. S'étant séparée d'avec son mari, Françoise de Gouberville revend  (pour 2250 livres) la propriété, le 16 février 1719, à Madeleine Plessard, épouse de feu Louis de Marcadé, écuyer, seigneur de Sigosville et Saint-Martin-le-Hébert, qui en effectua l'achat en tant que "prête nom" pour son neveu et héritier, Jean-François Osber. Les archives notariales précisent alors que la construction, entreprise par Nicolas Le Danois, ayant longtemps été laissée inachevée, était entièrement à reprendre : "icelui bâtiment étant gâté par les pluies (n'est) ce présent utile que pour les matériaux qui peuvent y être et en les démolissant". Le nouvel acquéreur, Jean-François Osber (1676-1739), était seigneur du fief d'Agneaux, sur la paroisse de Brucheville et du fief du Val, à Chef-du-Pont. Il avait épousé en 1698 Marie-Bonnaventure Plessard, héritière de la seigneurie de Saint-Martin-le-Hébert. Il tenta de poursuivre les travaux, qu'il mena jusqu'à la charpente, avant de céder à nouveau l'édifice, le 26 avril 1728, à Anne Durevie, héritière de la seigneurie de Sotteville et veuve de Guillaume Beaudrap, sieur de la Prunerie (1664-1726), "pour être icelle maison achevée de bâtir et construire". L'acte de vente précise encore que "laquelle maison ledit seigneur d’Agneaux avait élevé d’en par le cordon et même fait élever la charpente de moitié d’icelle, fait couvrir d’ardoise et fait venir beaucoup de pierres en carreau pour en achever le bâtiment". Ces différentes sources écrites permettent donc de dater la construction entre 1720 et 1730 environ, et d'en attribuer l'essentiel à ce commanditaire.

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Façade sur rue

L'hôtel fut ensuite transmis en héritage à l'un des fils d'Anne Durevie, François-Eléonor de Beaudrap (dit aussi Eliodor, Léonor...), né en 1702, écuyer, sieur d'Ouessey, Colomby, le Buisson (à Réville), Gonneville (à Néhou) et Saint-Maurice, qui épousa en 1743 Marie-Françoise Madeleine Denise du Mesnildot (décédée à Valognes en 1786). Il résidait à Valognes lors de son décés, survenu le 19 septembre 1763. Son inventaire après décés mentionne l'existence à cette date d'une bibliothèque relativement fournie, contenant surtout des ouvrages de dévotion, mais aussi de droit, d'histoire, ainsi que des traités techniques (mathématiques, artillerie...), un peu de littérature (Corneille, Racine, Boileau, Don Quichote, Gil Blas) et un livre de Rousseau. La propriété passe ensuite à deux des filles de M. de Beaudrap : Angélique-Françoise de Beaudrap, dite "Mademoiselle d'Oessé" (également orthographié d'Ouessey ou d'Ouessay), née en 1748, qui décéda dans la demeure familiale en 1810, et Catherine Françoise Julie, dite "Mademoiselle du Fournel", également décédée à Valognes en 1812. La demoiselle D'Ouessey figure en 1778 en tant que veuve sur une liste des nobles résidant à Valognes. Elle employait à cette date cinq domestiques (deux hommes et trois femmes) en son hôtel et y logeait quatre enfants, probablement ceux des domestiques. Impliquée dans une sorte de cabale nobiliaire contre M. de Colleville, maire de Valognes, elle refusa la même année de se soumettre aux réquisitions de la municipalité, visant à fournir le gîte aux hommes de troupe stationnés dans la ville. Outre la propriété de la rue des Capucins, les deux soeurs étaient aussi propriétaires indivis des fiefs d'Oessé en Colomby, du fief de Malassis au Vrétot, de la terre du Fournel en Saint-Maurice, et du château de Caillemont à Saint-Georges-de-la-Rivière. 

 

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Jonction des deux ailes du côté de la cour

Durant la Révolution, les demoiselles de Beaudrap furent semble t-il assez gravement inquiétées. En mars 1793, la demoiselle d'Ouessey dû produire une attestation de résidence, pour prouver qu'elle n'avait point pris le parti de l'émigration. Malgré cela, les deux soeurs subirent manifestement une période de détention puisque l'année suivante, lors des célébrations du 26 messidore an II (14 juillet 1794), un acte signé du représentant du peuple Lecarpentier mentionne "deux tonneaux de cidre pris chez les citoyennes Douessay, mises en arrestation par nos ordres, pour servir à la célébration de la fête civique". Loin cependant de céder aux pressions, la demoiselle d'Ouessey aurait durant ces années troubles caché un prêtre réfractaire, en sa demeure de la rue des Capucins, et y faisait antérieurement célébrer des offices par des prêtres insermentés. La demoiselle du Fournel déclarait de son côté, en mars 1795 (le 28 ventôse an III), que "conformément au décret de la Convention nationale relatif à la liberté des cultes, elle est dans le dessein de faire dire la messe chez elle toute fois et quante que l'occasion  se trouvera". Bien qu'elles n'aient manifestement jamais quitté la France, ce n'est qu'en 1801 que les soeurs de Beaudrap furent radiées de la liste des émigrés. Le 17 vendémiaire de l'an XI (9 octobre 1802), la demoiselle du Fournel achetait à Marie Louise Charlotte Elisabeth Catherine d’Hauchemail, veuve d’André Alexandre Etard de Bascardon, l'hôtel dit de Thieuville, situé rue Pelouze. Par testament du 12 novembre 1811, elle léguait l'ensemble de son héritage à ses cousins, Pierre François de Beaudrap, seigneur de Sotteville, et Madeleine-Thérèse-Bonaventure de Beaudrap. Elle avait auparavant constitué une rente de 1200 francs au profit des pauvres de plusieurs communes du Cotentin, et se signala également par sa générosité envers les églises des environs.

Le 25 janvier 1823, l'hôtel est revendu par ces derniers à Hervé-Marie-Pierre-Thomas-Casimir Ernault de Chantore, qui lui a laissé son nom. Né à Avranches en 1772, ancien chevalier de Saint-Louis, seigneur et patron de Bacilly et de la Haye-Comtesse, M. Ernault de Chantore émigre en 1791 et sert comme Dragon dans l'armée de Condé. Une pièce envoyée par Lecarpentier, commissaire de la République, à l'accusateur public du tribunal révolutionnaire le mentionne en 1793 au nombre des nobles du district "prévenus d'aristocratie et de conspiration".

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Inscription funéraire d'Hervé Ernault de Chantore sur sa sépulture du cimetière Saint-Malo

Il épouse en 1805 Bonne Hue de Caligny, fille de Anthénor-Louis Hue de Caligny, constructeur pour partie de l'hôtel de Grandval-Caligny, et vint alors résider à Valognes. "Il était encore sous la surveillance de la police en 1808 mais en 1810 et 1813, les autorités locales louent son attachement au gouvernement impérial et la considération dont il jouissait dans la société" (Y. Nédèlec, 1985). Sa fortune atteignait sous le premier Empire 4000 livres de revenus fonciers, pour des terres étendues en Cotentin aux communes de Neuville-au-Plain, Huberville, Sortosville et Saint-Germain-de-Tournebut, faisant de lui la 13e fortune de Valognes. Son attachement à la monarchie est toutefois illustré par un épisode survenu lors du séjour que le duc de Berry fit à Cherbourg à son retour d'exil, en avril 1814 : "On lui présenta un de ses anciens camarades de l'armée de Condé, M. de Chantort (sic), qu'il reconnut en lui déclarant "Votre blessure à la main est-elle guérie ?" (cité par J.P. Busson, Rev. Manche,1960). Pour rétribution de sa fidélité, il fut en 1815 nommé capitaine de cavalerie de la garde royale. Elu conseiller municipal en 1818 il devint en 1826 conseiller d'arrondissement de Valognes. Lors du départ en exil de Charles X et de son séjour à Valognes dans la nuit du 14 au 15 aout 1830, plusieurs membres de la suite royale sont hébergés dans la demeure de la rue des Capucins : Messieurs de Damas, de Barante et de la Villate. En raison de son attachement aux Bourbons, M. de Chantore refuse de prêter serment à Louis Philippe. En 1833 il figure avec sa famille parmi les soutiens actifs de la duchesse de Berry. L'acte de vente de 1823 établi en sa faveur mentionne "une grande maison sise à Valognes rue du Bourg-Achard ou des Capucins, composée de deux grands corps de logis dont un sur le devant de la dite rue accédé par une porte cochère, l'autre donnant sur la cour et faisant l'angle droit avec le précédent, de deux cours, jardins haut et bas et d'un petit jardin à la suite". A la mort d'Hervé de Chantore, survenue à Valognes le 10 août 1859, le mobilier de son hôtel est vendu, puis, en 1868, la propriété est acquise par la communauté des soeurs du Refuge de l'abbaye Notre-Dame de Charité de Caen, qui y réside jusqu'en 1871. Revendu alors à M. Jacques Jeanne, l'hôtel est acquis en 1917 par M. Charles Lucas, époux de Marguerite Fenard, et demeure aujourd'hui dans sa descendance. Cinq bombes sont tombées en 1944 sur la propriété mais elles n'ont gravement endommagé que les murs du jardin.

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Détail d'une carte postale ancienne, vers 1910

 

Le nom d'Ernault de Chantore, le souvenir peut-être de Marie-Rose Adrienne (1812-1838), la fille d'Hervé de Chantore, a probablement inspiré Jules Barbey d'Aurevilly pour le personnage de Delphine de Cantor, héroïne malheureuse de la nouvelle des Diaboliques intitulée "Le Bonheur dans le Crime". Selon certains auteurs, la figure du baron de Fierdrap, l'un des protagoniste du "Chevalier des Touches", aurait semblablement été inspiré à l'écrivain par M. François Eléonor de Beaudrap, cité précédemment comme propriétaire de l'édifice mais, selon le témoignage de Barbey lui-même dans une lettre à Trébutien du 3 novembre 1855, c'est en fait Thoms François de Beaudrap, le frère d'Eléonor, qui aurait nourri son inspiration. Enfin, d'après une autre tradition, Jules Barbey d'Aurevilly se serait aussi appuyé sur le souvenir d'un évènement survenu dans cet hôtel durant la Révolution pour la scène finale du "Chevalier des Touches", faisant apparaître Aimée de Spens se dénudant en sa chambre, devant l'une des fenêtres du rez-de-chaussée, afin de détourner du héro l'attention des soldats républicains. Dans la version "historique", une patrouille de bleus venue perquisitionner l'hôtel pour y trouver un prêtre réfractaire caché par Mademoiselle d'Oessé aurait surpris, par la fenêtre, la demoiselle à son bain (cette dernière, étant alors âgé d'environ 45 ans, n'avait plus cependant la fraîcheur que Barbey prète à Aimée de Spens).

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Illustration pour Le Chevalier des Touches par J. Thiney, 1938

(coll. musée Barbey d'Aurevilly)

L'hôtel de Chantore présente un plan en L avec corps de logis sur rue et une aile en retour délimitant sur l'arrière de l'édifice une cour pavée, accessible par un passage charretier. Un grand jardin en terrasse clos de murs soigneusement maçonnés se développe sur l'arrière du bâtiment. Bâti initialement à la périphérie du centre urbanisé de la ville, cet hôtel disposait jadis de vergers et de vastes prairies.

L'ensemble de la construction, édifié sur deux niveaux d'habitation et un étage de combles, prend assise sur un niveau de caves voutées formant soubassement. La façade sur rue se compose de six travées, ordonnancées autour d'un avant-corps central faiblement saillant, coiffé d'un simple fronton triangulaire. La porte d'entrée n'est pas logée à l'intérieur de cet avant corps mais se trouve décalée sur la droite, et la grande porte cochère ouvrant sur la cour occupe l'extrémité orientale de l'édifice. Conformément à un schéma de composition que l'on retrouve dans la plupart des hôtels valognais du XVIIIe siècle il existe une différence de traitement entre les fenêtres du rez-de-chaussée, coiffées d'arcs surbaissés, et celles de l'étage, à simple linteau droit. De longs bandeaux horizontaux placés à l'appuis des fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage soulignent l'horizontalité de cette façade et en font le principal ornement. Une suite régulière de petites lucarnes à pignon éclaire les combles, établis sous une toiture à pans brisés. Le parement de pierre calcaire est traité en petit appareil piqueté, initialement destiné à être recouvert d'un enduit de revêtement, dont subsiste, côté cour, quelques résidus. Comme le précise un acte daté de 1725, le puits adossé au mur de clôture de la cour est partagé en mitoyenneté avec l'hôtel d'Anneville-du-Vast. 

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Vestiges d'enduit au clou du XVIIIe siècle sur la façade postérieure

L'escalier principal, logé à la jonction des deux ailes de l'édifice, est précédé par un office et s'accède par un long couloir d'entrée. Elégamment suspendu dans les airs, il se compose de deux volées tournantes et présente une rampe en ferronnerie aux élégants motifs de courbes et de contre-courbes. A l'étage, il dessert distinctement un salon et une salle à manger donnant sur la rue, ainsi que la suite de pièces déployées dans l'aile sur le jardin, comprenant initialement une anti-chambre, une chambre puis un cabinet. Dans la courbe de l'escalier, un étroit emmarchement niché dans l'épaisseur du mur permet d'accéder à une chambre de comble habitable, équipée d'une belle cheminée à décor de stuc. Deux autres escaliers de service logés respectivement à l'extrémité de l'aile en retour et au centre de l'aile sur rue permettaient, depuis l'étage noble, un accès direct vers les écuries, les offices (cellier, lardier...) et les cuisines et du rez-de-chausée. Chambres et salons ont conservé l'essentiel de leurs lambris et huisseries d'origine, ainsi que des corniches en stuc ornées de modillons, de trophées musicaux et de putti.

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Détail de la corniche à modillons, "putti" et trophées d'instruments de musique du grand salon

 

La propriété voisine (n° 11 rue des Capucins), dissociée de la propriété à une date inconnue et en partie enclavée dans les jardins de l'hôtel de Chantore, abrita à partir de 1813 la communauté des soeur Marie-Madeleine Postel.

J. Deshayes (synthèse effectuée à partir des recherches archivistiques de Mlle Le Bouteiller, Stéphanie Javel, Geneviève Ceccaldi, Yves Nédèlec, Jean Barros, Jacques Lepetit-Vattier; Bruno Centorame) 

 

LIEN : Tilly artiste peintre (les "ateliers de Chantore")

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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 16:41

Saint-Sauveur par Cotman

De Geoffroy d’Harcourt à Jean de Robessart

Le château de Saint-Sauveur-le-Vicomte peut être tenu à juste titre pour l’un des édifices les plus emblématiques de la guerre de Cent ans et de la présence anglaise en Normandie. Cette dimension ressort en premier lieu de l’identité du baron qui le tenait en sa possession dans le second tiers du XIVe siècle et qui en ordonna probablement la reconstruction. Ce Geoffroy d’Harcourt, dont « la haine coûta si grossement au royaume de France et par especial au Pays de Normandie que les traces en parurent cent ans après » (Froissart) reste bien l’une des figures parmi les plus marquantes de cette période. Armé chevalier en 1326, il participa en 1339 aux guerres de Flandres et fut à son retour impliqué dans les préparatifs d’un débarquement avorté qui devait conduire à l’invasion de l’Angleterre. Son destin marque un virage dans les années 1340 lorsque, repoussé dans ses prétentions au mariage avec une riche héritière du Bessin, il s’engage dans une guerre privée contre son rival et voisin, le maréchal Robert Bertan, seigneur de la baronnie de Bricquebec. Malgré un interdit royal, promulgué le 30 mars 1341, le conflit dégénère en une sorte de guérilla. Contraint à l’exil en 1343, Geoffroy se retire en Angleterre, où il rend hommage à Edouard III, qu’il reconnait comme son souverain légitime. Selon certaine sources, c’est sous le commandement militaire du baron normand que l’ile de Guernesey, conquise quelques années auparavant par les troupes du maréchal Bertran, fut reprise au profit du trône anglais. La conséquence la plus directe du soutien apporté aux anglais par Geoffroy d’Harcourt reste toutefois le débarquement du 12 juillet 1346, lorsque la flotte du roi Edouard, guidée par le baron de Saint-Sauveur, se présenta en la Hougue de Saint-Vaast pour déverser sur nos côtes les armées d’Angleterre. Par une route jalonnée de pillages et de destructions, cette chevauchée guerrière aboutit au célèbre champ de bataille de Crécy, site de l’une des plus cinglantes défaites subies dans son histoire par la chevalerie française. Parmi les guerriers décimés lors du combat figuraient le fils du sire de Bricquebec, mais aussi Jean d’Harcourt, le propre frère de Geoffroy. Les chroniques du temps mettent alors en scène notre rebelle, le cœur chargé de remords, demandant le pardon et obtenant la grâce royale pour les méfaits accomplis. Non content de l’autoriser à regagner ses terres et à reconstruire son château, Philippe de Valois conféra au baron de Saint-Sauveur d’importants pouvoirs pour la mise en défense de toute la Basse-Normandie. Son obéissance ne fut cependant que de courte durée car, par ambition personnelle tout autant que par opposition proclamée au centralisme de la royauté, Geoffroy s’allie désormais à Charles de Navarre, autre prétendant à l’héritage du trône de France, et reprend les actions militaires. L’aventure du bouillant chevalier se termine en novembre 1356 par sa mort lors d’une escarmouche survenue à Brévands, sur les Veys de Saint-Clément.

Vitrail Mezières-en-Brenne

Geoffroy d'Harcourt en priant. Vitrail de l'église de Mezières-en-Brenne

Dans son testament, le baron révolté avait fait d’Edouard III d’Angleterre l’héritier légitime de sa seigneurie de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Au cours des vingt années suivantes, la forteresse abrite ainsi une armée qui soumet la région au pillage, exige d’incessantes rançons et sert de base à des troupes de routiers en campagne. Son importance stratégique est telle qu’en janvier 1361 le château est placé sous le commandement de John Chandos, nommé la même année connétable d´Aquitaine et lieutenant-général de tous les territoires français. A compter de 1372, la reconquête de la place forte s’impose comme une priorité et mobilise l’attention du roi Charles V, qui souhaite « mettre grant effort et nombre de gens d’armes, assiète d’engins et aultres habillements environ ledit fort au plus tost que faire se pourra bonnement, pour destraindre et grever ses ennemis et essaier à les mettre hors de son païs »[1]. Il faudra toutefois attendre jusqu’au mois de juillet 1375 pour que l’amiral Jean de Vienne obtienne, au terme de l’un des premiers sièges d’artillerie de notre histoire militaire et au prix d’une lourde rançon, la capitulation des anglais du château de Saint-Sauveur.

Durant la seconde période de la guerre de Cent ans, entre la reddition de mars 1418 devant les troupes de Gloucester et le départ définitif des anglais en 1450, le château est confié à Jehan de Robessart, un chevalier originaire du Hainaut, qui fut un important officier de la couronne d’Angleterre sous Henry V et durant la régence. Ajoutées aux années de présence militaire comprises entre 1356 et 1375, cette seconde phase d’occupation porte à un total de 49 années la durée effective de la mainmise exercée par les troupes anglaises sur la place forte Saint-Sauveur-le-Vicomte. Bien qu’il s’agisse là d’une durée assez exceptionnelle, le « bilan archéologique » d’une aussi longue occupation reste finalement assez peu évalué[2].

Traces d’occupation et vestiges antérieurs au XIVe siècle

Il doit en premier lieu être rappelé que l’édifice possédait, lors du déclanchement de la guerre de Cent ans, une histoire déjà ancienne. La fondation par Roger le Vicomte d’une église collégiale établie sur ce domaine durant le règne de Richard Ier (942-996) place avant la fin du Xe siècle la première occupation documentée du site[3]. L’emplacement précis de cette chapelle castrale, qui subsistait encore au XVIe siècle dans l’actuelle « basse-cour » du château, n’a pas été identifié mais des sondages effectués en 2002-2003 sous la direction de Gérard Vilgrain-Bazin ont permis de dégager, dans son périmètre, plusieurs sépultures pouvant dater d’une période plus haute encore (VII-VIIIe siècles)[4]. A en juger par la répartition des remplois de fragments de sarcophages repérés dans les maçonneries des courtines, cette nécropole semble avoir recouvert une assez vaste portion des terrains situés sous l’assise actuelle du château. Celui-ci est cité comme « castellum » à partir du XIIIe siècle mais l’étude du bâti permet d’identifier des traces de constructions plus anciennes. Subsistent en particulier, à l’extrémité sud de la courtine orientale, au pied du donjon, deux bases d’encadrement d’une fenêtre romane flanquée de colonnes engagées. L’emplacement de cette ouverture indique que la construction du rempart résulte, pour cette partie au moins, de la reprise et du « remparement » d’un bâtiment résidentiel antérieur. Le caractère très résiduel de ces vestiges romans démontre aussi que l’édifice actuel, globalement homogène, résulte bien pour l’essentiel d’une reconstruction postérieure à l’époque ducale.

 Saint-Sauveur 01

Apport des sources écrites concernant l’évolution de l’édifice durant la guerre de Cent ans

Le château de Saint-Sauveur-le-Vicomte est régulièrement cité dans des sources écrites à compter du milieu du XIVe siècle. Sans documenter précisément les travaux menés sur la forteresse, certains textes permettent de distinguer les périodes propices aux interventions sur le bâti. Dès 1343, l’année de son départ en exil, Geoffroi d’Harcourt aurait ainsi, selon une chronique anonyme, effectué à Saint-Sauveur des travaux de fortification destinés à préparer la venue du roi d’Angleterre[5]. Mais la confiscation du château par Philippe de Valois, intervenue le 15 avril 1344, fut semble t-il suivi par un démembrement de ces fortifications. Les lettres de rémissions octroyées par le roi de France en date du 21 décembre 1346, autorisant Geoffroy d'Harcourt à ce « que le chastel de Saint-Sauveur, que il souloit avoir et qui a esté abatuz de nostre commandement, il puist faire reffaire toutes foiz que il lui plaira »[6] fournissent de fait le jalon le plus précis dont on dispose pour dater le début de la reconstruction de l’édifice. Nommé le 11 juillet 1347 « capitaine souverain de par nous au bailliage de Rouen oultre l’eau de Saine et au bailliage de Caen et ès ressort», Geoffroy recevait encore, en 1353, mandement d’entreprendre des travaux à la bastille du Pont d'Ouve, près de Carentan. Bien que l’on ignore l’état d’avancement du château à sa mort, en 1356, cela indique qu’il disposait, durant ces années là, d’importantes capacités de financement pour la mise en œuvre de défenses sur sa propre forteresse. Sans doute ces travaux ont-ils concerné en particulier la portion du château jadis qualifié sous le nom de « basse-cour », qui désignait en fait la partie fortifiée du bourg de Saint-Sauveur et doublait sur ses flancs sud et ouest l’enceinte castral proprement dite. Selon une tradition rapportée en 1849 par le Dr Bourgeoise, la porte principale de cette basse-cour, détruite en 1782[7], était connue jadis sous le nom de « porte Cosnefroy», en référence à notre bouillant baron. Nous verrons ailleurs l’intérêt qu’il convient d’accorder, pour l’étude de cet édifice, aux appellations fournies par de semblables traditions orales.

Sans donner plus d’informations comptables ou d’autres sources de cette nature, la première période de l’occupation anglaise (1357-1375) n’apporte à la connaissance du château que des allusions diplomatiques et quelques mentions littéraires. On sait ainsi que Simon de Newinton, nommé capitaine de Saint-Sauveur par le roi Edouard dès le 15 février 1357, reçut ainsi ordre immédiat de mettre la place en bon état de défense. C’est cependant à la haute figure de John Chandos que les chroniques attribuent le plus grand rôle, précisant notamment que ce dernier fit en 1368 « moult amender le chastel de Saint-Sauveur-le-Vicomte"[8]. Le 11 septembre 1361 Chandos avait déjà obtenu à cet effet la somme de 600 royaux, versée par plusieurs paroisses environnantes pour le rachat des travaux qu’elles devaient faire au château[9]. Il faut manifestement en conclure que ces années 1360 ont effectivement été marquées par d’importants travaux. Dans la revue archéologique du département de la Manche de 1843, Théodose Du Moncel s’affirmait convaincu que « C’est à ce possesseur qu’il faut rapporter tous les grands travaux de fortification du château, et notamment le donjon, si remarquable »[10]. L’appellation de « tour Chandos », servant aujourd’hui à désigner le donjon de Saint-Sauveur, se fonde apparemment sur une conviction similaire.

Assez bien défendu pour résister en 1369 à une première tentative de siège, la forteresse était également pourvue de solides défenses lors du siège français mené entre l’hiver 1374 et le début du mois de juillet 1375. Froissart apporte ici un éclairage amusant en relatant les dégâts commis par un tir d’artillerie entré dans une tour par le treillis de fer d’une fenêtre et qui, après avoir rebondi et tourné contre les murs, emporta une partie du plancher pour descendre à l’étage du dessous[11]. Un autre récit évoque la sape de l’une des tours, effondrée par minage. Mais ce sont finalement les pièces comptables produites lors de la restauration de l’édifice, durant les mois suivant le siège, qui offrent le plus grand intérêt pour connaitre l’état de la construction lors du départ des anglais. Dès le 16 août 1375 une allocation fut en particulier versée « pour tourner et convertir és réparacions du dit chastel et de la forteresce de la dicte ville, qui durant le (dit siège a esté) grandement démolie et empirie»[12]. D'autres paiements concernent durant cette même année le travail des "maçons qui ont ouvré à maçonner et araser les tours et la muraille des diz chastiaux, à faire un huys au dongon à descendre sur les murs et pour faire une trappe en la voute d'icellui dongon, pour descendre au bas estage »[13]. Il est aussi fait état de travaux de charpente effectués sur « la tour de l'échauguette » et sur « toutes les autres tours du dit grant chastel », ainsi que sur les « deux tours de la porte du petit chastel » (la basse cour). Ces comptes attestent donc, à cette date, l’existence d’un donjon, de tours de flanquements et d’ouvrages d’entrée. Ils sont complétés par d’autres sources écrites, confirmant vers 1400 la division du château en trois espaces distincts, constitués par le « grand chastel », le « bas chastel » et la « basse-cour ». Ces documents apportent aussi des précisions sur certains des édifices qui occupaient le « bas chastel », mentionnant en particulier un corps de logis avec salle haute et chambre au bout, donnant accès par un degré à des cuisines située en rez-de-chaussée. Ce bâtiment, accolé à la courtine, était joint d’une « ronde tourelle » d’où un chemin de garde permettait de rejoindre le corps d’entrée ainsi que les autres tours flanquant l’enceinte.

Saint-Sauveur par Dumoncel

Gravure de Th. Dumoncel, 1843

Une source inexploitée : la « Prisée » de 1473

Passé le début du XVe siècle, les informations deviennent plus rares. Aucun compte de travaux n’a livré jusqu’à présent de précisions sur l’activité des anglais établis à Saint-Sauveur entre 1418 et 1450. C’est donc une fois encore la tradition orale qui devrait prendre le relai des sources écrites s’il n’existait, pour une période encore proche, un document particulièrement détaillé, énumérant par le détail chacun des éléments constitutifs de la forteresse. Dressé en 1473 à la requête de Louis bâtard de Bourbon,la « Prisée du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte », contient une évaluation précise des parties constituantes de chaque bâtiment de la seigneurie. Elle nomme les édifices, les décrits, apprécie la qualité de leur mise en œuvre et en jauge les matériaux de construction. En dépit de quelques lacunes (manque en particulier le début de la description), de confusions dans l’ordre suivi par l’inventaire et d’imprécisions dans les mesures chiffrées, la Prisée donne une bonne vision globale du château, de ses parties constitutives (enceintes, tours, bâtiments) et de ses dépendances (moulins, halles, ponts et chaussées…). Ce document est d’autant plus intéressant pour l’historien que, resté ignoré de Léopold Delisle, il demeure aujourd’hui encore totalement inédit[14]. A défaut d’en produire une analyse complète, on retiendra seulement ici l’apport de certaines mentions permettant de mieux préciser le contexte historique de la construction.

Certains des bâtiments décrits bénéficient d’appellations intéressantes car elles se fondent sur l’identité des officiers établis à Saint-Sauveur durant l’occupation anglaise. La tour située dans l’angle sud-est de la haute cour, connue aujourd’hui sous le nom de « tour des prisons »[15], apparaît ainsi dans la Prisée sous le titre de « tour d’Aillet ». Hors, ce nom renvoie de toute évidence à un certain Jean Daillet, nommé en 1356 chapelain de Saint-Sauveur et « garde du scel aux obligations du bailliage du Cotentin » par le roi Edouard III. De même, la « tour Houllande », placée au centre de la courtine occidentale, évoque manifestement le chevalier anglais Thomas Holand, qui fut établi le 7 février 1359 au « gouvernement du chastel, ville et forteresse de Saint-Sauveor-le-Viscomte ». Le nom de la « tour des Cygoignes » enfin, qui occupait jadis l’angle nord-ouest de la cour, semble bien faire référence au capitaine anglais John of Storkes (de l’anglais  Stork : cigogne), nommé par Edouard III en 1367.

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La tour sud-ouest, dite "tour d'Aillet" en 1473

On ne sait pas, malheureusement, sur quelles notions se fondent les enquêteurs du XVe siècle qui ont régié ce document. Nous ignorons en particulier si les dénominations utilisées conservent réellement la mémoire des commanditaires ou si elles s’appuient sur des traditions se rapportant à certains des occupants « célèbres » de ces édifices. Lorsqu’il désigne le logis édifié sur le corps d’entrée de la haute cour, le rédacteur se rapporte bien il est vrai au bâtisseur présumé de la construction puisqu’il évoque « une maison que fit faire, comme l’on dit, un anglais nommé Robessart ». Il renvoie ce faisant une tradition orale demeurée vivante puisque cet édifice est encore désigné aujourd’hui sous ce nom de « Logis Robessart ». Mais le témoignage de la Prisée s’applique dans ce cas un bâtiment édifié entre 1418 et 1450, à une époque encore assez proche donc de sa date de rédaction. Si on ne peut pas, malheureusement, miser sur une telle précision en ce qui concerne la tour d’Aillet, la tour Houllande et la tour des Cygoignes, on retiendra cependant que de telles dénominations, ne pouvant être entièrement arbitraire, attestent bien que ces tours existaient lorsque les officiers auxquels elles se réfèrent étaient en poste à Saint-Sauveur.

La Prisée contient d’autres indications intéressantes d’attribution faisant référence à l’occupation anglaise. Ainsi à l’intérieur du donjon, dans la salle du premier étage, sont signalées « six grans fenestres doublées a banquets, syeux et linteaux en manière de fenestres anglesques »[16]. Dans la chambre du second étage sont également inventoriées «  quatre grandes fenestres anglesques doublées à banquets, ferrées de deux montants, sept traversains garnies de fenestres de bois avec quatre gons, quatre pentoures et les clenques ». C’est ici l’appréciation de l’ouvrage qui détermine le qualificatif utilisé. Pour l’artisan chargé d’évaluer le bien, ce type d’ouvertures apparaissait donc bien caractéristique des usages d’outre Manche. Il s’agit en l’occurrence de fenêtres en lancettes à trilobes ajourés, divisées par une traverse médiane et abritées sous un profond ébrasement maçonné logeant des coussièges (banquets) portés sur un haut seuil de pierre. Ce qui est surprenant toutefois est qu’une approche comparative ne fait guère ressortir l’originalité du dispositif. Ce type de fenêtres existe certes au XIVe siècle en Angleterre, mais on le retrouve dans la première moitié du siècle au château voisin de Bricquebec et il existe, à l’intérieur même du château de Saint-Sauveur, d’autres fenêtres à banquettes et trilobes ajourés qui, pour être similaires, ne sont pas cependant désignés par la Prisée comme des fenêtres anglaises. Il faut probablement en déduire que c’est le mode d’assemblage ou de fonctionnement des huisseries qui aura retenu l’attention du rédacteur plutôt que le détail des remplages ou des modénatures de ces ouvertures.

De manière globale, il reste également que les différentes mentions contenues dans la Prisée sont bien de nature à justifier l’attribution d’une large partie de l’édifice à la période du second quart du XIVe siècle et à l’initiative des occupants anglais. Le regard porté par le rédacteur de la prisée sur certains détails de la construction tend à indiquer le recours à des procédés constructifs propres aux bâtisseurs d’outre Manche. Bien que la Prisée n’en fasse pas état, il apparait en outre que les cheminées du donjon et de la « tour d’Aillet » peuvent être tenues pour tout à fait caractéristiques des modes anglaises de construction. Au lieu de posséder un manteau saillant soutenu par des consoles, celles-ci sont inscrites dans l’épaisseur même des maçonneries, abritées sous un simple arc surbaissé tendu au droit du mur. Il ne s’agit pas ici d’un détail ornemental mais bien d’un procédé constructif impliquant le gros œuvre de la construction et nécessitant une maitrise particulière. Cela indique potentiellement l’intervention non uniquement d’un commanditaire britannique mais bien celle également d’un maître maçon formé en Angleterre. Soulignons aussi que la cheminée du logis Robessart,, appartenant elle à la seconde période de l’occupation anglaise (1418-1450), présentait avant la seconde guerre mondiale une haute souche de forme circulaire d’un type encore connu aujourd’hui en Cotentin sous l’appellation populaire de « cheminées aux anglais » ou de « cheminée anglaise »[17]. Le rédacteur de la Prisée ne note rien à ce sujet mais l’archéologie du bâti se trouve une nouvelle fois confortée par l’apport des traditions orales.

logis Robessard

Le logis Robessart, état actuel

Une étude plus approfondie que celle proposée ici permettrait d’étendre d’avantage le champ des comparaisons et de mieux évaluer les liens unissant l’architecture du château de Saint-Sauveur aux constructions anglaises du XIVe siècle. Il se pourrait par exemple que la grande tour maitresse de plan quadrangulaire adossée de contreforts plats ne constitue pas une citation directe des formules de donjons romans d’époque ducale mais se rattache plutôt au Norman revival cultivé en Angleterre durant le règne d’Edouard III (cf. châteaux de Kenilworth et de Langley). La construction du donjon de Saint-Sauveur[18], qui précède par ses dates celle des tours maitresses quadrangulaires édifiées à Valognes et Régnéville-sur-Mer par le pouvoir Navarrais, aura peut-être déterminé localement le succès de la formule des tours maitresses quadrangulaires. L'édifice doit à ce titre être considéré comme représentatif d'une démarche d'intégration étroite des fonctions de défense, de résidence et d'apparat. La qualité de mise en œuvre des matériaux, l'abondance de la pierre de taille et le soin apporté au traitement des aménagements intérieurs révèle une construction coûteuse et particulièrement ambitieuse. Le concept de « tour résidence », qui prend avec le donjon de Saint-Sauveur toute sa signification, doit en outre s'appliquer également à chacune des tours de flanquement construites au XIVe siècle sur le périmètre de la haute cour. Chacune constituait une entité d'habitation complète, regroupant en les superposant les trois espaces fonctionnels de base de l'habitat médiéval : cellier, salle et chambre. L'articulation entre défense et résidence se perçoit non seulement dans l'intégration des espaces d'habitation à l'intérieur des tours, mais également dans l'adaptation des systèmes de circulation. L'étage supérieur communiquait directement avec le chemin de ronde du sommet de lacourtine, tandis que d'autres passages sur galeries ou à l'intérieur de gaines[19] permettaient une circulation continue sur le chemin de ronde, tout en évitant aux défenseurs de pénétrer dans l'intimité des pièces d'habitation. Le développement considérable donné aux systèmes de courtine et d'enceintes successives constitue un autre aspect marquant de cette construction, qui, comme nous l’avons vu regroupait initialement trois entités distinctes, respectivement qualifiées dans les sources médiévales de "grand chastel", de "bas chastel" et de "basse-cour".

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Premier étage du donjon, état actuel



[1] Léopold DELISLE, Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Valognes, 1867, p. 185

[2]Si l’histoire du château a bénéficié en effet de l’éclairage apporté par l’étude magistrale publiée en 1867 par Léopold Delisle, l’analyse de son architecture n’a pas fait l’objet d’une attention aussi poussée. Malgré des études ponctuelles, le phasage même des constructions constitutives de cet ensemble castral n’a pas encore donné lieu à une synthèse globale. Cf. Théodose DU MONCEL, « Château de Saint-Sauveur-le-Vicomte », dans Revue archéologique du département de la Manche, Valognes, 1843, p. 173-183 ; Pauline LAVIGNE, Le château de saint-Sauveur-le-Vicomte, Mémoire de maitrise d’histoire de l’art sous la direction de Maylis Baylé, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, juin 2004, 85 p ; DESHAYES, Julien, « Le renouveau de la fortification en Cotentin à l'époque de la guerre de Cent ans », Du ciseau du sculpteur au sourire des saints, collection patrimoine, n° 11, Conservation des antiquités et objets d'art de la Manche, Saint-Lô, 2005, p. 53-64.

[3] Bien que contestée (cf. Eric VAN TORHOUDT, « Les sièges du pouvoir des Néel, vicomtes dans le Cotentin », Les lieux de pouvoir en Normandie et sur ses marges, Tables rondes du CRAHM, vol. 2, actes publiés sous la direction d’Anne-Marie FLAMBARD HERICHER, Caen, 2006, p. 7-35) la validité de cette source reste à mon sens parfaitement démontrable.

[4] VILGRAIN (Gérard) et DESHAYES (Julien), Saint-Sauveur-le-Vicomte, le Vieux château, compte rendu de sondages, août 2002, Service régional de l'archéologie, Direction régionale des affaires culturelles de Basse-Normandie, Caen, 2002.

[5]Léopold DELISLE, Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, preuves, n°67 : « munierat siquidem castrum suum Sancti Salvatoris, ad recipiendum regem Anglie, sub pretextu defendendi se contra episcopum Baiocensem ».

[6] Léopold DELISLE, op. cit, Preuves, n°79. Léopold Delisle a justement insisté sur l’importance de ce document, qu’il mettait en relation avec une autre source, du 24 mars 1350, indiquant que Geoffroy s’était provisoirement établi dans le manoir voisin du Ham (cf. DELISLE, p. 67-68 et preuves, n°86)

[7] A.D. 14 : C-1269.

[8] DELISLE, Fragments d'une chronique inédite relatifs aux évènements militaires arrivés en Basse-Normandie, de 1353 à 1389, p. 8 et p.18.

[9] Léopold DELISLE, op. cit, Preuves, n°95.

[10]Théodose DU MONCEL, op. cit., p. 174. Cf. également Arsène DELALANDE, « Fresques de Saint-Sauveur-le-Vicomte », Le Phare de la Manche, n°10, jeudi 4 février 1847 : « Chandos ne songe guère en effet, au dire de Collins, qu’à remparer ses murailles et le donjon ».

[11] Cf. Léopold DELISLE, op. cit., p. 219 : « une foiz que Quatreton le capitaine gisoit en une tour sur ung lit (...) si entra une pierre d'engin en celle tour, par ung treilliz de fer que elle rompy( ...) cette pierre d’engin qui estoit ronde, pour le fort trait qu’on lui donna, carola et tournya tout autour de la tour par dedens, et quand elle chey, elle effondra la plancher, et entra en ung autre estage »

[12] Léopold DELISLE, Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, op. cit., preuve n° 197

[13] Léopold DELISLE, « Restauration du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte en 1375 et 1376 », Annuaire de la Manche, 1900, p. 16-18.

[14] Delisle ne produisit de la Prisée de 1473 que le bref extrait contenu dans la copie partielle du document faite au XVIIe siècle par le vicomte de Valognes Pierre Mangon du Houguet. Une version plus complète de la Prisée de 1473 est demeurée semble t-il dans le grenier d’un presbytère des environs de Saint-Sauveur avant d’en être extraite par l’abbé Lelégard. Ce dernier en produisit une étude sous la forme d’une édition critique assortie d’un commentaire de l’édifice, mais il n’en assura jamais la publication. La copie de l’abbé Lelégard est consultable auprès du centre régional de documentation des Monuments historiques, jointes comme élément d’une étude préalable à des travaux de restauration menés dans les années 1960 par Monsieur Jacques Traverse

[15] En raison de son affectation lorsque le château fut transformé en hospice, à la fin du XVIIe siècle.

[16] « Six grandes fenêtres doublées de banquettes, de seuils et de linteaux en manière de fenêtres anglaises ».

[17] Exemples visibles à Sideville, Montfarville, saint-Martin-le-Hébert, Saint-Germain-le-Gaillard (...).

[18] L’emploi du terme « donjon » est parfois contesté par les spécialistes contemporains de l’architecture castrale. C’est cependant le terme utilisé par les sources écrites médiévales relatives à Saint-Sauveur-le-Vicomte.

[19] Ce phénomène a déjà été repéré à Saint-Sauveur par Jean Mesqui, qui décrit et étudie le passage en gaine de la tour nord. Cf. MESQUI (Jean), Châteaux et enceintes de la France médiévale, vol. I, de la défense à la résidence, Paris, 1991, p. 247 et fig. 296. 

 

Julien DESHAYES

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 10:19

53-55, rue de Poterie

 

En 1670, Jean Marmion obtient en héritage de Pierre Huel une propriété sise paroisse d'Alleaume, comprenant un jardin potager et une maison. En 1683, une portion de cette propriété, constituée d'un jardin de 20 perches, est vendue par les héritiers de Jean Marmion à Antoine Le Conte de Soigneuze, qui entreprend sur ce terrain la construction de l'hôtel. Ce premier édifice, formé "de maisons, mesnages, cours et boelles et issues tant basties en leur intégrité que ce qui reste à bastir sur les portions de terre servantes autrefois à usage de jardin potager" est revendu dès 1706 à Joseph de Sainte-Mère-Eglise. L'année suivante, ce dernier acquière également de la famille Marmion la portion de propriété restante, où subsistait une ancienne maison de pierre. Charles de Sainte-Mère-Eglise continue sur ce terrain la construction de l'hôtel, probablement en l'augmentant de l'aile orientale, donnant sur la rue de Poterie. Cette aile conserve sur une pièce de la charpente une date portée de 1743, indicative de son achèvement. L'ensemble ainsi constitué est revendu en 1764 à Marie Catherine de Hennot d'Arreville, veuve de Jean Charles de Crosville. Il comprenait alors un important corps de logis consistant, entre autre, en plusieurs salles et chambres ainsi que des écuries et remises. Un plan de la rue de Poterie datant de 1768 (plus fiable que le plan Lerouge de 1767) en montre le plan-masse, formé de l'aile sur rue et d'une première aile en retour, flanquant la cour du côté nord. L'année suivante, Louis René de Crosville augmente encore la propriété d'une nouvelle portion de terrain. Comme l'atteste un acte de vente de l'an 8, c'est cette extension qui permettra la construction de l'aile sud, marquant l'achèvement de l'édifice. Au début du 19e siècle, l'hôtel entre en possession de Sophie de Hennot, épouse de Maximilien de Blangy, qui lui laissera son nom et y hébergera le Duc de Berry, le 14 avril 1814.

Blangy aile nord

Hôtel de Blangy, aile nord, façade sur cour

Le corps de logis principal de l'hôtel de Blangy développe sur la rue de Poterie une longue façade, très sobrement traitée. Le rez-de-chaussée, ayant peu d'ouvertures, se distingue du premier étage éclairé de hautes baies coiffées d'un linteau cintré. Une porte cochère, coiffée côté rue d'un arc en plein cintre, donne accès à une cour pavée, resserrée entre les deux ailes formant retour sur la façade arrière, et le mur de soutient du jardin en terrasse. Le corps de logis se compose de six travées et de deux niveaux d'élévation séparés par un bandeau horizontal. Les fenêtres du rez-de-chaussée, couvertes d'un simple linteau droit, se distinguent des baies à linteau cintré de l'étage noble. Des lucarnes éclairent les combles. Les ailes nord et sud, très semblables, s'organisent autour d'un faux avant-corps central, large d'une travée unique, encadré de chaînes d'angle et surmonté d'un fronton triangulaire avec pierre armoriale en attente. La porte d'entrée des deux avant-corps est coiffée d'un arc en anse de panier. Le mur de soutènement du jardin en terrasse, agrémenté d'une balustrade classique, se signale par son décor de chaînes en bossage.

Stéphanie JAVEL/Julien DESHAYES, 2004

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