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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 17:32

 

Saint-Sauveur-le-Vicomte fera l'objet du prochain Vikland

Un partenariat productif, pour cette prochaine publication, entre les éditions Heimdal et le Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin. En kiosque à la fin du mois de mai...

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 17:46
Gnomonique et cadrans solaires monumentaux à Valognes.

Les Œuvres de Lecoquière  (1740-1807) et Dancel (1761-1836).

Prêtres et enseignants à Valognes XVIIIe et XIXe siècles

Préambule : il est utile de préciser que les cadrans solaires, sauf indication formelle du constructeur, donnent l’heure solaire du lieu, dite heure vraie, et qu’on ne peut les comparer à l’heure légale en usage qu’après avoir éffectué  plusieurs corrections qui sont l’équation du temps, la correction de longitude et le fuseau horaire. Ce temps vrai  était la seule référence  utilisée jusq’au début du XIXe qui a vu l’introduction de la notion de temps moyen, puis du temps universel et de l’heure légale.

 

Principe des cadrans solaires :

La cosmographie est l’étude du mouvement des astres, et la gnomonique est l’utilisation de la cosmographie pour construire les cadrans solaires ; les outils sont les mathématiques, la géométrie sphérique et la trigonométrie sphérique. Le postulat de la cosmographie est que tous les rayons du soleil sont parallèles et atteignent la terre sous le même angle : Grâce à cela nous pouvons faire les mesures à Valognes et raisonner comme si nous étions au centre de la terre.

Figure 1 : Cosmographie

La terre tourne autour de son axe, le mouvement apparent du soleil est une rotation autour de l’axe de la terre à vitesse uniforme. Il en résulte que l’ombre d’une tige (un gnomon ou style) placé parallèlement à l’axe de la terre  va se déplacer uniformément à la même vitesse angulaire que le soleil autour de la tige. Autrement dit, comme le soleil parcourt un arc 15° en une heure (360°/24=15°), l’ombre va parcourir un même arc de 15° centré sur le Gnomon ou style..

Si nous supprimons de la sphère locale (de Valognes) tout ce qui n’est pas utile à la gnomonique, et ne gardons que le plan de l’équateur QEQ’W et l’axe des poles PP’(axe du monde) nous obtenons un cadran équatorial qui est un cadran universel, dont l’axe des poles est le style et le plan de l’équateur, récepteur de l’ombre, est la table. Il est universel puisque l’on peut régler la latitude en modifiant l’inclinaison de l’axe des pôles en fonction de la latitude du lieu. Il est sans limite pour l’heure et sans limite pour la déclinaison du soleil, l’ombre se trouvant au dessus de la table en été, au dessous en hiver.

Lorsque le style ou gnomon est réglé et parallèle à l’axe des poles, son ombre indique le temps vrai sur une table graduée en heures de 15° ; pour construire un cadran solaire, , il faut un style, une table et des graduations ou lignes horaires.

Le cadran est déterminé par la latitude et la position relative de la table par rapport au style ; le style et la ligne de midi définissent le plan méridien. La nature du style est quelconque, seule son angle avec l’horizontale et sa position dans le plan méridien sont déterminant.

Par exemple ce manche à balais jaune pointé sur l’étoile polaire (axe des poles ) et placé dans le plan méridien devient un style ; il nous faut maintenant une « table » pour y lire l’ombre. N’importe quel plan ferait l’affaire, mais la réalisation la plus simple est un plan parallèle au  plan de l’équateur et donc perpendiculaire au style qui nous donne un cadran equatorial sur lequel nous portons les divisions de 15° en 15° sur les deux faces.

Figure 2 Cadran équatorial

C’est la face supérieure du plan qui sera éclairée de l’équinoxe de printemps à l’équinoxe d’automne, lorsque la hauteur du soleil au dessus de l’équateur (déclinaison) est positive.

Et la face inférieure qui sera éclairée de l’équinoxe d’automne à l’équinoxe de printemps lorsque la déclinaison est négative.

Ce qui implique que les lignes horaires d’un cadran quelconque peuvent être tracées sans calcul (mais avec beaucoup de soin), en prolongeant jusqu’à la table les lignes horaires d’un cadran équatorial utilisé comme auxiliaire de traçage. Ceci reste valable que le gnomon ait un contact avec la table (centre du cadran) ou non. La technique  est montrée sur les deux schémas suivants tirés de l’ouvrage de mon maître René ROHR (voir bibliographie).

Figure 3 : Cadran équatorial auxiliaire pour  le traçage d'un cadran vertical (R. ROHR)

Figure 4 : Cadrans équatoriaux auxiliaires pour le traçage d'un cadran à centre inaccessible (R.  ROHR)

Un cadran solaire composé de plusieurs cadrans est dit cadran monumental, bloc gnomonique ou cadran multi-faces. Dans ce cas les gnomons ou style des différents cadrans doivent être parralléles et tous les cadrans doivent indiquer la même heure lorsque le bloc est correctement orienté.

Figure 5 : Quelques exemples de blocs gnomoniques du Cotentin

 

Archéologie gnomonique à Valognes

Revenons au XVIIIe siècle ; les horloges d’édifice existent depuis le XIIIe siècle, les montres et pendules de table depuis le XVIe siècle, pourquoi est on encore préoccupé par les cadrans solaires à cette époque ?

Les montres et les horloges sont rares et chères, et le seul moyen de les régler et de les mettre à l’heure est de les comparer avec un cadran solaire, particulièrement lors du passage au méridien du lieu, à midi vrai. A la fin du XVIIIe siècle la gnomonique est totalement maîtrisée et exposée dans l’ouvrage de référence de Dom Bedos de Celles. Il reste alors à vulgariser ces progrès pour les mettre au service de la société.

Figure 6 : Ouvrage de Dom BEDOS de CELLES

L’œuvre de Lecoquière, premier acteur de cette saga  gnomonique Valognaise :

Jean François Lecoquière (1740-1807), prêtre Eudiste et enseignant, d'abord professeur de mathématiques et de philosophie au séminaire de Valognes (actuel lycée Cornat), puis à l’université de Caen. Il a émigré en Angleterre et en Russie pendant la Révolution (1791-1802). A son retour, il devient chapelain du couvent de la Visitation à Caen, où il meurt en 1807. Il fut également membre de la Société Académique de Cherbourg, de 1775 à sa mort. A Valognes, où il a enseigné la philosophie et les mathématiques de 1773 à 1785, il a publié un « Abrégé des éléments de mathématiques pour servir d’introduction aux leçons de physique » et il a réalisé le bloc gnomonique à 6 cadrans qui se trouve encore dans la cour du lycée.

Figure 7 : Ouvrage de LECOQUIERE

 

Figure 8 : Lycée Henri Cornat, cadran occidental polaire, cadran équatorial supérieur, cadran septentrional polaire.

Nous avons vu que la position des gnomons ou styles est contrainte par les lois de la gnomonique ; par contre la position de chacune des  tables et leur orientation peut donner libre cours à la créativité. Ainsi nous avons à Valognes une table supérieur parallèle à l’équateur, qui porte donc un cadran équatorial (E) éclairé de l’équinoxe de printemps à l’équinoxe d’automne. A la périphérie du bloc se trouvent 4 faces orientées vers les points cardinaux. Les faces orientale  (B) et occidentale (D) portent des cadrans à table courbe et les faces septentrionale (A)  et méridionale (C), des cadrans hémicylindriques. Ces  quatre faces, étant perpendiculaires à la face supérieure équatoriale, sont dites polaires. Le pied du bloc porte un cadran méridional vertical (F).

Figure 9 : Désignation des cadrans et plage d'éclairement en fonction de la saison

Figure 10 : Lycée Henri Cornat, cadran méridional vertical, cadran méridional polaire, cadran oriental polaire

L’axe de symétrie des cadrans (E)(C)(F) est par construction le plan méridien qui contient leurs gnomons et leurs lignes de midi  .

Le cadran (A), septentrional n’a pas de gnomons dans le plan méridien, ce sont les arêtes de la table courbe qui en  tiennent lieu, chacune portant ombre, respectivement le matin avant 6 h et le soir après 18 h.

Le soleil effectue son parcours dans le sens des aiguilles d'une montre, et donc son ombre vue du gnomon  dans le même sens, indiquant ainsi la succession des lignes horaires.

Figure 11 : Orientation du bloc gnomonique

Malheureusement, l’orientation actuelle du bloc est fautive d’une trentaine de degrés. Faute d'entretien et de protection, le bloc est descellé, au point qu'il peut tourner sur son support ; tous les styles sont  perdus, un partie du cadran C est cassée et perdue, les lignes horaires et les chiffres sont altérés et peu lisibles ; cependant il est possible par la géométrie de reconstituer les gnomons et de retracer les lignes horaires.

C’est ce que j’ai réalisé en produisant cette reconstitution en béton cellulaire à l’échelle 1.  Le gnomon du cadran équatorial est une tige, les gnomons des cadrans polaires (B), (C) et (D) sont des palettes, sur le cadran (A) ( polaire septentrional, les arêtes servent de gnomons).

Figure 12 : Maquette échelle 1 Cadran equatorial supérieur E

Figure 13 : Cadran polaire septentrional

Figure 14 : Cadran polaire oriental

Figure 15 : Cadran polaire méridional C et vertical méridional F

 

Figure 16 : Cadran polaire occidental

Figure 17 : E,C,D,et F indiquent la même heure.

Une tel bloc gnomonique  était à cette époque un « chef d’œuvre » où l’auteur mettait en pratique  ses connaissances et aussi sa créativité en apportant des solutions originales au problème de la détermination du temps.

C’est un objet scientifique permettant d’exposer le parcours diurne du soleil, et aussi les variations saisonnières de la déclinaison du soleil : sur les cadrans latéraux du bloc (A) (B) (C) (D)), l’ombre du gnomon  n’apparaît sur toute la hauteur de la table qu’aux équinoxes : Au printemps  elle se décale vers le bas, c’est le cas de mes photos, jusqu’à ne plus occuper que la moitié inférieure de l’épaisseur du bloc au solstice d’été (déclinaison positive, hauteur maximale du soleil).Elle remonte ensuite pour revenir sur le bloc à l’équinoxe d’automne. De cette position elle continue à monter pour n’occuper que la moitié supérieure au solstice d’hiver (déclinaison négative, hauteur minimale du soleil), puis repart  vers le bas pour occuper la hauteur du bloc à l’équinoxe suivant.

Les blocs gnomoniques étaient souvent placés  à la croisée des allées d’un parc  ou dans un lieu dégagé . C’était  un objet de prestige pour leur  créateur ou pour leur propriétaire, en plus du role utilitaire, scientifique et pédagogique.

 

La méridienne , le temps moyen et la méridienne de temps moyen :

Figure 18 : Méridienne verticale dans Bedos de Celle; le gnomon

Figure 19  : "Pyramide" de la méridienne de St Sulpice

Donc le réglage des montres se faisait au passage du soleil au méridien supérieur du lieu qui est le midi de temps vrai, comme à St Sulpice ou sur le dessin de Bedos de Celle ; mais tout se complique : la vitesse angulaire du mouvement apparent du soleil n’est pas constante au cours de l’année, il en résulte des écarts récurrents entre les horloges mécanique et l’horloge solaire. Il faut corriger le temps vrai Tvg pour garder un jour de longueur constante toute l’année compatible avec le fonctionnement des montres.

Les corrections à apporter au midi vrai : l’équation du temps

Les corrections sont connues depuis Claude Ptolémée (IIe siècle) et publiées chaque année par les almanachs. Mais ce n’est pas très simple.

La distance terre-soleil varie au cours de l’année et l’orbite du soleil n’est pas confondue avec l’équateur et s’en écarte jusqu’à + ou – 23,5° : ceci génère une différence entre le temps vrai, indiqué par le soleil, et le temps moyen qui est entretenu par les horloges. L’écart peut atteindre un quart d’heure en plus ou en moins avec une horloge réglée sur le temps moyen. Cet écart est appelé l’Equation du temps :

Tmg= Tvg+e

Le temps moyen au lieu G est égal au temps vrai Tvg augmenté algébriquement de l’équation du temps. On peut reporter l’équation du temps sur un diagramme.

Figure 20 :  Graphe de l'équation du temps (SHADOWS Pro)

Figure 21 : Analemme (SHADOWS Pro)

Figure 22 : La méridienne de Bayeux

L’œuvre de Dancel, deuxième acteur de cette saga gnomonique Valognaise (1805-1827) 

Né en 1761 à Cherbourg, il a étudié au séminaire de Valognes où Lecoquière enseignait la philosophie et les mathématiques (1773-1785) ; c’est l'époque durant laquelle le bloc gnomonique du séminaire a été construit. Ordonné prêtre, il a été professeur et maître de conférences à Paris après des études  en Sorbonne. Emigré en Angleterre en 1791 à cause de la Révolution, il a enseigné la philosophie et les mathématiques au St-Edmund Collège (Herfordshire) de 1792 à 1802, et en fut le préfet des études de 1800 à 1802. Curé de Valognes de 1805 à 1827, il a fait construire une « pyramide » dans le jardin du presbytère. Comme Lecoquière, il a été membre de la Société Académique de Cherbourg à partir de 1807. Nommé évêque de Bayeux en 1827, il y est décédé en 1836.

Figure 23  : Le jardin du presbytère de Valognes / Jean Charles Dancel

 

Il y a une similitude esthétique certaine entre la méridienne de St-Sulpice  (1743) et la  « pyramide » Dancel de Valognes ; rien d’étonnant puisque nous savons que Dancel a séjourné dans le Quartier Latin durant ses années à l'Université puis au collège d’Harcourt. De plus, Dancel avait besoin d’un mur exactement face au Sud pour réaliser son projet ; Aucun mur des bâtiments de son domaine, le presbytère ne remplissait cette condition ; il a donc choisit de le faire construire.

Similitude gnomonique également, mais le projet inachevé de Dancel était selon moi plus ambitieux, la forme trapézoïdale du monument nous l’indique : Il voulait mettre en pratique l’invention de Granjean de Fouchy, c’est-à-dire intégrer à la méridienne le tracé de l’analemme ou courbe en 8, pour la détermination directe sans calcul du midi de temps moyen. Ce tracé nécessite d’étendre le cadran méridien au moins  aux lignes horaires de 11h30 et de 12h30, pour tenir compte de l’amplitude de l’équation du temps (+14 à -17 minutes - voir la courbe) et pour le confort des observateurs.

Figure 24 : La "pyramide" et la croix inclinée

La « pyramide » mesure environ 6 mètres de haut  et 1.6 mètre à la base.

Elle est surmontée d’une boule de pierre en calcaire de Valognes. Sa face méridionale est parfaitement dressée pour recevoir le gravure ; elle ne semble pas avoir été endommagée par le bombardement de Valognes en 1944, par contre le bâtiment adjacent a été restauré.

Restitution virtuelle de la méridienne de temps moyen :

Les angles des cotés de la "pyramide" avec la verticale correspondent à ceux des lignes horaires calculées pour 11h15 AM (bord gauche) et 1h45 PM (bord droit) d’un cadran méridional vertical calculé pour Valognes.

Pour un cadran méridional vertical : 

TgZ = Cos Φ Tg AH

Z étant l’angle de la ligne horaire avec la ligne de midi

Φ étant la latitude (49,5°N)

AH étant l’angle horaire (+45 min = + 11.25°ou -45 min = 11.25°)

Les dimensions de la pyramide auraient permis de tracer une courbe en 8 ou analemme de 3 mètres de  hauteur  et les lignes horaires entre 11h15 AM et 12h45 PM ce qui encadre largement l’analemme comprise ente les lignes horaires +14 et -17 minutes.

Pour un tel cadran méridien, le gnomon peut être réduit à son extrémité munie d’un disque percé qui fera ombre (voir le dessin de la méridienne fig. 19), tandis que le point lumineux indiquera le passage sur l’analemme. Seul le disque joue un role dans la mesure, le support du disque peut donc avoir une position et une forme quelconque (voir fig. 19 ,et fig. 20, le soleil percé de Bayeux)

Le point lumineux croisant l’analemme à deux reprises, il faut lever l’ambiguïté en inscrivant le long de celle-ci soit les mois, soit les signes du zodiaque.

Figure 25 : Reconstitution virtuelle de la méridienne Dancel

Légende et hypothèse :

Plus tard, on a dit de Dancel qu’il était un royaliste acharné et qu’il faisait, grâce à un savant dispositif solaire éclater, un pétard au sommet de son monument à chaque anniversaire de la mort du roi Louis XVI ! Aucun indice ne vient corroborer cette légende, mais le principe évoqué me fait penser à un petit objet très à la mode à la fin du XVIIIe et au XIXe siècle : le canon méridien. Ce dispositif est construit pour une latitude déterminée. Il doit être orienté dans le plan méridien, le petit canon chargé à poudre, et une loupe réglée sur la hauteur du soleil à midi (en fait elle est réglée sur la déclinaison du jour pour la date souhaitée). A midi vrai, la concentration des rayons du soleil par l'optique de la loupe met "miraculeusement" à feu le petit canon.

Figure 26 : Un canon  méridien

De 1796 à 1914 il existait un tel canon méridien - objet d'attraction populaire - dans le jardin du palais royal. Ces petits canons se trouvent aujourd'hui dans les musées et chez les antiquaires.

Figure 27 : Jardin du Palais Royal à Midi vrai Gravure de F.Marion 1868 (ahsoc.org)

Mystère pendant :

Une petite croix de pierre, inclinée dans le plan méridien, est scellée au pied de la "pyramide" de l'abbé Dancel ; Les croix inclinées sont très inhabituelles, à plus forte raison dans le jardin d’un honorable ecclésiastique qui allait devenir évêque. L’examen de la croix ne m’a pas permis de tirer une conclusion, mais seulement une hypothèse : il est possible de réaliser un cadran solaire avec une croix dès lors que l'on assimile celle-ci un bloc gnomonique à 6 cadrans, tel que ce modèle (infra), que j’ai construit à l’échelle 1.

Figure 28 : La croix et la maquette d'un bloc gnomonique en croix de mêmes dimension avec ses lignes horaires

Dans ce cas, les tables des cadrans  sont les faces latérales de la croix et les gnomons sont les arêtes des bras et du sommet ; ce sont des cadrans polaires dont les tables sont parallèles aux gnomons et à la ligne des poles. Mais pour condition nécessaire il faut que le grand axe de la croix se trouve dans le plan méridien (ce qui est le cas ici) et que le plan des bras soit parallèle à l’équateur (ce qui n’est pas le cas).

L’œuvre étant inachevée, peut on plaider une erreur du maçon lors de la construction ? Je ne peux croire à une erreur de Dancel... 

Ce qui est certain en revanche c’est qu’un tel  bloc, bien établi, aurait repris le principe du bloc de Lecoquière. Serions-nous devant un cas d’utilisation des cadrans polaires selon une représentation « ecclésiastique » ? Une sorte de challenge ou de clin d'oeil de l'élève à son vieux maître ?.

 

Conclusion :

Si le bloc gnomonique réalisé par Lecoquière s’inscrit dans la créativité gnomonique des siècles précédents, par ses cadrans polaires à tables courbes, l’œuvre inachevée de Dancel visait la plus haute marche du perfectionnement de son époque. Ceci aurait en outre offert à la communauté un outil moderne pour le réglage des montres et horloges.

Je ne sais pourquoi ce projet n’a pas abouti et à quel moment l’usage du temps moyen a enfin pénétré le Cotentin et s’y est imposé. La Ville de Paris a elle abandonné le temps vrai et adopté le temps moyen en 1826.

 

Epilogue :

Pour résumer la longue convergence ente la cosmographie et la détermination du temps dans la vie quotidienne, voici ci après un tableau récapitulatif de l’introduction des progrès dans la mesure du temps et la détermination de l’heure.

C’est le télégraphe, permettant la transmission des signaux horaires des observatoires à la vitesse de la lumière, qui a rendu définitivement obsolètes les cadrans solaires et leurs ultimes perfectionnements.(1910 : 1ère émission depuis la Tour Eiffel).

 

Dominique BENEULT

 

Remerciements à Julien Deshayes, qui m’a fait connaitre certain de ces objets, et à Jean Barros, Hugues Plaideux et Chantal Rouilloux qui m’ont fournis des informations biographiques.

Sources

Bibliographie :

BEDOS de CELLES F. Gnomonique pratique, ou l’art de tracer les cadrans solaires, chez Leonce Laget, 1978 (Fac-similé)

GAPAILLARD  Jacques, Histoire de l’heure en France, Vuibert, Adapt, 2011

ROHR René R.J. Les cadrans solaires, Gauthier-Villars, 1965

SAVOIE Denis, Les cadrans solaire, Belin, Pour la science, 2003

SAVOIE Denis, "L’aspect gnomonique de l’œuvre de Fouchy : La méridienne de temps moyen", Revue d’histoire des sciences, Tome 61, 2008/1, p.41-62

TREHET Olivier, Le lycée de Valognes, 350 ans d’histoire, Association du Lycée de Valognes, 2006

ROUGE Michel, Le gnomon de l’église Saint-Sulpice, Paroisse Saint-Sulpice, Paris, 2006.

Autres sources :

CAER L. Cours magistral de cosmographie et de navigation, 1966-1967

Site internet

http://michel.lalos.free.fr/cadrans_solaires/  consulté le 02/05/2020

Logiciel de calcul et de tracage des cadrans solaires :

https://www.shadowspro.com/fr/index.html

https://www.mysundial.ca/phs/sundial.htm   consulté le 02/05/2020

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 18:19

(Edifice privé, accessible uniquement lors des Journées du Patrimoine)

La seigneurie de Reigneville appartenait au milieu du XVIe siècle à la famille Le Bas (et non aux d'Ouessey, comme cela fut parfois écrit). Geoffroy Le Bas, acquéreur en juin 1518 de l’office de verdier des forêts de Valognes portait déjà au début du XVIe siècle le titre de seigneur de Bourlande et de Reigneville. Nommé ensuite parmi les élus de Valognes, c’est à ce titre qu’il apporta son visa à l’énquête de noblesse menée en 1523 dans cette vicomté. En aout 1532 il faisait résignation de cet office en faveur de Gilles Lebas, son fils aîné. Reçu en 1534 parmi les membres de la confrérie du Saint-Sépulcre de Valognes, il mourut avant 1540 en laissant la Cour de Reigneville à Jean Lebas, le cadet de ses fils, tandis que Gilles Le Bas, l’aîné, résidait habituellement soit en sa demeure de Valognes, soit au manoir de Garnetot, acheté à Arthur de Ferrières.

Rauville-la-Place, manoir de Garnetot

 

Jean Le Bas, dit Reneville, étant décédé sans héritier direct, le fief de Reigneville revint en 1571 à son neveu, Guillaume Le Bas, fils aîné de son frère Gilles, qui put ainsi rassembler entre ses mains les deux domaines familiaux de Garnetot et Reigneville. Anobli par finance en septembre 1576, Guillaume Le Bas avait pris pour épouse Jeanne du Pontbellanger, marquant ainsi une nouvelle étape de l’ascension familiale. Il meurt sans descendance masculine vers l’an 1580 et la seigneurie de Reigneville reste alors à sa veuve, avant d’entrer en possession d’un petit-neveu de celle-ci, René d'Amphernet, écuyer, vicomte de Vire, conseiller du Roi en ses conseils d’Etat et privé. Celui-ci avait aussi hérité en 1581 du fief de Pontbellanger et se déclarait en 1593 seigneur de Reigneville. Le 10 mai 1597 il acquit une charge de conseiller au parlement de Rouen, pour le prix de 2200 écus. Son fils et unique héritier, René II d’Amphernet, devint ensuite président du parlement de Bretagne et décéda en 1645, en laissant la garde-noble de ses enfants mineurs à sa veuve, Anne de Belley.  C’est en cette occasion que fut dressé un état de lieux qui nous renseigne sur la distribution de la demeure.

 

Le parlement de Normandie à Rouen

L’édifice se composait alors d’un : « grand corps de logis à usage de cave, salle dessus estant et une chambre sur ladite salle et un grenier sur ladite chambre, un escalier de pierre et carreau pour aller aux dites chambre et grenier, un marchepied ou perrez devant ledit corps de logis servant à monter à ladite salle ». A cette partie de l’édifice qui subsiste aujourd’hui s’ajoutait au nord une extension avec cellier et cuisine, que reliait une aile en retour à usage de communs et de logement du fermier. Ces bâtiments, ainsi que le colombier de pied cité dans l’inventaire, ont disparus. Ils ne figuraient déjà plus sur le cadastre de 1828. Le « marchepied ou perrez », qui formait au-devant de la façade un petit corps en saillie, et dont ne subsiste plus qu’un fragment de pilastre à chapiteau corinthien, était déjà en ruine en 1645.

La Cour de Reigneville sur le cadastre ancien de la commune (1828)

La mention usuelle de la Cour de Reigneville sous l'appellation "la Haute salle" traduit la modernité de sa distribution, structure architecturale comprenant un étage noble à usage de salle édifié sur un niveau de caves, plus un deuxième étage abritant des chambres. Un autre caractère novateur du manoir réside dans son escalier intérieur rampe sur rampe à volées droites voûtées en berceau, en lieu et place du traditionnel escalier en vis logé dans une tour semi hors-œuvre. La façade orientale se signale par son beau parement en pierre de taille calcaire et son riche décor Renaissance, assez étroitement inspiré des modèles gravés publiés à partir des années 1570 par l'architecte italien Sebastiano Serlio et par  Jacques Androuet du Cerceau (nouveauté de l'imprimerie facilitant la circulation des modèles).

Baies de la façade

Cette inspiration italianisante s’exprime par le traitement des fenêtres à frontons tantôt triangulaires ou semi-circulaires soutenus par des frises à diglyphes. Elle s’observe aussi dans les encadrements de chambranles à l’antique et la division interne des baies par des meneaux formés de pilastres cannelés à chapiteaux corinthiens. Le décor triomphe au niveau de la petite échauguette d'angle, réalisée en brique (réapparition de la brique en Cotentin au XVIe siècle, après un millénaire d'abandon presque total), avec sa fenêtre inscrite en arrondi sur le cylindre de la tourelle et son couvrement par une coupole à écailles en pierre de taille, elle-même couronnée d'un petit clocheton ajouré.

Echauguette d'angle en brique avec son clocheton ajouré

 

La splendide cheminée qui chauffait la salle de l’étage noble a malheureusement été retirée et vendue au début du XXe siècle et orne désormais la villa Viscaya en Floride. Ce morceau de bravoure, « assurément l’une des plus importantes cheminées sculptées dans la seconde moitié du XVIe siècle en Normandie » (Alain Prévet), présente sur le manteau trois arcatures ornées de motifs héraldiques encadrées de termes féminins et masculins.

 

Ancienne cheminée Renaissance, aujourd'hui aux Etats-Unis

La date de construction de la Cour de Reigneville n’est malheureusement précisée par aucune source écrite. Ce sont uniquement des critères architecturaux qui permettent de situer celle-ci dans les années 1575-1580 environ, du vivant probablement de Guillaume Le Bas. L’anoblissement de celui-ci en septembre 1576, son mariage avec une femme issue d’un vieux lignage de la noblesse normande, furent potentiellement des facteurs décisifs dans la conduite d’une telle entreprise. La famille Lebas offre donc un bel exemple d’ascension sociale procurée par les stratégies matrimoniales et l’acquisition d’offices locaux. La personnalité de Guillaume Lebas, notre commanditaire supposé, apparaît à ce titre bien représentative des nouvelles élites qui, dans la seconde moitié du XVIe siècle, ont promu sur notre territoire l’architecture de la Renaissance.

Bibliographie :  Alain PREVET, "Les modèles gravés comme source du décor architectural dans la seconde moitié du XVIe siècle, l'exemple du Cotentin", dans : La Renaissance en Normandie, actes du colloque de Cerisy-la-Salle, vol. I, Caen, 2003, p. 123-137.

 

Julien Deshayes, Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin, 2016

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 09:47

 

Faire face aux « morts pour la France »

« Que de morts à déplorer et que de blessés, parmi les premiers se trouve ce pauvre ami Ragonde dont la fin si brutale m’a causé beaucoup de peine, comme bien tu penses. Il a été tué net hier matin, 8 septembre, vers 3 heures et demi du matin […] Sa mort a été annoncée par l’infirmier qui soignait les blessés sur le champ de bataille et confirmée par plusieurs de ses camarades, qui étaient à ses côtés, il n’y a aucun doute, malheureusement[1]. »

Le souvenir des « morts pour la France »[2] se trouve au cœur des célébrations de la Victoire de la Grande Guerre. Le phénomène est d’autant plus important en l’absence des corps : 50% des corps ont totalement disparus ou reposent dans des cimetières sur le front[3]. 20 000 soldats manchois vont mourir au cours des combats soit 20% des mobilisés[4]. L’ensemble de la population est touchée directement ou indirectement par la  mort ; lorsqu’il ne s’agit pas de la perte d’un fils, d’un frère ou d’un mari, c’est un proche ou une connaissance.

La loi du 25 octobre 1919 relative à la « commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » annonce que les noms des morts « pour la France » seront inscrit sur des registres déposés au Parthénon. L’article 3 mentionne que « l’Etat remettra à chaque commune un livre d’or sur lequel sera inscrit le nom des morts pour la Patrie, nés ou résident dans la commune ». L’article 6 ajoute que « tous les ans, le 1er ou 2 novembre une cérémonie sera consacrée à la mémoire des morts au combat »[5].  Cette loi pose également le principe d’une subvention de l’Etat « en proportion de l’effort et des sacrifices qu’elle [les municipalités] feront en vue de glorifier les héros morts pour la patrie ».[6]

Chaque administration, établissement, association va souhaiter rendre hommage à ses membres disparus. C’est dans cet état d’état d’esprit que les communes ont matérialisé cet hommage sous la forme d’un monument consacré à leurs morts.

 

Le monument aux morts municipal : 

« Mes chers etienvillais vous tenez j’en suis certain à ce que la commune d’Etienville conserve sa bonne réputation auprès de son entourage. Pour cela, il nous reste un devoir à nous imposer ; c’est la reconnaissance que nous devons à nos morts tombés au Champ d’Honneur. C’est un devoir qui doit passer avant toute chose, car c’est le seul souvenir qui sera toujours présent et restera gravé éternellement aux cœurs de tous les étienvillais[7] ».

En France, La quasi-totalité des municipalités va prendre la décision d’édifier un monument aux morts. Quelques-unes ne le feront pas, moins d’un 1%[8] selon l’historien Antoine Prost. Pour les petites communes, si le monument est absent, un hommage paroissial se trouve généralement matérialisé au sein de l’église (ex-voto, vitraux, plaques…). Environ 37 700 monuments aux morts sont recensés sur le territoire national.

Le monument aux morts est un phénomène moderne, on en trouve peu de trace avant la Guerre de 1870-1871[9]. Toutefois ces monuments n’étaient pas érigés dans l’émotion du deuil mais plus tard à partir de 1890 par des associations ou des comités d’anciens combattants sans que le nom des soldats soit inscrit. Avec les monuments aux morts de la Grande Guerre, on passe à un phénomène inédit : un mouvement populaire, célébrant l’individu, mais pas seul, intégré à un groupe, celui des soldats, dans une aire géographique spécifique, celle de la commune.

Entre 1919 et 1921, 88% des monuments aux morts du département sont érigés[10]. 7% des décisions de réalisation sont prisent pendant le conflit. De manière général, les communes les plus importantes, qui développent des projets ambitieux, édifient leur monument moins rapidement que les petites, répondant à des projets plus simples et moins couteux. Dès septembre 1914, le conseil municipal de Percy prévoit la création d’un monument dédié au souvenir de ses morts une fois la guerre terminée. Monsieur Ferry, conseiller général du canton de Saint-Sauveur-le-Vicomte et maire de Néhou obtient en 1916 du conseil municipal la somme de 2 000 francs pour la réalisation du monument aux morts de la commune. 

 

Du projet à la réalisation :

« Nous voulons un monument imposant digne de nos morts, digne de nos héros, et nous ferons tout pour mener à bien cette entreprise si généreuse[11]. »

Le comité. Afin d’assurer le suivi du projet de réalisation d’un monument aux morts, la municipalité met en place un comité. Placé sous l’autorité du maire, on y retrouve le plus souvent les conseils municipaux ainsi que le curé[12], parfois des notables locaux.  Pour les communes plus importantes, le comité s’élargit. Ainsi celui du monument de Montebourg[13] se compose de la manière suivante : Présidents d’honneur : M. Le Nordez, évêque, M. Buhot, Maire du Ham ; Président : docteur Le Cacheux, conseiller général ; Vice-présidents : M. Le Halley,  Maire de Montebourg, M. Frigot, conseiller d’arrondissement, M. Noel, maire de St Marcouf ; Secrétaire : M. Huel, adjoint au Maire de Montebourg ; Secrétaire adjoint : M. Depirou, secrétaire de la mairie de Montebourg ; Trésorier : M. Guiffart, avocat à la cour d’appel. Pour le monument aux morts de l’arrondissement de Valognes, plusieurs comités sont créés : le comité d’honneur composé en février 1920, le comité d’organisation et artistique et des sous-commissions dans chaque commune de l’arrondissement.

Valognes, projet sous forme de maquette, tel qu'il a été soumis aux membres du comité.

La souscription : La construction d’un monument demande un sacrifice financier important, proportionnel au revenu des municipalités[14].  N’ayant généralement pas suffisamment de fond pour supporter seule le coût du projet, les communes ont fréquemment recours à la souscription. Celle-ci a lieu en mairie, au domicile des quêteurs mais bien plus souvent donne lieu à un porte à porte. Le journal de l’arrondissement de Valognes[15]  annonce que le maire d’Amfreville et deux « glorieux blessés de guerre » se chargeront de recueillir les souscriptions en se rendant au domicile des habitants. Un livre d’or regroupant l’ensemble des souscripteurs est parfois réalisé[16] et conservé en mairie. Régulièrement la presse publie les résultats des campagnes de quêtes.  Dans le Journal de l’arrondissement de Valognes du 11 janvier 1919,  Monsieur Ferry adresse aux habitants de Néhou un « vibrant appel tendant à obtenir leur généreux appui pour l’érection au cimetière d’un monument à la mémoire des glorieux défenseurs de la commune morts pour la Patrie. » Malgré les sommes accordés par le conseil municipal (2 800 francs) l’ensemble est encore insuffisant. Le 13 mars 1920, le maire de Sainte-Colombe annonce que la somme récoltée par souscription pour le monument au mort de la commune atteint 2 177,50 francs et invite les personnes « qui n’ont pu encore souscrire ou qui ne se sont pas montré généreuses comme elles auraient dû l’être [à] constituer une deuxième liste ».

Des idées originales sont parfois mise en place pour récolter des fonds. Ainsi le samedi 28 juin 1919, une grande soirée est organisée par les anciens combattants de Saint-Sauveur-le-Vicomte au profit du monument aux morts. Au programme : Mademoiselle Ramos, 1ere chanteuse au Théâtre des Champs Elysées ; Monsieur Médaillon, chanteur à voix du Petit Casino ; Monsieur Andry, comique de guerre du Casino de Montmartre ; Monsieur Moriss, « étonnant chansonnier express » et Mademoiselle Pourteaux, 1er prix du conservatoire de Paris. Le 7 janvier 1923 c’est un match de football au profit du monument aux morts de l’arrondissement de Valognes qui est organisé.

 

Le choix du modèle :  Il faut compter au minimum 4 800 francs pour une statue de poilu en fonte bronzée et 2 000 francs pour un simple buste de poilu[17]. Les statues et éléments de décors sont réalisés en série. Les municipalités choisissent sur catalogues. Pour des raisons financières, la très grande majorité des monuments de notre département sont de modestes stèles s’apparentant à des obélisques, ou des colonnes, décorés d’une croix et de la palme de la victoire. Les formes empruntent au vocabulaire classique, reflet du goût académique.

Parmi la statuaire, le poilu est la figure la plus représenté. Il symbolise la guerre des tranchées et incarne tous les combattants. Si la tenue et l’armement sont précisément reproduits, le reste n’est qu’héroïsation. La souffrance, la boue, le sang, les blessures sont niées.

Catteville, le monuments aux morts avec statue de poilu victorieux

On retrouve parfois l’image de Jeanne d’Arc, sainte et combattante. Elle aussi ayant repoussé l’envahisseur, un parallèle est rapidement établi avec le sacrifice des poilus. D’autant plus qu’elle est canonisée en 1920 par Benoit XV et que le Parlement français instaure une fête nationale en son honneur. La représentation du coq est également fréquente, peu couteux car produit en très grande série, sa symbolique est facilement identifiable. Expression de la fierté nationale, il incarne l’attachement à la terre natale qu’il faut défendre et représente la France républicaine en opposition à l’aigle impérial du Reich allemand. Les communes ayant plus de moyen peuvent se permettre de choisir une œuvre original en faisant appel à des sculpteurs de renoms. Il n’est toutefois pas questions de faire appel à l’avant-garde, on privilégie les artistes membres de la société des artistes français et exposés dans les salons officiels. La commune de Bricquebec fait appel à Charles Desvergnes, premier prix de Rome[18].  Le projet, imaginé par le chanoine Le Breton, souhaite traduire l’héroïsme des soldats. Un soldat agonisant est adossé à la roue d’un canon français, la France victorieuse se baisse pour lui donner un baiser. Lors de son inauguration l’œuvre est plébiscitée : « elle exprime de façon saisissante la souffrance et la  sérénité », « on peut dire de cette œuvre qu’elle est belle et bien inspirée et mérite une place dans le livre d’or des chefs d’œuvres de la guerre »[19]. Une critique cependant, sa dimension réduite, l’église par sa taille donnant l’impression d’écraser le monument.

Bricquebec, le monument créé par Charles Desvergnes

Pour le monument de l’arrondissement de Valognes, un concours est organisé. Le projet retenu est celui d’Ernest Dubois proposant aux pieds de la victoire, un jeune soldat s’élançant, en brandissant les lauriers de la victoire, dans les bras d’une femme en costume traditionnel. Présentée comme le retour au pays normand du poilu victorieux, l’œuvre semble incarner plus largement la patrie normande recevant l’âme des guerriers morts sur le front[20].

 

Un nouveau marché et une concurrence rude : Avec les monuments aux morts un nouveau marché s’est ouvert, pas seulement pour les sculpteurs ; mais également pour les entreprises locales. Architectes, carriers, marbriers, et fondeurs y ont trouvé des débouchés extraordinaires. Jamais une telle frénésie de commande public n’avait eu lieu et jamais plus n’aura lieu. Les entreprises se livrent une concurrence acharnée. En témoigne un courrier mentionné lors du conseil municipal de Valognes du 30 septembre 1924. L’entreprise Danneville proteste contre l’attribution du marché du monument de la commune à l’entreprise Vimont. Elle revendique qu’elle aurait pu bâtir un moment comparable à celui sélectionné pour moins cher et demande pour cette raison une indemnisation pour les plans du projet soumis à la Mairie.

Le choix du lieu. L’emplacement du monument aux morts n’est pas choisi au hasard : les villages l’érigent généralement dans leur cimetière, près de l’entrée principale ; les bourgs le dressent sur la place principale. Appuyé à l’église et faisant face à la place, l’emplacement choisi à Saint-Sauveur-le-Vicomte doit garantir au monument « une meilleur visibilité à la population et aux touristes ». 

Saint-Sauveur-le-Vicomte, implantation primitive du monument, devant l'église paroissiale du bourg

Entre le cimetière et la cour de l’église, le comité du monument de Bricquebec privilégie la cour de l’église, le monument étant ainsi à la « vue de tous ». Montebourg choisira la place de l’Hôtel de Ville, tout comme Valognes pour le monument aux morts de l’arrondissement. Pour ce dernier, il avait d’abord été question de la place du château, rapidement abandonnée, trop couteux de réaliser un monument aux dimensions de cette vaste place. La place Vicq d’Azir fut également proposée, abandonnée en raison du dénivelé trop important. A Carentan, c’est un referendum qui est organisé le 20 mars 1921 pour choisir l’emplacement du monument. Sur 3 566 habitants, 976 personnes se prononcent. Les mères, épouses ou veuves de combattants ont le droit de se prononcer, bien que privées du droit de vote au niveau national. La place de la République arrive très largement en tête avec 60,82 % des suffrages.

Les symboles et mentions : L’édification du monument aux morts doit respecter la loi de 1905, dite de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Toutefois lorsque celui-ci est placé sur un terrain privé ou dans l’enceinte du cimetière, il peut déroger à la règle[21].  C’est ainsi qu’un grand nombre de monuments sont ornés d’une croix, signe à la fois du deuil et de la résurrection des morts. Parmi les autres symboles les plus fréquents, on peut citer la palme et la couronne de lauriers, attributs de la gloire et de la victoire. La croix de guerre, décerné depuis 1915 pour acte de bravoure, confère à la mort une dimension héroïque. Le monument de Les Perques est orné de deux drapeaux français.

Les Perques, monument aux morts

Pour orner les monuments, des demandes de trophées de guerre sont effectuées auprès du ministère de l’intérieur, sinistre hommage à l’industrie militaire qui transforma les champs de bataille en enfer[22]. Si les obus sont offerts gratuitement en fonction du nombre d’habitants[23], les demandes de canons sont scrupuleusement examinées par les préfets et réduites au minimum[24].

Les noms pouvant être inscrits sur les monuments doivent répondre à la mention « Mort pour la France » soit « ceux considérés comme tels par leur régiment et dont les certificats médicaux déclarent qu’ils sont morts de blessures ou de maladie contractées au front[25] ». En cas de litige, le ministre des Pensions tranchera. De manière générale, les noms sont présentés par ordre alphabétique sans distinction de grade ; parfois par année de décès (monuments de Quettetot, de Rauville-la-Bigot). Au-dessus ou à coté se trouve généralement une inscription «  Morts pour la France », « Morts pour la Patrie », « A nos morts », « A nos  glorieux morts », « A nos héros  « la commune reconnaissante » ainsi que l’année « 1914-1918 ». L’âge moyen de ces « morts tombés au Champ d’Honneur » ? 30 ans. Jusqu’à 13% de la population d’une commune est décimée (Biniville).

Valognes, plaque commémorative des morts de la paroisse d'Alleaume

L’inauguration :  L’inauguration du monument aux morts de Rauville-la-Place a lieu le 14 décembre 1921 en présence du sous-préfet de Valognes. La cérémonie, assez semblable pour l’ensemble des communes, se déroule de la manière suivante : 09H30, réunion à la Mairie des élus, des enfants des écoles et des anciens combattants pour accueillir les autorités – 10h00, service solennelle en l’église, inauguration et bénédiction du monument, discours et hommage aux morts – 12h00, déjeuner offert par la municipalité aux anciens combattants. Pour l’événement le bourg est décoré et la fanfare locale accompagne la cérémonie. Lors de son inauguration, le monument de Saint-Jacques de Néhou, en granit de Dielette, est richement décoré de poteries de Néhou, de fleurs et de guirlandes. L’inauguration du monument aux morts de Valognes s’organise en deux temps : l’inauguration officielle, avec les élus et les autorités, le matin ; une inauguration religieuse avec messe et bénédiction l’après-midi. Le maire de l’époque, Auguste Poutas-Larue, réaffirme par ce choix la loi de 1905, de séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’inauguration du monument aux morts de l’arrondissement de Valognes, le 10 juillet 1927, est jour de fête. Des arcs de triomphe ornent les entrées de la ville, des chars défilent dans les rues. Un concours de décoration de façade est organisé. La musique municipale anime la journée et le soir un feu d’artifice est tiré de la place du château. Les célébrations du 14 juillet, quelques jours plus tard, paraîtront, au dire de la presse, bien fade en comparaison.

La Haye-du-Puits, inauguration du monument aux morts

Anne-Sophie GRIMARD


[1]Lettre du 10 septembre 1914, du soldat Osmont, 225eme RI, à sa femme, au sujet d’un voisin. 

[2]Formule instaurée par la loi du 27 avril 1916 afin d’honorer le sacrifice des combattants morts en service commandé.

[3]Dès 1914, le transport des corps des soldats est interdit. Des exhumations clandestines sont organisées par des entreprises pour le compte de familles. En 1919 des mesures sont prises  pour les familles les plus modestes, fixant la gratuité partielle des voyages en chemin de fer jusqu’à la gare située à proximité du cimetière où est enterré le défunt. La loi du 31 juillet 1920 accède aux demandes de certaines familles, en assurant la prise en charge du transfert des corps, les demandes devront être formulées avant le 15 février 1921. L’essentiel des transferts ont lieu entre 1920 et 1923. On estime que 30% des corps précédemment inhumés dans une nécropole nationale ont été rapatriés.

[4]16% des mobilisés au niveau national soit 3,3% de la population française. Les départements ruraux ont subi des pertes plus importantes, ayant fournis le plus de soldats « de première ligne ».

[5]La date fixant la cérémonie le 11 novembre date de la loi du 24 octobre 1922. Le 11 novembre devient jour férié à cette date.

[6]Le barème de la subvention n’est fixé qu’en 1930, par la loi de finance du 31 juillet. A cette date la majorité des monuments sont déjà érigés. La loi de finance du 31 juillet 1930 fixe une subvention pouvant représenter de 4 à 15% de la dépense totale en fonction du nombre de morts par rapport à la population. Une subvention complémentaire pouvait être accordée en fonction de la richesse des communes, de 11% pour les plus pauvres à 1% pour les plus riches.

[7]Maurice de Folleville, maire d’Etienville lance un appel à ses habitants dans le Journal de l’arrondissement de Valognes, 2 octobre 1920. Le monument, réalisé par l’entreprise Poignant de Picauville, est inauguré en 1921.

[8]La commune de Beuzeville-au-Plain n’ayant à déplorer aucun mort, aucun monument n’a été réalisé. A Reigneville-Bocage, l’église étant tombée en ruine en 1800 et les tombes du cimetière déplacée en 1910 au cimetière d’Orglandes, la municipalité a fait le choix de participer au financement du monument d’Orglandes.

[9]Dans le département, on trouve une première trace sous le Consulat. Le préfet Lerat de Magnytôt préside à Saint-Lô, le 14 juillet 1800, place du Champ de mars, la cérémonie de pose de la première pierre d’une colonne départementale à la mémoire des morts pour la défense de la patrie et de la liberté. L’initiative tourne court, et l’assise est démolie en 1807.

[10]39% en 1919. 40% en 1920. Fissot (Patrick), Les Manchois dans la Grande Guerre, Marigny, Eurocibles, 2008.

[11]Journal de l’arrondissement de Valognes, 2 aout 1919. Docteur Le Cacheux, président du comité pour le monument de Montebourg.

[12]Malgré la loi de 1905.

[13]Le monument aux morts de Montebourg, réalisé par Alexandre Descatoire, est inauguré le 4 août 1920. La tradition voudrait que l’attitude offensive du poilu ait été donné par monseigneur le Nordez lors d’une séance du conseil municipal en présence du sculpteur. Cherchant la meilleure posture à donner au poilu, monseigneur le Nordez se serait levé, la tête dressé, le bras rejeté en arrière dans une position fière et aurait lancé « c’est comme qu’il doit être ! ».

[14]Pour donner un ordre d’idée, la municipalité de Bricquebec alloue une subvention de 20 000 francs à la réalisation du monument ; la municipalité de Montebourg 5 000 francs ; celle de Lieusaint 500 francs.

[15]24 mai 1919.

[16]Sainte-Mère-Eglise, Sottevast.

[17]Sources : Fonderies et ateliers de construction  du Val d’Osne, tarif de mai 1921.

[18]Charles Desvergnes a également réalisé la statue du saint Michel à l’église de Saint-Jacques de Néhou.

[19]Journal de l’Arrondissement de Valognes.

[20]Au regard des positions du soldat et de la figure féminine.

[21]Circulaire ministériel du 18 avril 1919.

[22]300 millions d’obus produit en France durant la guerre.

[23]Décret  du 16 mai 1919. Les frais de manutention et de transport sont à la charge des communes.

[24]11 juillet 1919, intervention du ministre de l’intérieur à l’attention des préfets : « toutefois, en raison du nombre restreint de canons disponibles vous voudrez bien, avant de transmettre ces demandes, les réviser et les réduire au strict nécessaire ».

[25]Loi de juillet 1919.

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15 avril 2020 3 15 /04 /avril /2020 18:33

Au nombre des chantiers religieux normands du XIXe siècle, la restauration de l'abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte occupe une place singulière. Ceci tient moins au caractère exemplaire de cette réalisation architecturale, pourtant remarquable, qu'à la personnalité de celle qui en fut l'instigatrice et la maître d'oeuvre.

 

Originaire de Barfleur, où elle naquît en 1756, fondatrice en 1807 de la Congrégation des pauvres filles de la miséricorde, Marie-Madeleine Postel vient s'installer dans les ruines de l'ancienne abbaye en 1832, au terme de douloureuses péripéties, et alors qu'elle était âgée déjà de 76 ans. Le succès de son entreprise s'affiche en premier lieu par l'essor spectaculaire des recrutements : la communauté, qui ne comptait que 4 sœurs lors de son établissement à Saint-Sauveur, en rassemblait 159 lors du décès de Marie-Madeleine, survenue le 16 juillet 1846. L'attention portée au développement de son institution apparaissait, aux yeux de la Mère supérieure, indissociable de la restauration architecturale de l'abbaye. C'est en 1838, immédiatement après avoir obtenu l'officialisation de ce qui constituerait dés-lors la Communauté des Sœurs des Ecoles chrétiennes de la Miséricorde, qu'elle engage la restauration. Au cours des années suivantes, et jusqu'à la fin de sa vie, elle suit de très prés la conduite du chantier, participant personnellement au déblaiement des ruines, au tri des matériaux, encourageant chacun et s'activant à réunir les fonds nécessaires. Cette œuvre de restauration s'inscrit ainsi au nombre des actions éminentes de la sainte, qui conduiront à sa béatification en 1908, puis à sa canonisation en 1925.

L'abbaye vers 1835

 

La reconstruction de l'abbaye tient de fait une place notable au sein de l'abondante littérature édifiante qui s'est emparée, immédiatement après sa mort, de la geste héroïque de sainte Marie-Madeleine Postel. Mais l'aura toute particulière dont jouit cette œuvre de restauration tient aussi à la personnalité de son maître d'oeuvre, François Halley, qui assura entièrement la conduite technique du chantier. Né en 1816 à Saint-Sauveur-le-Vicomte de l'union d'un charpentier et d'une paysanne, il avait développé une vocation précoce pour l'architecture médiévale. C'est sur les ruines de l'abbaye, dont il venait régulièrement dessiner les vestiges, que Marie-Madeleine Postel le remarque en 1834, et l'incite à développer son talent. Au terme d'un tour de France d'apprenti menuisier - qui ne le conduit guère au-delà du Havre - il est employé à l'abbaye depuis le début des travaux, en 1838, jusqu'à leur achèvement en 1855. Il travaille ensuite à la sculpture du tombeau de la sainte, à la confection des confessionnaux, des stalles, et des autels latéraux, laissant la chaire inachevée lors de son décès, survenu le 26 décembre 1863.

 

Marie-Madeleine et ses soeurs entreprennent la restauration de l'abbatiale en ruine (coll. abbaye).

Saint-Sauveur-le-Vicomte, église abbatiale, chapiteau du bas-côté nord de la nef, sculpté par François Halley et illustrant la conduite du chantier de restauration : à gauche apparaît Marie-Madeleine Postel en prière, à droite l'abbé Delamare en conseiller des travaux, au centre les ouvriers bâtisseurs. Noter, dans l'axe, le personnage sculptant un chapiteau déjà posé.

 

Relatant la genèse du chantier, la plupart des auteurs se plaisent à rappeler comment la sainte avait désigné François Halley en déclarant que Dieu "a fait naître tout prés de nous un jeune homme qui a reçu de la Providence les talents nécessaires pour nous tenir lieu d'architecte et faire en même temps tout ce qu'il y aurait de plus délicat dans la restauration de l'église". Au caractère providentiel qui marque, dans la tradition hagiographique, la rencontre du jeune prodige et de la sainte, s'ajoute un concert de louanges pour le talent de l'artiste, que l'on dit volontiers génial et inspiré, et dont on vente unanimement les qualités de simplicités et d'humilité. Il n'y eut guère que Prosper Mérimée pour s'inquiéter, dans un courrier adressé en 1848 à la commission des Monuments historiques, que la conduite des travaux ait été confiée à "un architecte de Valognes", qui ne pouvait, selon lui, inspirer la même confiance à l'administration que l'architecte des édifices diocésains, Jean-Charles Danjoy. Mérimée se dit prêt à envisager "l'abandon du projet de l'architecte du pays et son remplacement par celui de Mr Danjoy". L'architecte parisien se trouve en conséquence chargé d'une mission d'inspection mais, malgré quelques réserves, transmet un avis favorable au travail de F. Halley. Il constate en particulier "que les fragments qui se sont trouvés dans les décombres avaient servi à rétablir les moulures auxquelles ils appartenaient" et "que ces moulures avaient été heureusement supplées lorsque les arrachements des murs avaient fait défaut".

 

Autoportrait de François Halley (1816-1863) sur l'un des chapiteaux de la nef

 

 

 

Le docteur Bourgeoise, un témoin local et assidu, auteur d'un "Aperçu historique sur l'ancienne abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte" paru en 1849 dans le Journal de l'arrondissement de Valognes, ménage moins sa prose lorsqu'il écrit : "Ce serait un oubli impardonnable si je ne faisais pas mention ici d'un jeune menuisier, François Halley, qui par sa seule intelligence, est devenu l'architecte, le sculpteur, le maçon directeur de cette hardie et honorable entreprise". Toujours du vivant de l'artiste, le révérend père Léon Barbey, frère du célèbre auteur des Diaboliques, y ajoute en 1859 ces vers d'un mysticisme enjoués : " Pour bâtir, pour orner cette admirable enceinte/ Un architecte est né des soupirs de la sainte / Que Dieu seul éclaira de son regard de feu".

Léon Barbey frère du célèbre auteur des Diaboliques

 

L'abbé Lerosey renchérit encore, un demi-siècle plus tard, en décrivant François Halley comme un "esprit pénétrant dans une organisation frêle et maladive", qui "recevait de la Providence l'étincelle du feu sacré qui fait les artistes". Rejoignant les élans néo-platoniciens de l’abbé Suger de Saint-Denis, il ajoute encore : "Le simple ouvrier fut visité dans son intelligence par une de ces pensées qui l'enlèvent tout à coup à la matière pour l'introduire dans la sphère supérieure". Mais au nombre des écrits fondateur du "mythe François Halley", c'est naturellement à Jules Barbey d'Aurevilly lui-même, autre enfant de Saint-Sauveur, que l'on doit nos plus belles pages. L'extrait suivant, contenu dans le Memorandum pour l'Ange Blanc, fait état de la visite de l'écrivain à l'abbaye, où il se rend un an après la mort de François, le 7 décembre 1864, en compagnie de son frère Léon. L'intérêt du texte justifie que l'on en reproduise l'intégralité :

 

"Avec lui (Léon) je ne me suis encore promené qu'à l'abbaye, où il m'a fait voir des sculptures faites par un homme de Saint-Sauveur qui n'a jamais appris la sculpture mais à qui Dieu avait donné le don de sculpter. - Personne, parmi les artistes actuels de Paris, n'aurait fait et ne pourrait faire ces sculptures. - Il y palpite un sentiment religieux et monacal d'une naïveté si profonde qu'on sent bien que cet homme sans lettres, sans apprentissage - un ouvrier - avait dans le ventre l'âme catholique du Moyen Age ; qu'il n'était, en somme, de par l'ignorance des choses de son temps et la sincérité de son catholicisme - qu'un homme attardé tombé du ciel du Moyen Age. Quelle fortune pour lui que d'être ignorant et pieux ! que de n'avoir rien vu que quelques vieux tableaux d'autel dans quelques églises du voisinage. Cet homme étonnant (il s'appelait Halley) avait donné sa vie, comme les artistes du Moyen Age, à l'abbaye de Saint-Sauveur, qu'il a relevée sur l'ancien plan en étudiant seulement l'état des ruines. - Je connaissais, depuis mon dernier voyage, le monument, mélange de roman et de gothique; mais ce que je ne connaissais pas, ce sont les sculptures, pour lesquelles il n'a pas eu de modèles, et dont il a orné son église"…

Jules Barbey d'Aurevilly, croqué par A. Royer

 

 

 

Sans minimiser le talent de François Halley, ni le caractère réellement admirable de sa carrière et de son oeuvre, il convient malheureusement d'atténuer un peu les élans d'une telle emphase littéraire. La définition des panégyristes, donnant de lui l'image d'un artiste ignorant et inspiré, mû par la seule grâce de la providence divine rend-elle bien justice à sa culture artistique et à ses compétences techniques ? En curieux d'architecture médiévale, c'est précisément sur la notion de "modèle" que je souhaite m'arrêter, en livrant ici le résultat d'une recherche portant sur les sources iconographiques de François Halley. Cette approche - encore partielle - se concentre essentiellement sur le programme décoratif des chapiteaux romans de la nef de l'église abbatiale.

 

L'église abbatiale par John Sell Cotman (1812)

 

Avant que l'œuvre de sainte Marie-Madeleine Postel ne suscite une abondante littérature laudative, les ruines de l'édifice avaient déjà suscité un vif intérêt auprès des artistes romantiques de la première moitié du XIXe siècle. Nous en conservons ainsi de nombreuses représentations anciennes, et sommes, de ce fait, assez bien documentés sur l'état de l'église avant sa reconstruction. L'abbatiale, vendue à la Révolution, avait servi de carrière de pierre jusqu'en 1832. Elle était issue de deux périodes principales de construction. La première phase, d'époque romane, avait dicté un plan de type bénédictin, avec chevet échelonné, tour sur la croisée du transept et nef de sept travées. Il en subsistait uniquement des portions d'élévation des transepts et la moitié sud de la nef. Les autres vestiges subsistant, correspondant principalement au choeur et aux parties hautes non effondrées, appartenaient à une seconde phase de construction, entreprise dans le style gothique flamboyant, au lendemain de la guerre de Cent ans.

 

Les principaux jalons de la reconstruction sont relativement bien connus : au terme d'une année de travail consacrée au déblaiement des ruines et au tri des matériaux, le chantier proprement dit débute vers la fin de l'année 1839. La première portion de l'édifice remise hors d'eau correspond aux sept travées du bas-côté sud de la nef, transformées en un oratoire provisoire, béni le 14 septembre 1841. Malheureusement, la tour de croisée, restaurée au printemps 1842 s'effondre en novembre suivant, retardant l'avancée des travaux, pour lesquels il faut en outre rassembler des fonds supplémentaires. La construction est reprise en février 1844, et placée à partir de 1845 sous le contrôle de l'administration des Monuments historiques. L'église neuve est consacrée le 28 août 1856. Mais nous verrons que l'achèvement des sculptures des chapiteaux semble avoir pris place seulement  après la réalisation du gros-oeuvre.

De manière générale, le travail de François Halley se signale par sa grande fidélité à l’égard du bâti antérieur. Loin de restituer une unité architecturale fantasmée, comme cela s'est souvent pratiqué au XIXe siècle, il a scrupuleusement respecté les transitions entre chaque période de construction. Pour une partie des sculptures restituées, François Halley a  maintenu la même fidélité à l'héritage antérieur, se contentant de procéder à des copies fidèles d'œuvre visibles parmi les ruines, ou à des variations sur des thèmes décoratifs hérités de la construction primitive. Au portail occidental, ainsi qu'en divers points de la nef, il a reproduit un modèle très simple de chapiteaux à godrons, similaire à ceux que l'on pouvait encore observer parmi les vestiges subsistants.

 

En haut, les parties conservées du portail médiéval (XIIe et XVe siècles), en bas leur restitution par F. Halley

Au nombre des corbeilles à motifs géométriques simples figure également un modèle de chapiteau à godrons orné de pommes de pins disposées en pendeloques. Ce motif est assez commun dans la sculpture romane du Cotentin. Il figure par exemple dans l'église de Sauxemesnil et sur un chapiteau déposé de l'abbatiale de Montebourg. Aucun exemple similaire n'étant aujourd'hui connu à Saint-Sauveur-le-Vicomte, il se pourrait que François Halley en ait  pris copie dans la nef de l'église de Sainte-Marie-du-Mont, ou l'artiste est appelé à intervenir en avril 1853.

 

On trouve aussi parmi les sculptures restituées de Saint-Sauveur-le-Vicomte un décor d'entrelacs filiformes, un motif très original, lointainement dérivé de l'art scandinave, dont l'inspiration provient du même édifice. C'est encore à Sainte-Marie-du-Mont que se trouvent le thème du centaure chassant et celui de deux chimères affrontées coiffées de bonnets phrygiens. A la différence des œuvres précédentes, ces sculptures étaient non seulement visibles à Sainte-Marie-du-Mont mais également accessibles sous forme de reproductions, au sein des recueils d'illustrations publiés du vivant de François Halley, à l'initiative d'érudits locaux, qu'il avait pu personnellement rencontrer. On trouve ainsi une gravure du chapiteau au centaure parmi les planches de l'Album de la Revue archéologique du département de la Manche, ouvrage publié à Valognes en 1843 par le comte Théodose du Moncel, châtelain de Martinvast. Ce chapiteau, comme celui aux chimères affrontées, avait déjà été reproduit  dans le premier Atlas des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, publié à Caen, chez Mancel, en 1825. Rectifiant le caractère un peu flottant des sculptures romanes de Sainte-Marie-du-Mont, l'illustrateur de ce  recueil a donné aux figures d'animaux fantastiques une stature plus rigide et les a inscrites de manière plus rigoureuse sur la surface des support. François Halley a procédé dans la pierre d'une manière semblable, il a assagi et davantage posé son modèle, transformé le cerf en biche et anthropomorphisé son centaure.

En haut, chapiteau de l'abbatiale de Saint-Sauveur-le-Vicomte, sculpté par F. Halley,

En bas chapiteau roman de l'église de Sainte-Marie-du-Mont

Planche de l'Atlas de 1825

En haut, chapiteau de l'abbatiale de Saint-Sauveur-le-Vicomte, sculpté par F. Halley,

En bas chapiteau roman de l'église de Sainte-Marie-du-Mont

 

Relief roman de l'église d'Alleaume

 

François Halley a aussi reproduit, sur l'un de ses chapiteaux, le relief roman de l'église Alleaume, aux portes de Valognes. Facilement accessible à l'artiste en raison de sa proximité, ce linteau sculpté avait aussi été publié en  1825 par la Société des antiquaires de Normandie, puis en 1843 par Théodose du Moncel. Comme pour ses copies des chapiteaux de Sainte-Marie-du-Mont, le sculpteur a fait subir à son sujet des transformations qui l"éloignent de l'original et l'assimilent davantage à la reproduction de l'atlas de 1825. Ceci se perçoit principalement à l'aspect des deux apôtres trônant sous des arcatures, qui ont perdu leurs sièges, sont représentés debout, dans un léger mouvement de marche, vêtus de pantalons à chausses hautes. François Halley est même allé plus loin que le graveur, en attribuant à l'un des personnages l'épée de saint Paul. Il a aussi corrigé la croix de l'Agneau en labarum, et ajouté une main céleste présentant une pousse végétale là où l'oiseau roman crachait une volute...

Illustration de l'Atlas des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie (1825)

Chapiteau sculpté par F. Halley, vers 1855

L'exploitation faite par François Halley des planches de l'atlas des Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie de 1825 est confirmée par la reproduction d'une petite vignette, visible parmi d'autres dessins des sculptures de l'églises de Ryes en Bessin, qui illustrent un "Essai sur l'architecture religieuse du Moyen âge" d'Arcisse de Caumont. Le modèle retenu par François Halley représente un masque crachant des tiges souples s'achevant en volutes d'angles. Malgré des différences dans l'échelle de la composition et le dessin du visage, la copie est ici encore plus manifeste. La tradition veut y reconnaître les traits de l'abbé Avice, curé doyen de Saint-Sauveur, qui était prompt dit-on à la médisance...

 

Le recours à cette recueil se remarque aussi sur un autre chapiteau, représentant le thème de la Nativité,. Celui-ci a été inspiré par une planche illustrant une "Notice sur quelques antiquités observées à Dreux". Le traitement architecturé de la corbeille et la disposition des divers personnages a été reprise avec fidélité. L'éloignement géographique du modèle exclu dans ce cas une copie directe .

 

En plus du volume de 1825, François Halley a aussi eu recours à l’atlas des Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie de 1834. Son utilisation est perceptible sur deux chapiteaux de l’abbatiale, ornés l’un de rouelles et l’autre d’un décor d’entrelacs serpentiformes. Leur modèle se trouve parmi les sculptures préromanes de Saint-Samson-sur-Risle, reproduites dans ce recueil. La conception d'un troisième chapiteau, à double registre de palmettes végétales, semble également en être issu. Les sculptures de Saint-Samson-sur-Risle ont aussi été reproduites en 1822 par John Cell Cotman, dans le volume II de ses Architectural antiquities of Normandy.

 

 


 

Planche de l’atlas des Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie de 1834

L'atlas du Cours d'antiquités monumentales professé à Caen en 1830 d’Arcisse de Caumont fournit ailleurs la source d'inspiration d'une sculpture représentant un couple de chevaux assis et ailés à « une tête deux corps ». Son modèle se trouve sur l’une vignettes d'une planche consacrée à l’architecture religieuse du Moyen âge.

La même publication d'Arcisse de Caumont a aussi inspiré à François Halley le décor architectural d'arcatures entrecroisées, de la chapelle de la Vierge, qui a été installée contre le mur pignon du transept sud vers 1855.

 

La structure complexe du devant d'autel de style Renaissance de cette chapelle latérale reproduit assez exactement les ornements sculptés du tombeau de Henri Ier le Large, comte de Champagne, reproduit dans VIe volume du Cours d'antiquité monumentale de 1841. Nous voyons ici pour la première fois François Halley s'éloigner de l'art roman normand pour investir la création d'une province étrangère.

 

 

A SUIVRE...

La relation unissant l'oeuvre de François Halley aux travaux d'érudition normande émanant de l'enseignement d'Arcisse de Caumont et de ses collaborateurs se vérifie encore par une utilisation ponctuelle de son Abécédaire ou rudiment d'archéologie, autre ouvrage de vulgarisation publié en 1850. On y trouve l'origine d'une sculpture à décor végétal timbré d'anneaux, dont le modèle correspond à un "chapiteau à fut galonné" bourguignon reproduit dans ce recueil.

Au terme de ces quelques comparaisons, il est donc bel et bien possible de nuancer le propos de Jules Barbey d'Aurevilly lorsqu'il affirmait que François Halley, homme ignorant et pieux n'ayant rien vu que quelques vieux tableaux d'autel dans quelques églises du voisinage, avait tiré de son imagination d'homme attardé tombé du ciel du Moyen Age les sculptures de Saint-Sauveur. Sans révéler une bibliothèque considérable, la consultation de l'inventaire après décès dressé dans la modeste maison du sculpteur le 21 janvier 1863 confirme que François Halley n'était ni un ignorant ni un illettré. La petite chambre située au dessus de son atelier abritait quatre livres de piété, mais t aussi "vingt volumes d'architecture, trente sept volumes dépareillés et trois (autres) album dépareillés".

Comme cela a été déjà souligné, François Halley disposait auprès de l'abbé Delamare, vicaire général de la cathédrale de Coutances, d'un homme de bon conseil, capable de l'orienter dans ses choix de modèles iconographiques. Futur évêque de Luçon, puis archevêque d'Auch, celui-ci suivit assidûment le développement de la communauté de Marie Madeleine Postel, depuis son établissement à Saint-Sauveur, lors des premières années de son développement. Présent en 1838 lorsque la reconstruction de l'abbatiale est engagée, c'est à lui que la sainte aurait désigné le jeune homme qui en deviendrait l'architecte. L'abbé Delamare se trouva également impliqué dans la construction de l'église du Bon-Sauveur de Picauville et, après 1843, dans la reconstruction de l'église abbatiale de Montebourg. Correspondant de Charles de Gerville, il était également membre de la Société des Antiquaires de Normandie fondée par Arcisse de Caumont. Il se piquait assez d'archéologie pour commettre en 1841 un "Essai sur la véritable origine et sur les vivissitudes de la Cathédrale de Coutances", publié dans les Mémoires.

Arcisse de Caumont et l'abbé Delamare

 

S'il est donc permis de rectifier l'image mythique d'un François Halley mû par le seul élan de l'inspiration divine, il convient également, en conclusion de cette étude, de souligner la diversité des sources utilisées par ce dernier. L'adoption de modèles reproduisant aussi bien des créations locales que des œuvres d'autres régions, l'association dans un même édifice de copies de sculptures du Haut moyen âge (Saint-Samson sur Risle) de l'art roman tardif (Dreux), du Flamboyant ou de la Renaissance, traduit, finalement un degré d'éclectisme représentatif de la culture architecturale du XIXe siècle. L'intégration de formes diversifiées dans un profil d'épannelage unique, préserve certes une unité d'ensemble, mais le foisonnement ornemental qui en résulte distingue de manière très nette le travail de François Halley. Si l'intégration d'un programme décoratif fondé sur une remarquable diversité de formes, tantôt géométrique, végétales, zoomorphes ou figuratives, rattache l'œuvre de Halley à la "varietas" romane, cela contraste dans cette abbatiale à l'héritage plus rigoriste de l'architecture monastique normande.

 

 

Ces différentes réalisations démontrent au besoin que François Halley disposait de compétences multiples, et qu'il ne fut pas, en tant que sculpteur, un simple copiste des modèles gravés diffusés par les érudits évoluant dans son entourage. Les oeuvres précédentes démontrent déjà sa capacité à adapter le modèle graphique aux contraintes architectoniques du support sculpté. Elles révèlent parfois sa tendance aux ajouts, voire aux rectifications iconographiques. Au chapiteau de la Nativité de Dreux (supra), il adjoint par exemple deux bergers accompagnés d'un petit enfant en costume contemporain, portant veste et pantalon... 

Comparées aux reproductions d'oeuvres antérieures, certains de ses décors végétaux témoignent d'une grande liberté d'interprétation, et exprime ainsi sa maîtrise intime du sujet.   

Plusieurs chapiteaux de la nef sont en outre décorés des créations pures, qui ne relèvent d'aucun modèle existant, comme celui orné de masques d'angles crachant des rinceaux. C'est aussi le cas de plusieurs oeuvres "autobiographiques", qui représentent ici son autoportrait, ici le portrait de sa femme, là le chantier de restauration de l'abbatiale... La précision documentaire de ce petit relief est suffisante pour nous illustrer la gestuelle et l'outillage des trois artisans affairés sur le chantier. L'un, à gauche, courbé sur l'établi, dégrossi son bloc avec une laie brettée. Un autre, au centre,  sculpte avec son ciseau un chapiteau déjà posé sous l'arcade, en haut de sa colonne. 

Le procédé employé est celui de la sculpture dans la masse, lorsque le décor est réalisé après seulement que le support ait été installé dans l'édifice. Bien que moins confortable et plus contraignante que la sculpture en atelier, cette méthode fut très usitée par les restaurateurs du XIXe siècle. C'est ainsi par exemple que l'abbatiale de Montebourg, reconstruite dans les années 1890, comporte encore une majorité de corbeilles lisses, simplement épannelées car elles ont été posées mais n'ont jamais été sculptées. A Saint-Sauveur-le-Vicomte, Jules Barbey d'Aurevilly lui-même fait sans doute allusion au même procédé, lorsqu'il note dans son Memorandum de 1864 : "Je connaissais, depuis mon dernier voyage (en 1856), le monument, mélange de roman et de gothique ; mais ce que je ne connaissais pas, ce sont les sculptures".

L'oeuvre de statuaire produite par François Halley pour l'abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte comprend par ailleurs d'importants éléments de statuaire et de mobilier liturgique. 

 

Nous avons évoqué déjà l'autel de la chapelle de la Vierge, dans le bras sud du transept, inspiré du tombeau d'un comte de Champagne. Il réalisa aussi le tombeau où Marie-Madeleine Postel fut inhumée après son décès, survenu le 16 juillet 1846. Louis Goubin, son beau-frère et collègue de travail, qui fut aussi l'auteur d'une petite biographie intitulée « François Halley, architecte et sculpteur 1816-1862 », publiée en 1922 à Cherbourg, relate que l'on avait dans un premier temps souhaité confier la commande à un statuaire spécialisé,. C'est sœur Marie-Placide qui insista pour que ce travail revienne à François Halley : « Au fond de son atelier, il modèle dans l’argile celle qu’il doit faire vivre dans la pierre, et cette ébauche, qui excite l’admiration, lève tous les doutes. Alors, sous l’inspiration de la Bonne Mère qui lui reste fidèle, il la représente presque grandeur nature, à genoux, les mains jointes, le visage respirant la prière, au pied de la croix sur laquelle est gravée son héroïque devise : Obéissance jusque à la mort ». La réalisation de cette oeuvre en ronde-bosse, grandeur nature et d'un puissant réalisme, révèle la belle maîtrise technique du praticien. Le recours à un modèle en terre, retranscrit ensuite dans la pierre, est conforme aux pratiques des ateliers statuaires de son temps.

 

 

Pour reconstituer l'équipement liturgique de l'abbatiale, François Halley avait conçu l'architecture et le décor de confessionnaux en pierre, malheureusement disparus aujourd'hui.

Nous est plus heureusement conservée sa chaire à prêcher, une oeuvre d'autant plus émouvante qu'elle fut laissé inachevée à sa mort. Sur cette créationLouis Goubin nous indique aussi que « L’idée une fois conçue, il en marqua les grandes lignes sur un plan ; mais il ne cessa de l’étudier et de la développer au cours même de l’exécution ». Le projet initial pouvait donc évoluer au rythme des coups de maillets, au gré du mouvement du ciseau sur la pierre, dans un dialogue réellement inspiré, et en impulsant à l'oeuvre une dimension extrêmement spontanée. L'état d'inachèvement de la chaire à prêcher permet fort à propos de lire, de façon très didactique, les étapes de sa création. On distingue ainsi la phase de dégrossissage du bloc et d'épannelage des formes qui ont préparé la sculpture des motifs.

Dans sa position initiale, la chaire proprement dite était abritée sous un abat-voix extrêmement sophistiqué, traité sous la forme d'un haut dais flamboyant.

Pour prendre place sur l'arrière de la chaire, il sculpta aussi un Moïse en haut relief, tenant les tables de la Loi. Celui--ci est déposé aujourd'hui dans le cloître de l'abbaye. L'on peut également découvrir dans l'église un plus modeste relief de la Pentecôte, avec les apôtres disposés en cercle autour de la Vierge-Eglise siégeant sur un trône à pinacles. 

 

Je me suis demandé parfois si la sculpture de l'apôtre saint Luc placée sur le garde-corps de l'escalier de la chaire ne tenait de l'autoportrait ?

Avant de mourir en laissant cette ultime création inachevée, François Halley avait aussi travaillé sur de nombreux chantiers extérieurs à l'abbaye, tant comme architecte que sculpteur ou charpentier. Nous essaierons prochainement d'évoquer et d'illustrer à la suite certains d'entre eux...

 

Donc, à suivre...

 

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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 17:41

 

Saint-Sauveur-le-Vicomte, église St-Jean-Baptiste, Ecce Homo

Paul Lecacheux avait retrouvé et publié dans les Notices, mémoires et documents publiés par la Société d'agriculture, d'archéologie et d'histoire naturelle du département de la Manche de 1925 (vol. XXXVII) un document relatant les conditions de la commande de L’Ecce Homo de l’église paroissiale de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Initialement destinée à l’église abbatiale de Saint-Sauveur cette ymage fut sculptée et peinte en 1522 à Rouen avant d’être livrée par voie maritime et fluviale. Cette acquisition comprenait aussi une statue de sainte Barbe, qui fut pour sa part achetée non peinte à Carentan, et se trouva transférée après la Révolution de 1789 dans l’église paroissiale de Sainte-Colombe. On s’accorde pour rattacher aussi à cette commande la statue de Marie-Madeleine située à gauche de l’autel majeur de Sainte-Colombe, qui aurait également été rapatriée de l’abbaye de Saint-Sauveur lors des confiscations révolutionnaires. Le détail de son visage aux traits fins et sereins, sa gestuelle apaisée, le détail de son ample drapé suggèrent bien en effet une même provenance que l’Ecce Homo et la sainte Barbe. Ces trois œuvres sont bien conservées, avec leur polychromie d’origine. Elles constituent des exemples réellement exceptionnels de statuaires dont l’origine, la datation et les commanditaires nous sont connus.

Sainte-Colombe, église Sainte-Colombe, statue de sainte Barbe

La provenance rouennaise du Christ de Saint-Sauveur nous rappelle en particulier l’existence en Normandie d’importants centres artistiques régionaux, aptes à répondre aux commandes des grandes communautés religieuses comme de plus modestes paroisses rurales. Si l’activité des statuaires rouennais est assez bien documentée durant les années 1520 grâce aux comptes de fabrique de la cathédrale, nous savons que Caen constituait un autre centre important, ou plusieurs maîtres étaient également actifs durant les premières décennies du XVIe siècle. L’acquisition d’œuvres de statuaire était facilitée en Cotentin, comme on le voit avec l’achat de la Sainte-Barbe, par l’existence de marchands d’art établis dans certains ports et bourgs marchands locaux. La mobilité des artistes facilitait en outre la diffusion des modèles et des nouvelles tendances artistiques. Malgré un coût assez élevé (compter environ 25 livres pour une statue presque grandeur nature), cette ouverture sur le marché de l’art contemporain permettait à certains prêtres, seigneurs de village, confréries ou communautés, d’équiper leurs églises et leurs chapelles de créations neuves.

Le port de Carentan sur une carte postale ancienne

Le cas précis de L’Ecce Homo de Saint-Sauveur-le-Vicomte et des statues conservées dans l’église de Sainte-Colombe confirme le rôle déterminant qu’ont pu exercer les communautés monastiques dans la réception et la diffusion des productions artistiques à l’intérieur des campagnes normandes. A la tête des frères bénédictins se trouvait en 1522 le père Guillaume Troussey, cinquième enfant de Philippe Troussey, issu d’une famille roturière de Quettetot, qui accéda au XVIe siècle au titre de seigneur de la paroisse. Elu abbé sans l’autorisation royale depuis 1517, Guillaume Troussey ne fut officiellement reconnu que cinq ans plus tard, l’année même de la commande des statues. Décédé le 8 janvier 1529, il fut inhumé dans le chœur de l’église abbatiale, sous une pierre tombale dont l’inscription célébrait son rôle de bienfaiteur et de bâtisseur.

Eglise abbatiale de St-Sauveur-le-Vicomte, le choeur flamboyant

Suivant les mêmes canaux de diffusion que L’Ecce Homo de Saint-Sauveur, de nombreuses autres statues ont probablement été importées de Rouen ou de Caen en Cotentin durant les XVe et XVIe siècles. L’Ecce Homo de l’église de Périers, très proche de celui de Saint-Sauveur par son attitude, l’élancement de ses proportions et sa finesse d’exécution, est probablement issu lui aussi d’un atelier actif dans l’une des métropoles régionales

Périers, église paroissiale, Ecce Homo

A Colomby, le Christ aux outrages de l’église Saint-Georges montre une relation stylistique assez étroite avec celui de la cathédrale de Rouen pour que l’on puisse soupçonner une même provenance. A Quettetot, l'église abrite un groupe sculpté de la Circoncision du Christ du début du XVIe sièclede grande qualité, avec en particulier une Vierge trés semblable stylistiquement à la Madeleine de l'église d Sainte-Colombe. Ce groupe sculpté pourrait donc provenir de Rouen, voire se trouver lié lui aussi au mécénat de l'abbé Guillaume Troussey, dont Quettetot était la paroisse d'origine.

Quettetot, église Notre-Dame, Présentation au temple

Quelques décennies plus tôt, au cours des années 1440, un autre abbé de Saint-Sauveur, Louis Hervieu, a probablement financé lui aussi l'achat un lot de statues destinées à la paroisse de Sénoville, dont son père était le seigneur. Auprès de trois statues dont le style est caractéristique des productions cotentines du milieu du XVe siècle, on peut découvrir dans le choeur de l'église son gisant abrité sous un enfeu, toutes œuvres visiblement issues d’un même atelier.

Trois statues de l'église Saint-Pierre de Sénoville

En 1576, l’abbé Jacques de Grimouville fit don à l’église paroissiale de Saint-Sauveur-le-Vicomte des superbes fonts baptismaux Renaissance en calcaire d’Yvetot-Bocage que l’on peut toujours y voir aujourd’hui.

Saint-Sauveur-le-Vicomte, église, fonts

Dans le même temps, nous pouvons aussi détecter parfois l’influence de ces ymages d’importation sur le travail d’ateliers locaux, bénéficiant d’une maitrise technique inférieure, mais s’efforçant d’en reproduire les codes iconographiques et les qualités plastiques. Ce phénomène de copie ressort assez bien de la comparaison que l’on peut établir entre L’Ecce Homo de Saint-Sauveur et celui qui est conservé aujourd’hui dans la chapelle Notre-Dame de la Délivrance de Rauville-la-Place, située à quelques centaines de mètres seulement de l’abbaye. La sainte Barbe de la chapelle Saint-Clair de Rauville offre une autre traduction rurale, plutôt charmante au demeurant, de modèles plus prestigieux. Ce mode de propagation des modèles par le biais de la copie ne constituait ni plus ni moins qu’un usage très ordinaire, dont d’autres illustrations existent parmi les sources d’archives.

Rauville-la-Place, chapelle St-Clair, sainte Barbe

A travers ces différents réseaux de production et de diffusion d’art statuaire, ce qu’il importe de percevoir c’est finalement la place considérable prises par ces images dans l’univers visuel des hommes du XVIe siècle. Par son extrême réalisme et son format presque grandeur nature (H : 1 m 66), le Christ de Saint-Sauveur exprime parfaitement les principes d'un art cherchant à intensifier le lien émotionnel qu'il établi avec le spectateur.

De même que les Piétas et les très théâtrales Mises au Tombeau qui envahissent alors nos églises, cette œuvre exprime l’engouement de la période pour les thèmes liés à la Passion du Christ. Le groupe du sépulcre de la chapelle de la Grimonnière, issu de l’ancien prieuré du Bel Arbre à Néhou, en fournit un assez bel exemple, ainsi que la très cinématographique Déploration du Christ mort de Saint-Nicolas-de-Pierrepont.

Saint-Nicolas-de-Pierrepont, Piéta

avec saint Jean et Marie-Madeleine

Pour autres illustrations du phénomène, citons le cas de Raoul Langlois, bourgeois de Saint-Sauveur-le-Vicomte, fondateur vers l’an 1475 d’une chapelle située à l’intérieur de l’église paroissiale, qui était ornée d’une « ymage de Notre-Seigneur en son tombel » et d’une Piéta. Dans la chapelle du Saint-Sépulcre de la Trinité de Cherbourg Victor Le Sens a signalé « un petit tombeau en forme de caveau avec des statues en pierre calcaire qui représentaient Jésus mort et couché dans un linceul, Joseph d’Arimathie et Nicodème tenant les coins du suaire et accompagnés de la Vierge, de saint Jean et des trois Madeleines ». A Saint-Malo de Valognes, la chapelle de la confrérie du Saint-Sépulcre, fondée en 1532, était également équipée d’une Mise au tombeau. Les comptes de la confrérie précisent qu’une lumière ardente était entretenu devant l’image du corps du Christ, et qu’une lecture de la Passion avait lieu chaque vendredi, avec renfort de sonnerie de cloches.

Les dévotions pratiquées avec le support des images prenaient souvent des formes théâtrales et recourraient parfois à d’étranges artifices. A Notre-Dame de Saint-Lô par exemple, depuis 1521 était célébré « devant l’ymaige Notre-Dame du pillier une fois en l’an, la veigle Nostre-Dame en mars un certain service et mistère de l’Annuciation de la benoiste Vierge Marie », consistant une représentation théâtrale de l’Annonciation par deux enfants costumés mimant la scène, tandis qu’une colombe de l’Esprit Saint était manipulée de façon à sembler descendre des cieux depuis la voute. A la Trinité de Cherbourg, on se souvient aussi d’ « un monument appelé bizarrement par quelques-uns la Grippée, et par d'autres Notre-Dame-Montée ou le Paradis. Ce monument représentait le paradis terrestre. On y remarquait Adam et Eve parmi des arbres, et, à une certaine hauteur, on voyait des personnages de médiocre grandeur, mus par des ressorts et figurant l'Assomption de la sainte Vierge et son couronnement dans le ciel. Marie était environnée d'une infinité de petits anges tenant des flambeaux, qui, lorsqu'ils étaient allumés, donnaient à ce mécanisme un aspect tout-à-fait merveilleux ». A ces manifestations surprenantes s’ajoutaient quantité d’autres pratiques votives. Certaines images se trouvaient comme on le sait dotées d’origines et/ou de vertus miraculeuses, permettant d’en obtenir la guérison des maladies, le rétablissement, voir la résurrection les nouveaux nés, la protection des femmes en couche…

 

 

Valognes, église ND d'Alleaume, statue de la Vierge de la Victoire dont l'intercession aurait assuré la bonne naissance, la guérison, voire la résurrection de nombreux nourissons

 

Il est intéressant à ce titre de souligner que Gilles de Gouberville, seigneur du Mesnil-au-Val et de Gouberville, apparait à travers le témoignage qu’il nous a laissé comme un consommateur d’image finalement assez représentatif de son époque. Malgré l’absence souvent regrettée d’expression de ses goûts et de ses sentiments parmi les pages du « Journal des Mises et receptes » (annoté entre 1549 et 1562), quelques indices permettent en effet de déceler chez lui des attitudes bien caractéristiques.

Nous savons ainsi qu’il possédait dans sa chapelle du Mesnil-au-Val une statue de sainte Avoye, devant laquelle se tenaient certains offices.

 

La chapelle (et colombier) du manoir de Gilles de Gouberville,

au Mesnil-au-Val

 

Notre sire apparaît aussi comme un client des saints guérisseurs, sachant recourir au besoin aux vertus miraculeuses des images. L’épisode qui en témoigne débute le jeudi 5 novembre 1556, lorsque Gouberville est violemment mordu par la chienne d’un voisin. Le samedi suivant son cousin de Bretteville, appelé à l’aide vient lui penser la jambe et, par prévention de la rage  ”incysa tous les lieux où elle avoyt touché et me fist fort grand douleur, et y appliqua des herbes comme il a de coustume fère à ceulx qui sont blessés des chiens enragés”. Toutefois, le mal ne passant, on le voit ensuite se rendre, en date du mardi 17 novembre, en l’église de Bretteville avec le curé de Tourlaville pour y faire dire une messe devant l’ymage de saint Hubert. La vocation apotropaïque de sa démarche est évidente puisque le saint sollicité était considéré comme le saint guérrisseur de la rage par excellence. La messe étant dite, on voit d’ailleurs Gilles de Gouberville se faire aussitôt retirer les pansements posés dix jours auparavant.

Bretteville-en-Saire, église, la statue de saint Hubert devant laquelle vint prier Gilles de Gouberville en 1556...

En tentant de comprendre l’importance prise par les images dans la société de la fin du Moyen-âge et de la première Renaissance, en ressort me semble-t-il le sentiment d’un univers saturé d’images et de représentations religieuses. Celles-ci étaient dotées non seulement d’une présence visuelle mais aussi d’un potentiel d’intercession surnaturelle extrêmement forts. L’ampleur des rituels dans lesquels ces images étaient impliquées servait certes à susciter la dévotion des fidèles, mais peut-être plus globalement à produire du spectacle pour une société affamée de spectacle. La référence à la pensée de Guy Debord serait ici pertinente si elle aidait chacun d’entre nous à se rendre compte que l’envahissement de la société par les images, que le rapport fantasmatique développé avec ces représentations, ne sont pas le propre des XXe et XXIe siècle mais constitue au contraire un héritage archétypal de l’humanité. Du vivant de Gilles de Gouberville, au sein du gothique flamboyant encore dominant, ce phénomène avait atteint une forme de sommet, et il est finalement aisé de comprendre que certaines personnes aient pu finir par éprouver à leur égard une forme de lassitude ou de rejet.

C’est là du moins une dimension à ne pas négliger pour comprendre le déferlement iconoclaste qui accompagne à compter des années 1550 l’essor du protestantisme dans notre région. Gouberville en relève les premiers signes le 25 décembre 1554, lorsque est prononcé à Tourlaville un monitoire contre « ceulx qui avoyent rompu l’ymage de sainct Mor et fouy et desgradé la chapelle dudict Sainct ». Il sera à nouveau le témoin privilégié de ces violences à Bayeux, Valognes et jusque dans sa propre paroisse du Mesnil-au-Val au cours de l’année 1562.

 

J. Deshayes, PAH Clos du Cotentin (texte d'avril 2017, pour le livret d'excursion du Comité Gilles de Gouberville)

 
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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 10:33

Autres petits établissements charitables...

Parmi les établissements voués à l’accueil des nécessiteux, dans la trame serrée des relais hospitaliers maillant le territoire, figuraient aussi de grandes abbayes. Les fondations bénédictines du règne de Guillaume le Conquérant (Montebourg, Lessay et Saint-Sauveur-le-Vicomte), augmentées des nouvelles communautés canoniales nées au milieu du XIIe siècle (Blanchelande, Notre-Dame-du-Vœu), jalonnaient la presqu’île. S’ajoutaient à ces établissements religieux un semi de petites dépendances monastiques, les prieurés, normalement sujets, comme l’abbaye mère, au devoir d’assistance et d’hospitalité. Beaucoup avaient surtout une vocation agraire, disposaient de terres et de rentes, organisaient des foires, patronnaient ou desservaient des sanctuaires paroissiaux. Ceux de Saint-Côme-du-Mont, d’Héauville et de Saint-Germain-des-Vaux, servaient de relais de déplacement vers l’Angleterre aux communautés de Cluny, de Marmoutier et de Cormery.  D’autres, plus modestes, doués d’une solitude propice, voyaient inscrit dans leur statut un devoir particulier de secours et d’accueil pour les voyageurs égarés. Nous en identifions quatre dans le Cotentin :

 

 

Iles des Ecréhou : Un prieuré cistercien de l’abbaye du Val-Richer fut fondé en 1203 par Pierre de Préaux, « gardien des iles », sur l’archipel des écréhou. Cette fondation réactivait probablement un établissement religieux antérieur. Au cours de fouilles archéologiques menées sous la direction de Warwick Dodwell a été identifié, sous les vestiges de l’église du XIIIe siècle,  un sanctuaire antérieur, bâti en appui sur un menhir couché et partiellement enfoui. Il s’agissait d’un bâtiment formé de trois cellules, interprétées comme une petite église, une salle et un dortoir, et leur construction a été attribuée à l’époque carolingienne. Ainsi que nous l’avions développé dans un article sur l'abbaye de Portbail, il n’est pas improbable que l’on ait implanté, dès le VIe siècle, sur l’île dite de Marmoutier, un ermitage dépendant de ce monastère. Mais ce qui nous intéresse surtout ici est la précision donnée par un document de 1309 indiquant que le prieur, établi aux Ecréhou en compagnie d'un moine et d'un serviteur, était chargé, chaque nuit, d’allumer un feu pour guider les navigateurs, puis éventuellement les secourir et les accueillir.

Le prieuré de Saint-Martin-à-l’If : Le prieuré Saint-Martin à l'If de Sauxemesnil (anc. canton de Valognes) était une dépendance de l'abbaye de Lessay. Son nom vient paraît-il d'un if qui se trouvait près de la chapelle. Ce sanctuaire se trouvait au beau milieu de l'immense forêt de Brix, parmi les dépendances du domaine de Chiffrevast, l'un des grands fiefs institués par les ducs de Normandie pour la garde de leurs forêts. Par une charte datée du début du XIIIe siècle, Halène de Chiffrevast concédait à l’établissement de Saint-Martin-du-Mont-de-l'If (Sancto Martino de Monte de l'If) et aux moines y servant Dieu, neuf vergées de terre situées dans "les champs de dessous les croix" (novem virgatam terre in campis de subtus Cruces), ainsi qu'une rente de huit quartiers d'avoine à prendre dans la grange de son château (in grangia de castello meo).  Cette donation, probablement liée à la fondation même du prieuré, contient aussi une close indiquant que les moines devraient, « chaque soir, jusqu'au milieu de la nuit, sonner la cloche afin de diriger la marche des voyageurs qui, par ignorances des recoins de la forêt ou par la mauvaise inspiration de l'âme, dériveraient de la voie publique, et, si ceux-ci le souhaitent, à retenir jusqu'au jour, à réchauffer et à nourrir ces derniers dans l'abbaye » (Traduit de : monachi tenebuntur, singulis noctibus, usque ad mediam noctem cantarie sue, campanum pulsare, ad divigendo gressus viatorum qui per calles nemoris ignorantes, vel malo inspirante animo, a via publica daerraverint, et ad illos in abbatia sua, usque ad diem, si voluerint, retinandos, calfaciendos vel etiam nutriendos).

Ces prescriptions sont à nouveau notifiées dans un règlement établi en 1437 par Jean de Robessart, "Souverain maistre enquesteur et général réformateur des eaux et forêts du Roy en Normandie", précisant que "Le prieur du dit Lieu de saint Martin à l'If à main levée des droits d'usage, pasnage et paturage et herbage dans les forets de Brix et de Barnavast, ainsi que droit de pêche et de chasse et pour bois de chauffage et d'aménagement, et le prieur ne doibt pour la jouissance de ces droitures et franchises que prières et oraisons et aucunes foys sonner la cloque de sa chapelle pour adrechier les esgarés et recouvrer leur chemin ».

L’isolement du prieuré, mais surtout son emplacement auprès de l'actuelle route départementale D.87, une ancienne voie romaine dite via publica dans l'acte de fondation (voie publique ou voir royale), donnait sens à cette pratique de l'hospitalité. On trouve de fréquentes allusions à la difficulté de s'orienter sur ce grand chemin forestier dans le journal d’un habitant des proches environs, Gilles de Gouberville, seigneur du Mesnil-au-Val. Le 31 octobre 1553 il note par exemple : « Le dit jor après diner, viron une heure de nuyct, passèrent par céans maistre Gilles Dancel, Guillaume Cabart le jeune Collas Groult et Pierres Barbey, de la Bonneville, lesquelz s'estoyent esgarés en venant de Vallongnes ».

Barnavast : Les frères bénédictines du prieuré de Barnavast, à Teurtheville-Bocage, dans la forêt de Montaigu, exerçaient une semblable fonction d'hospitalité. A propos de cet établissement, on connaît également un amusant récit de bandit de grand chemin, Jehan Filleul, résidant à Tamerville, qui fut poursuivi "à Bernavast en la forest" par le vicomte de Valognes, puis découvert en l'ermitage de Barnavast "dont il leur eschappa tout nu et s'enfuy". Nous étions en 1413.

La chapelle du prieuré, vouée à Saint-Martin, présente beaucoup d’intérêt archéologique. Elle contient dans ses maçonneries un bloc antique en remploi, avec des traces d’épigraphie provenant d'un temple au dieu Mars. Les murs contiennent aussi un grand nombre de fragments de sarcophages mérovingiens en remploi. Il est fréquent que les prieurés du Cotentin fondés à l’époque ducale révèlent un passé antérieur aux incursions bretonnes et scandinaves du IXe siècle. Plusieurs sont probablement hérités des xenodochia du haut Moyen-âge.

Le prieuré de la Perrine : Nous avons déjà évoqué, à propos de la maladrerie du Désert, le prieuré de la Perrine, fondé au XIIIe siècle par les barons du Hommet. Par un acte de l’an 1258 Perrine du Hommet, sœur de Guillaume, « augmenta la dot, en imposant aux religieux l'obligation de sonner la cloche pendant leurs repas, afin d'inviter les pèlerins et les voyageurs à venir les partager, et jouir de l’hospitalité du couvent » (Abbé Lecanu). La situation de cet ancien prieuré, en bordure immédiate de la grande voie antique de Carentan à Saint-Lô (Briovere), en faisait un point de relai privilégié.

 

ANNEXE

L'hôtellerie de Saint-Sauveur-le-Vicomte : A la fin du XIIe siècle, le bourg de Saint-Sauveur en pleine expansion fut doté d'une hôtellerie, destiné à l'accueil des voyageurs, des pauvres et des malades, placé sous l'invocation de saint Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. Cet établissement charitable avoisinait de très près la maladrerie du Mont-de-Rauville, situé en amont de la chaussée de Saint-Sauveur, à moins d'un kilomètre de là. Sa fondation, vers 1180, revient à Léticie, veuve de Jourdain Tesson, qui fit don à la « maison de saint Thomas martyr » une masure de terre avec courtillage, au bourg de Saint-Sauveur, près des maisons des foulons. D’autres franchises furent accordées à l’administrateur nommé pour sa gestion (le custos hospitalaria).

 

FIN

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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 12:28

LES HÔTELS DIEU DU COTENTIN MEDIEVAL :

A la différence des maladreries, normalement réservées aux seuls lépreux, les hôtels Dieu médiévaux assurent l’accueil de malades et de pauvres infirmes (qui sont logés, nourris, et blanchis), mais aussi des passants et des pèlerins, des femmes en difficulté (filles mères sur le point d’accoucher, prostituées en retraites pascales…), des enfants abandonnés…

On considère que ces établissements sont hérités des xenodochia du haut Moyen-âge, un type d’établissement apparu à Rome au IVe siècle. Leur création visait à répondre aux textes conciliaires, incitant les évêques de chaque diocèse à offrir un asile aux « peregrini, pauperes et infirmi ». Leur multiplication a beaucoup contribué au développement des réseaux d’échanges, à la circulation des hommes et des idées durant l’époque mérovingienne.

Au début du XIIIe siècle, l’organisation des hôtels Dieu tend à s’institutionnaliser. L’ordre du Saint-Esprit, fondé à Rome en 1204, essaime en Occident et reçoit la gestion de nombreux sites. A Coutances, Hugues de Morville fonde en 1217 un nouvel hôpital diocésain, soutien les établissements de son diocèse et en renforce l’encadrement.

Contrairement aux léproseries, qui sont principalement des établissements ruraux, les hôtels Dieu sont généralement implantés en ville. Leur fondation, lorsqu’elle est documentée (comme à Cherbourg au XIe siècle, Coutances au XIIIe siècle ou Valognes au XVe siècle), est souvent indicative d’un essor urbain.

 

Barfleur : La première attestation de l’hôtel-Dieu de Barfleur se trouve dans un arbitrage de l’évêque Vivien de Coutances (1202-1208) attribuant une part des revenus (dîmes) de la paroisse à cet établissement. Le deuxième signalement correspond à une donation faite en 1218 au profit des lépreux, par Guillaume Fossard avec l’agrément de Gilbert Cosket. De nouvelles aumônes en faveur de la Maison Dieu de Barfleur sont effectuées avant 1223 par Guillaume et Richard Folliot, frères, avec l’entremise de l’évêque de Coutances, sur une pièce de terre dite « les grosses roches », située entre Barfleur et Carneville. Une autre donation est enregistrée pour l’année 1290 (Guillaume Devaindis, prêtre, pour le don d’un terrain à Saint-Vaast où établir une grange).

Le premier pouillé du diocèse de Coutances, dit Livre Noir, précise vers 1251-1274 que la moitié des dîmes de la paroisse revenait à l’hôtel Dieu de Barfleur. D’après le pouillé de 1332, le prieur de l’hôtel Dieu, était nommé par le chapitre cathédral de Coutances. Outre son rôle d’administrateur de l’établissement, il  avait la charge de desservir l’église paroissiale. Ainsi Guillaume Barbey en 1428, Jean Avoine en 1451… étaient-ils à la fois prieur de l’hôtel Dieu et curé de Barfleur (Abbé BELLOT, Louis DROUET, « Notice historique sur la ville de Barfleur », Mémoires de la société académique de Cherbourg, p.308, p. 314, 316-318). Selon d’anciens témoignages, l’Hôtel Dieu de Barfleur était situé dans village de la Bretonne, de l’autre côté du port.

Barfleur, plan MAGIN (milieu du XVIIIe siècle)

Carentan : La fondation de l’hôtel Dieu de Carentan intervient le 21 décembre 1362, à l’initiative de Robert Vibert et Thomasse, sa femme, bourgeois de la ville. Le but de cette fondation était de soigner les pauvres malades, les femmes grosses, d'ensevelir les morts et de célébrer des messes et offices en l'honneur de sainte Anne et de saint Nicolas. A cet effet, les fondateurs donnèrent un manoir situé derrière l’église Notre-Dame. Leur fondation fut placée sous l’autorité des frères Trinitaires déjà établis depuis le XIIIe siècle au prieuré de la Perrine (commune du Désert), « affin qu'en iceluy hostel-Dieu les pauvres de Dieu soient receus, couchez, gardez, recuz o leurs visitez les paouvres femmes grosses gesir en gésine estre gardées, visitées, gouvernées. Les morts enseveliz et les œuvres de miséricordes faites et accomplis et Dieu servy et honoré tant de messes que d'autres offices divins selon le revenu en iceluy hostel apartenant a l'aide de Dieu, de Nostre Dame Ste Anne, St Nicollas et de toutte la cour de paradis ».

Carentan, plan MAGIN (milieu du XVIIIe siècle)

Cherbourg : Une tradition véhiculée au XIIe siècle par le poète Wace attribue la fondation de l’hôtel Dieu de Cherbourg à Guillaume le Bâtard, le futur conquérant de l’Angleterre, l’an 1053. Il aurait dans le même temps créé les hôpitaux de Bayeux, Caen et Rouen, destinés aux « méshaigniez » (estropiés), « non poanz » (impotents), « langoros » (langoureux) et « non veans » (aveugles).

La réalité de cette fondation du XIe siècle semble confirmée par d’autres mentions postérieures. On sait en particulier que la Maison Dieu de Cherbourg bénéficiait de droits étendus sur la forêt de Brix et percevait des rentes sur le « fief au lardier », une institution fiscale de prélèvement sur les cochons mis en libre pâture dans la forêt, administrée par le trésor ducal. En échange, les gestionnaires de l’hôtel-Dieu avaient la charge d’organiser le transport par charroi des lards livrés au château de Cherbourg. En tant que « francs pasnagiers » de la forêt de Brix, le prieur de Cherbourg pouvait aussi mettre ses bêtes en libre pâture dans les forêts et y prendre du bois pour son chauffage et ses constructions. Selon une enquête menée en 1318, le prieur de l’hôtel-Dieu avait rang de capitaine des bourgeois de la ville, en charge de la garde du château ; en temps de siège il est précisé que ces derniers devaient effectuer des sorties pour brûler les « chariots, béliers et autres instruments de guerre ». Ce qui est attesté également est que ce sont les échevins et bourgeois de Cherbourg qui se réunissaient pour élire le prieur en charge de l’établissement. Il s’agissait donc bien d’une institution « communale », instituée par le pouvoir ducal mais administrée par des bourgeois, organisés en milices pour la défense de leur ville.

Cet établissement, initialement établi hors de la ville, à la Bucaille, fut déplacé intra-muros (rue Tour-Carrée, auprès de l’église de la Trinité) en 1304 par son prieur, nommé Jean Cabieul, après qu’une enceinte urbaine ait été édifiée à Cherbourg par le pouvoir royal. Jean Cabieul y fonda, en 1316, une chapelle vouée au roi Saint-Louis. Sous Napoléon III, en 1859, les bâtiments sont détruits et l’hôpital est déplacé rue du Val-de-Saire.

Encore en 1627, il est question des « pauvres soldats estropiés, mathelots et autres passants auxquels il devra fournir vivre et logement pour 24 heures ou, en cas de besoin, jusqu’à complète guérison ».

Bibliographie sommaire : Mme. RATEAU-DUFRESNE, Histoire de la ville de Cherbourg et de ses antiquités, Paris, 1740, p. 30-32 ; M. de PONTAUMONT, Documents pour servir à l’histoire de la ville de Cherbourg, Cherbourg, c. 1850-1870, p.1-7 ; G. AMIOT, Inventaire analytique des archives de la ville de Cherbourg, antérieures à 1790, Cherbourg, 1900, p. 283-284 ; Chanoine LEROUX, « Documents concernant l’hôtel-Dieu de Cherbourg », Mémoires de la Société nationale académique de Cherbourg, t. XVII, 1905, p. 289-376.

Cherbourg, vue cavalière, vers 1680

 

Coutances : L’histoire de l’hôtel Dieu de Coutances a fait l’objet d’une excellente monographie de Paul Lecacheux (Essai historique sur l’hôtel-Dieu de Coutances, vol. I, Paris, 1895). Il fut fondé en juillet 1209 par Hugues de Morville, en l’honneur de l’Esprit Saint, de la Vierge Marie, des apôtres Jacques et Jean, et de saint Antoine confesseur, pour l’assistance aux pauvres et aux pèlerins (ad susceptionem pauperum et peregrinorum). L’établissement bénéficie de nombreuses donations de la part de son fondateur et des membres de sa famille. C’est ainsi qu’en 1219, l’hôtel-Dieu reçoit d’Herbert de Morville, frère de l’évêque Hugues d’important revenus sur la paroisse de Morville. En 1257, l’établissement reçoit aussi du roi saint Louis un droit de libre panage pour quarante porcs dans la forêt de Brix.

Les frères et les sœurs chargés de cet établissement étaient placés sous la direction d’un prieur. On trouve mention en 1250 du réfectoire et de la cuisine située au bout. (quoquine que est in buto ejusdem refectorii). L’établissement possédait aussi moulin sur le rivière Soulles. Reconstruit une première fois après la guerre de Cent ans, puis une nouvelle fois au XVIIe siècle, l’hôpital actuel n’a conservé de médiéval que la tour de clocher de sa chapelle Saint-Jacques, datant de la fin du XVe siècle.

Néhou : L’origine de l’hôtel Dieu de Néhou est liée à la création, vers 1105 d’une collégiale implantée auprès de son château par Richard de Reviers, seigneur des lieux. Cette collégiale regroupait un petit groupe de prêtres, également chargés de la desserte de l’école et de la chapelle seigneuriale. Il faut préciser que Néhou avait alors rang de bourg, disposait de marchés hebdomadaires et de halles aux marchands. Ce bourg était situé au pied du château, à l’écart du village actuel, auprès du pont de Sainte-Colombe. La chapelle Saint-Eloi de l'Hôtel-Dieu est encore citée en 1283, lorsque « la donnaison de la chapelle de l’ostel Dieu » (c’est-à-dire le droit de nomination des prêtres desservants) fut attribuée à l’une des trois héritières de la baronnie. En 1332 en revanche, il n’est plus question que d'une chapelle « qui fut l'ancien hôtel Dieu ». Les vestiges de celle-ci subsistaient encore à la fin du XIXe siècle, auprès des ruines du château de Néhou, définitivement effacées vers 1904 lors de la construction d’une nouvelle minoterie, devenue ensuite centre d’équarrissage.

Néhou, vue de l'ancien château (peinture murale, XVIIe siècle)

Saint-Lô : La première attestation de l’hôtel-Dieu de Saint-Lô remonte à l’an 1225, par un acte établisant que celui-ci avait à l’origine été fondé par les bourgeois de la ville. L’évêque Hugues de Morville, légiférant en sa faveur, lui octroi cette année-là de nouveaux statuts. L’établissement était voué à Notre-Dame. Sa chapelle était desservie par un prêtre, nommé par les chanoines augustins de l’abbaye de Sainte-Croix de Saint-Lô.

Valognes : La fondation de l’hôtel Dieu de Valognes remonte en l’an 1497. L'initiative en revient à Jean Lenepveu, prestre, bourgeois manants habitant du lieu, qui fit à cet effet don d'une maison et mesnage contenant deux vergées ou viron rüe Levesque bornez par laditte rüe, le douy et le clos du Gisors. Jean Lenepveu était le confesseur de Jeanne de France, comtesse de Roussillon, dame de Mirebeau et de Valognes, fille naturelle de Louis XI et veuve de l’amiral Louis de Bourbon. Soucieux d’asseoir plus solidement sa fondation, il obtint de cette dernière le don d'une acre de terre ou environ pour la fondation de l’hôpital, église, maison Dieu et cimetière, située dans le Clos du Gisors, attenantes à son propre ménage. En retour cependant, Jeanne de France exigea de se faire reconnaître fondatrice dudit hôpital et maison Dieu, et le privilège de pourvoir et présenter au gouvernement d’icelle en lieu et place de l'abbé de Notre-Dame-du-Vœu. Elle demanda aussi à ce qu'elle-même, ainsi que son défunt époux et les membres de sa famille, soient associés à toutes les messes, prières et oraisons dites dans la chapelle. Le contrat de donation que la dame de Valognes fit établir en date du 28 janvier 1499, précise encore que cet établissement serait édifié sous l'honneur et révérence de Nostre Dame et de toutte la cour céleste, et stipule que son cimetière serait commun à tous les bourgeois et habitans dudit Vallongnes a y estre inhumez et ensépulturez. Jean Lenepveu se voyait par le même acte reconnu prieur, administrateur et gouverneur de la nouvelle fondation. Il avait pour charge d'employer les revenus dont il disposait à la construction des bâtiments  ainsi qu'à sustenter, recueillir, loger et alimenter les pauvres personnes qui illec viendront et afflueront. L’autorisation de bâtir la chapelle fut octroyée le 15 août 1499 par Geoffroy Herbert, évêque de Coutances. Cette création se vit en outre soutenue par les principaux notables de la ville, tels le sieur Jallot qui fit don de vitraux, Guillaume le Tellier, baron de la Luthumière, Robert d'Anneville, seigneur de Chiffrevast, ou Gautier de Ricarville, capitaine de Valognes.

Manuscrit enluminé au XVe siècle pour Jeanne de France, dame de Valognes

(Londres, Harely mss 4373)

 

L'acte primitif de fondation daté du 25 février 1497 ajoute encore que cet hôtel Dieu avait pour destination de recueillir, nourrir et gouverner les pauvres personnes, pèlerins, passants et autres nécessiteux et indigents et accomplir les œuvres de miséricordes. Une inscription en caractères gothiques, visible en façade de l’édifice, porte quatre vers rimés : « Vous qui passez devant ce lieu / Elargissez vous de vos biens / Il est constant pour Hôtel Dieu / De sustenter pauvres chrétiens ». La vocation du lieu est également précisée dans la permission donnée pour sa création par l'ordre des hospitaliers, en date du 5 octobre 1497, précisant qu’il aurait pour fonction de recevoir les pauvres, les voyageurs et les infirmes ainsi que les vieillards déclinant, les orphelins et les bâtards abandonnés (ad recipiendum pauperes transeuntes et infirmos ut ibidem de morte prima Capita reclinent, et orphanos projectos, et infantes bastardos).

 

En 1687, lors de la construction d’un nouvel hôpital, les habitants du quartier se mobilisent contre la désaffectation de l'édifice. Ils en entreprennent alors, à leurs frais, une restauration de la chapelle, qui fut des mieux réparée et décorée. Il n’empêche que l’autorisation d’y maintenir les offices sera, finalement refusée, et les biens de l'hôtel-Dieu rattachés à ceux du nouvel hôpital de Valognes. Suite à la stupide révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV (1685), le cimetière protestant (où l’on avait inhumé 9 personnes depuis 1558) « qui contenait une perche et demi et jouxtait l’enclos du cimetière de l’hôtel Dieu » fut aussi abandonné. Passée la Révolution, l’hôtel Dieu devient un casernement militaire, puis, peu avant 1880, est affecté à un dépôt d’étalon. Il abrite depuis 2002 le centre culturel de la ville de Valognes.

L'hôtel-Dieu de Valognes sur le plan Lerouge (1767)

 

Dans leur état actuel, les bâtiments de l'ancien hôtel-Dieu regroupent une longue aile sur rue et une chapelle en retour, située sur l'arrière du bâtiment. Celle-ci se compose d’un long vaisseau de cinq travées, se terminant à l'est par un chœur polygonal à trois pans. L'aile sur rue a été entièrement remaniée au XIXe siècle et ne présente plus aujourd'hui une lisibilité apparente des structures médiévales. Sa façade intègre cependant un puits ancien, conjointement accessible depuis l'intérieur et l’extérieur du bâtiment, ainsi que des fragments de pierres tombales en remploi et l’inscription que nous avons signalée précédemment. Les travaux engagés en 2002, dans le cadre de l’aménagement du centre culturel de la ville de Valognes, ont donné lieu à diverses observations archéologiques. Le décaissement des sols a en particulier permit de dégager, à 1 mètre 40 en retrait par rapport à l’alignement sur rue de l’édifice actuel, les assises du mur de façade primitif de la chapelle, avec le seuil de son portail d'entrée. Au niveau du chœur, il a été possible également de repérer la trace d’un emarchement, indiquant que celui-ci se trouvait surélevé de plusieurs dizaines de centimètres par rapport à la nef. Des traces de polychromies, recouvertes par un badigeon, ont été repérées en plusieurs endroits. Mais le fonctionnement de l’édifice peut surtout se déduire des anciennes ouvertures, le plus souvent obstruées, qui distribuaient cette chapelle et lui permettaient de communiquer avec plusieurs bâtiments accolés. En plus de l’entrée sur rue, qui se trouvait au centre de la façade occidentale, un grand portail ouvrait sur le flanc sud de la nef. Constitué d’un haut arc brisé aux piédroits chanfreinés celui-ci était surmonté d’une inscription latine versifiée en caractère gothique, dont la première ligne : Hic est pauper domus … précisait à nouveau la vocation du lieu (cette inscription est malheureusement tombée au sol et s’est brisée en deux morceaux, suite à l’effondrement d’une poutre durant le week-end du 21 au 22 septembre 2002. Elle est aujourd’hui déposée à la bibliothèque municipale). D’après les traces d’arrachements encore visibles, il apparaît que ce portail sud était précédé par un porche aux proportions assez monumentales. A une date non définie, celui-ci a été détruit et intégré dans un nouveau bâtiment, placé en équerre contre le flanc sud de la chapelle. Des corps avaient été inhumés partout dans le sol de la chapelle et de la cour, à l'intérieur de linceuls et de cercueils en bois dont on pouvait identifier la matière putréfiée.

Inscription "Hic est pauper domus..." brisée en 2002


Nous essaierons de conclure demain, avec quelques exemples d'autres établissements charitables du Cotentin médiéval...

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 11:42

Inventaire en cours : Lettres R à V :

 

- Rauville-la-Place, le Mont-de-la-Place : La fondation de la léproserie du Mont de la Place, à Rauville est datée de 1126, sous le règne d’Henri Ier Beauclerc. Guillaume de Vernon, baron de Néhou, lui attribue au début du XIIIe siècle une partie de la « Foire ès Morts » et de la foire Saint-Laurent, qui se tenaient à ses abords. En 1332, la chapelle des lépreux de la Place (capella leprosorum des Platea) ne disposait plus d’aucun revenu. Le 29 juillet 1541 , les malades de la lèpre et le curé de Rauville, « administrateur d’iceux malades », présentèrent une requête visant à récupérer les revenus qu’ils percevaient sur les deux foires Rauville, alors « saisis en la main du roi ». Ces deux foires se sont longtemps maintenues à Rauvlle, l’une le 9 août, veille de la fête St-Laurent, l’autre le 5 novembre. Vers la fin du XVIe siècle, la chapelle Saint-Jacques des lépreux fut entièrement reconstruite et vouée à Notre-Dame de la Délivrance. Elle constitua dès lors un lieu de pèlerinage et de dévotion pour les femmes en attente d’un enfant.

Rauville-la-Place, chapelle Notre-Dame de la Délivrance, autrefois Saint-Jacques des Lépreux

 

- Ravenoville (anc. canton de Sainte-Mère-Eglise) : Le lieu-dit, « la Maladerie » figure sur le cadastre actuel de la commune (parcelle A1).

- Le Rozel (anc. canton des Pieux) : On trouve au Rozel une série de lieux-dits « la grande maladrerie », « la maladrerie », « la maladrie », « le clos de la maladrerie »… sur le cadastre actuel, hors du village, au sud, sur le bord de la route (A. 104, 105, 134, B. 209…).

 

Sainte-Croix-Bocage (commune rattachée à Teurtheville-Bocage, anc. canton de Quettehou) : Un lieu-dit "la maladrerie" figure sur le cadastre, au nord du village, en bordure de l'actuelle D. 119 (parcelle D.864).

Sainte-Marie-du-Mont (anc. canton de Sainte-Mère-Eglise) : Il existait à Sainte-Marie du Mont une léproserie Saint-Antoine des Ladres, située au village de la Chaussée, en bordure du "Grand Chemin" de la baie des Veys. Le Livre Blanc de 1332 confirme l’existence, dans la paroisse, d’une chapelle des lépreux, dont le curé était le patron et l’administrateur (In parrochia est quedam capelle leprosorum cum cura, cujus rector est patronus).

Existe-t-il un lien entre cette ancienne chapelle de léproserie et la chapelle de la Madeleine de Sainte-Marie-du-Mont, parfois dite « chapelle des Dunes », qui subsiste de nos jours ? Cette chapelle, qui n’est pas citée dans le pouillé de 1332 pourrait-elle correspondre au même édifice ? Comme nombre de maladrerie, on sait que celle-ci accueillait une foire annuelle, le jour de la fête de sainte Marie-Madeleine... et que son vocable est souvent indicatif. La localisation de la maladrerie de Sainte-Marie-du-Mont, au hameau de la chaussée invite toutefois à rejeter cette hypothèse.

Le village de la chaussée à Sainte Marie-du-Mont. Carte dite des ingénieurs du roi, vers 1780

Saint-Lô : Le domaine de la léproserie de Saint-Lô s’étendait sur 14 hectares de terre et comprenait plusieurs bâtiments. Auprès de la chapelle de la Madeleine, sur une vaste esplanade appelée « le Férage de la Magdelaine » se déroulait le 22 juillet une grande foire. Comme en de nombreuses autres foires de léproserie, une taxe était perçue sur marchands, au bénéfice des malades. Fortement délabrés, les bâtiments de la léproserie ont fait l’objet le 18 juillet 1640 d’un état des lieux concluant à la nécessité de travaux de restauration, qui sans doute ne furent jamais entrepris. La chapelle subsiste toujours, à la sortie de la ville, en bordure de la grande route de Bayeux.

Saint-Lô, chapelle de la Madeleine, site d'une ancienne léproserie

Saint-Rémy-des-Landes (anc. canton de la Haye-du-Puits) : Par une charte datant du début du XIIIe siècle, Robert de Taillefer donnait à l’abbaye de Blanchelande « un pré appelé le pré de Gottot, depuis le clos qui fut Robert du Bosc jusqu’à la léproserie, ainsi que tout ce qu’il avait ou pouvait avoir dans ladite léproserie ».

Saint-Lô-d'Ourville (anc. canton de Barneville-Carteret) : Un lieu dit "les maladris" figure sur le cadastre de la commune.

Saint-Sauveur-Lendelin : Un lieu-dit « la maladrerie » figure sur la carte IGN.

Sauxemesnil (anc. canton de Valognes) : On a parfois supposé que le lieu-dit « la Madeleine » qui figure sur la carte de Cassini, au pied du Mont-Epinguet, non loin de la voir antique d’Alauna à Fermanville, pouvait correspondre au site d’une ancienne maladrerie.  Ce nom ne renvoie pas en fait à établissement local mais à la maladrerie de Rouen, dotée au XIe siècle, par Guillaume le Conquérant, de revenus sur cette portion de la forêt de Brix. L'hypothèse de l'existence d'une léproserie à Sauxemesnil, au lieu-dit "la Coucourie" a aussi été évoquée.

Sénoville (anc. canton de Barneville-Carteret) : Une petite série de lieux-dits "la lairie", "la lairie du chemin", "la lairie du carrefour" figure sur le cadastre de la commune, en bordure de la D. 131. Le toponyme "lairie" renvoi peut-être ici au terme "ladrerie" et pourrait désigner un établissement pour lépreux (?).

Sottevast (anc. canton de Bricquebec) : Le lieu-dit « la maladrerie », figure sur la carte IGN et sur le cadastre actuel.

Théville (anc. canton de Saint-Pierre-Eglise) : La « maladerye de Téville » est citée à plusieurs reprises dans le journal de Gilles de Gouberville (1549-1562) et le lieu-dit « les maladries » figure sur cadastre actuel de la commune (parcelle B.03 et voisines), jouxte « les Louteries ». Cet établissement fut probablement supprimé à une date précoce et remplacé au XVIIe siècle par une école, fondée en 1662 par Guillaume Renouf, « sieur de la Madeleine », au village de Sauxtourps.

Le Theil (anc. canton de Saint-Pierre-Eglise) : Une série de lieux-dits « la maladrerie », « les maladreries », « la maladrerie du chemin »… figure sur le cadastre actuel de la commune du Theil, au nord-est du village, en bordure de la « chasse de la maladrie », sur le tracé de la voie antique d’Alauna au Cap-Lévy de Fermanville, dans un environnement jadis forestier.

Torigni-sur-Vire : Le lieu-dit « la Maladrerie » figure sur la carte IGN, au sud-ouest du bourg, sur le point culminant de la commune, et désigne toujours le chemin y conduisant. L’établissement a été réuni en 1696 à l’hôpital de la ville.

Tourlaville : Une chapelle de la Madeleine, peut-être dépendance d’une ancienne maladrerie, est citée à Tourlaville dans le pouillé de 1332.

Vasteville (anc. canton de Beaumont-Hague) : La Chapelle de la Madeleine subsistait encore sur la lande de Vasteville en 2010 mais a été détruite depuis. Sa position à l’écart du village, non loin d’un axe routier, et son vocable de la Madeleine conviendraient bien à une ancienne léproserie, mais nous n’en avons pas la certitude. Le pouillé de 1332, mentionne deux chapelles à Vasteville, mais n’en précise ni le vocable ni la fonction.

La chapelle de la Madeleine de Vasteville sur une photographie ancienne (G. Sorel/Vikland)

Vauville (anc. canton de Beaumont-Hague) : le chartrier de l’ancien prieuré Saint-Michel du Mont de Vauville contient un acte, datant probablement du début du XIIIe siècle, mentionnant une donation effectuée par Guillaume de Vauville au profit des lépreux de la paroisse.  Un autre acte, daté vers 1220 cite, parmi d'autres éléments localisés à Vauville, la maison des lépreux.

Vesly (anc. canton de Lessay) Un document de 1452 mentionne le « Chemin tendant de l'église dudit lieu de Velly à la maladrerie dudit lieu »?;

Synthèse :

Cette liste des maladreries cotentines ne constitue probablement encore qu’une recension partielle, ne listant qu’une partie seulement des établissements pour lépreux ayant existé en Cotentin à l’époque médiévale. Elle comprend dans le même temps un certain nombre de localisations incertaines, qu’une étude plus développée permettrait peut-être d’invalider. Comme nous l’évoquions en introduction, nous invitons chaque lecteur, sur son propre ordinateur, à partir lui-même en quête de nouvelles mentions toponymiques susceptibles d’enrichir le corpus…

Les observations que l’on peut déduire des cas présentés restent globalement conformes à celles qui ressortent d’autres inventaires régionaux et des études générales consacrées aux maladreries médiévales.

Le choix des vocables met nettement en avant la figure tutélaire de sainte Marie-Madeleine, suivie d’assez loin par Thomas-Becket, saint Blaise et saint Clair, dans un palmarès qui recoupe la liste des saints patrons habituellement privilégiés dans toute la Normandie et au-delà. La localisation des sites identifiés, à l’extérieur du village ou du bourg, en bordure d’une route de quelque importance, offre une autre caractéristique récurrente de ces établissements. La relégation fréquente des maladreries à l’écart des vivants, en limite de paroisse, dans des espaces boisées, des landes ou d’autres terres « vaines et vagues », ne résulte probablement pas seulement de la volonté de tenir les lépreux à l’écart ; il faut tenir compte aussi du mode de gestion de ces léproseries rurales, dont le financement et l’usage pouvaient souvent se répartir entre les populations de plusieurs villages voisins. L’éloignement, tout relatif, des léproseries (à quelques kilomètres de l’église au maximum) n’empêchait donc pas certaines formes de connivences, leur implantation aux confins les plaçant même au centre d’un réseau de coopération inter-paroissial. L’association souvent constatée entre les foires rurales et les maladreries, leur position en bordure des principaux axes routiers, suggèrent bien qu’il s’agissait de lieux de passage, de rencontre et d’échanges commerciaux. Le paradoxe est troublant, lorsqu’on se rappelle que la fréquentation des foules et la vente des produits de leur exploitation agricole étaient interdites aux lépreux du diocèse ! Mais les foires de léproserie étaient réellement si nombreuses que l’on doit admettre le rôle actif et dynamique qu’ont exercé ces établissements dans le maillage des campagnes par un dense réseau de pôles d’échanges commerciaux.

L’une des principales leçons de cette étude, demeurée très superficielle, réside bien dans la perception qu’elle contribue à nous donner d’un temps du territoire où dominait une forme presque paroxystique de proximité. Un paysage à la Breughel, intensément peuplé, densément structuré et finalement très bien équipé, mais où l’encadrement des individus s’exerçait sans doute souvent comme une contrainte. Nous aurons l’occasion d’approfondir cette réflexion en élargissant l’étude, au cours des prochains jours, à d’autres équipements charitables.

Synthèse : localisation des sites identifiés sur la carte de Mariette de la Pagerie

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 11:21

Inventaire en cours : Lettres L à Q :

 

Lessay : En 1408 est mentionné le « quemin tendant de Criences à la maladrerie de Lexé » (chemin tendant de Créances à la maladrerie de Lessay). Cette maladrerie se trouvait au sud du bourg, non loin de la chapelle Notre-Dame de la Lande.

Lieusaint (anc. canton de Valognes) : En 1238, des rentes sont données par le dénommé Guillaume Bausebois, clerc, sur une pièce de terre assise « auprès du ménage des Lépreux de Lieusaint » ; On trouve aussi mention, en 1427, d’une terre nommée « le pré du cimetière des Lépreux », et d’un « quemin allant de Valoingnes à la maladrerie ». Cette ancienne maladrerie correspond à la ferme dite de la Madeleine, qui a conservé le vocable que portait la chapelle des lépreux. Cet établissement semble avoir disparu assez tôt, remplacé à la fin du XVe siècle par l’hôtel Dieu de Valognes. La maladrerie de Lieusaint se trouvait en limite nord-est de la paroisse, en bordure de l’ancienne voir romaine de Valognes (Alauna) à Coutances.

La Madeleine de Lieusaint sur la carte de Mariette de la Pagerie

Lieusaint, la Madeleine, logis du XVe siècle (détail)

Magneville (anc. canton de Bricquebec) : Lieu-dit « les maladreries », « la maladrerie du chemin » sur le cadastre ancien et le cadastre actuel, en limite paroissiale de Golleville, auprès de la grande route menant de la baie des Veys à Surtainville, dite « carrière Bertran » (avoisine « la terre au loup »).

Magneville, localisation des topononymes "les maladreries"

sur le cadastre ancien de la commune.

Martinvast (anc. canton d’Octeville) : On trouve mention en 1409 de « trois vergées de terre assises en la paroisse de Martinvast, eu trans de la maladrerie, bute au chemin de Bricquebec à Cherbourg ».

Le Mesnil-au-Val (anc. canton de Tourlaville) : Le lieu-dit « la malarderie » ( pour maladrerie ?) figure sur le cadastre actuel (parcelle B. 900).

Mobecq (anc. canton de la Haye-du-Puits) : La "maladrerie de Bô" à Mobecq est citée dès le XIIe siècle dans le cartulaire de l’abbaye de Blanchelande. Selon l’abbé LECANU (Histoire du diocèse de Coutances, t. I p. 193), les biens de cette maladrerie furent réunis après 1687 à l’hôpital de Saint-Sauveur-le-Vicomte (installé par Louis XIV dans le château médiéval), qui devait à ce titre entretenir deux pauvres de la paroisse de Mobecq.

Montfarville (anc. canton de Quettehou) : La maladrerie de Montfarville est bien attestée depuis le début du XIIIe siècle. En 1210 est mentionnée la « foire des lépreux », dont les revenus appartenaient à l’abbaye de Montebourg. En 1225, Samson Folliot, seigneur de la paroisse, figure parmi les bienfaiteurs de cet établissement. Le pouillé de 1332 précise que la chapelle des lépreux de Montfarville, vouée à sainte Marie-Madeleine était desservie par un vicaire, qui touchait une rémunération de 10 deniers lorsqu’il procédait à l’inhumation de pensionnaires défunts. Le curé de la paroisse était tenu chaque année de venir y célébrer une messe, le jour de la foire, à la sainte Marie-Madeleine. Par une disposition fréquente mais rarement évoquée dans nos sources, le curé devait aussi hériter des biens des lépreux, qui n’étaient pas eux-mêmes autorisés à établir un testament.

Il est indiqué dans un document de 1456 que la léproserie de la Madeleine de Montfarville venait « butter sur le Chemin du Roi ». La mention « chapelle ruinée » repère sa position sur un plan levé vers 1780 par les ingénieurs du roi. Elle se trouvait à l’est du village, en bordure de la route de Barfleur (à l’emplacement précis de « Top Garage »). Son souvenirs s’est conservé dans le nom de la rue voisine, baptisée « rue de la Madeleine ». Ses revenus ont été attribués en 1696 à l’hôtel-Dieu de Valognes.

Montfarville, la chapelle de la Madeleine sur un plan levé vers 1780 par les ingénieurs du roi

Moyon (anc. canton de Tessy) : La léproserie Saint-Germain de Moyon est citée dans un acte de 1256, mentionnant sa donation au prieuré de Brewton en Angleterre. En 1260 l’établissement revint par échange à l’abbaye de Troarn (Calvados).

Néhou (anc. canton de Saint-Sauveur-le-Vicomte) : la chapelle de la maladrerie de Néhou, fondée par Richard de Vernon, fut consacrée en 1222 par l’évêque de Coutances sous le vocable de Saint-Jean, sa desserte étant confiée aux frères de l’hôtel-Dieu de Saint-Lô. Cette fondation aurait elle-même été précédée par une première maladrerie, disposant d’une chapelle vouée à Saint-Gilles, au profit de laquelle une foire avait été fondée en l’an 1200 par le roi Jean-Sans-Terre. Un acte du XVe siècle précise que cette chapelle était désormais vouée à la Vierge, ce qui fait le troisième vocable attesté pour un même sanctuaire ! La maladrerie Saint-Jean, était connue également sous le nom de « prieuré du Belarbre » ou « chapelle de Montroc » avant d’être reconstruite en 1823, pour devenir l’église paroissiale de Saint-Jacques de Néhou.

Saint-Jacques-de-Néhou, statue de Saint-Roch (saint protecteur contre la peste)

Neville-sur-Mer (anc. canton de Saint-Pierre-Eglise) : un lieu-dit « le pré de la malarderie » ( pour maladrerie ?) figure sur le cadastre actuel (parcelle B. 169).

Nicorps (anc. canton de Coutances) : Lieu-dit « la maladrie » (IGN) non loin du village et de l’église Saint-Corneille.

Omonville-la-Rogue (anc. canton de Beaumont-Hague) : Sur une hauteur, auprès d’un tertre dit le Hutch-Heu et d’un ancien lazaret, aurait existé une fontaine dite de la Maladrerie (Anselme DELAPORTE, Annuaire du département de la Manche, 1834). Nous n’en avons pas retrouvé trace.

Percy (anc. canton de Gavray) : Le lieu-dit « la maladrerie » figure sur la carte IGN.

Querqueville : On trouve mention en 1433 d' « une pièce de terre d'une vergie, assise en Querqueville à la Marche, bute sur le tourniail de la Maladrerie et au chemin du Roy».

Quettehou : L’existence de la léproserie de Quettehou est mentionnée dans le « Livre Blanc » ou pouillé de 1332, d'après lequel il n’était pas d’usage de célébrer la messe dans l’oratoire de la léproserie. Comme à Montfarville, le curé héritait des lépreux, et devait leur administrer les sacrements et la sépulture. Cette maladrerie se trouvait au sud du bourg de Quettehou, en bordure de route, auprès de la chapelle d’Isamberville.

  • « Item quoddam oratorium leprosorum est in dicta parrochia, in quo non fuit consuetum missas celebrari. Rector percipit oblationes super dictis leprosis et mobilia cujuslibet, quando decesserint, et ministrat eidem sacramenta et ecclesiasticam sepulturam ».

Localisation de la maladrerie de Quettehou sur un plan levé vers 1780 par les ingénieurs du roi

Quettreville-sur-Sienne : Un lieu-dit « la maladrie » figure sur le cadastre actuel (ZI 1,2,4 et voisines).

(à suivre...)

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