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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 10:09

Vendredi 22 juin, dans le cadre de la IIIe édition des journées nationales de l'archéologie, sera proposée au public valognais une présentation des découvertes et des observations effectuées lors de la campagne de diagnostic menée à l'automne 2011 sur la place du château.

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Cette conférence, animée par Mme Bénédicte GUILLOT, archéologue au sein de l'Institut national de la recherche archéologique préventive, permettra de mieux appréhender la nature et l'étendu des vestiges subsistant de l'ancienne forteresse royale, détruite en 1682, qui vint au milieu du XIVe siècle se substituer au manoir des ducs de Normandie. Bien que limités dans l’espace et dans la durée, ces sondages ont permis de dégager des pans de maçonnerie tout à fait significatifs. Ils témoignent du maintien de portions importantes de l’ancien château, parfois immédiatement affleurant sous le bitume de la place actuelle.

Menée à l'initiative de M. Jacques Coquelin, maire de Valognes, et de son conseil municipal, cette manifestation est proposée en collaboration avec la Direction régionale des affaires culturelles de Basse-Normandie et l’Institut national de la recherche archéologique préventive. Elle se tiendra à partir de 19h00 dans la salle du château, place du château, à Valognes.

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Accès gratuit et libre pour tous


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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 18:55

11, Rue de Wéléat

 

L'hôtel de Touffreville fut probablement édifié vers le milieu du XVIIe siècle, sur la base d'une construction antérieure, par Pierre Jallot, sieur de Sainte-Suzanne-en-Bauptois et de Hautmoitiers. Pierre Jallot avait titre de gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, capitaine appointé de cent hommes d’armes pour le service de Sa Majesté. Marié en 1644 avec Jeanne le Verrier, il meurt à Valognes le 13 décembre 1676. A la mort de sa veuve, décédée à Valognes le 6 juillet 1688, l’hôtel est transmis à ses neveux, François-Hyacinthe Lefevre de Montaigu et Jean-Louis-Charles Lefevre de Haupithois. Le 14 juin 1693, ceux-ci revendent leur propriété aux frères Jean-Jacques et Pierre Folliot, issus d'une famille anoblie en 1654. Il est alors précisé dans l'acte de vente que l’hôtel nécessite "plusieurs réparations considérables à faire aux maisons et mesnages et aux clostures (…) à raison de leur antiquité".

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Jean-Jacques Folliot, subdélégué de l’Intendant à Valognes, reste propriétaire de l’hôtel de Touffreville jusqu'en avril 1720, date de sa vente à Henri le Berceur, marquis de Fontenay. L'édifice comprenait alors "une grande maison à porte cochère se consistant en une salle, grand cabinet, chambre et garde-robe à costé avec la cuisine, office, cavot, chambres et greniers et autres appartements avec une petit cour fermée à muraille du costé de la rue avec les cours, basse-cour, deux jardins l'un en forme de parterre et l'autre de légumier, une allée plantée d'ormes qui a vue sur l'étang du grand moulin et pièce du Gisors". Le 17 janvier 1724 Jacques-François le Berceur, comte de Fontenay, cède la propriété à François des Portes, seigneur de Gourbesville, conseiller secrétaire du roi, maison et couronne de France et de ses finances. Le 28 janvier 1750, son héritier, Jean-Pierre des Portes, revend l'hôtel pour le prix de 30.000 livres à Gilles-René Lefevre des Londes. La vente comprenait huit vergées de terre encloses de murailles, "dans lesquelles passe la rivière du Merderet, et où se trouve une grande maison avec cours et aménagement", ainsi que quatorze autre vergées de terre "sur partye desquelles est un tènement de maisons nommé le Grand Moulin, lequel se consiste en une salle dans laquelle sont trois tournants faisant de blé farine, une autre salle à costé, chambre, grenier, cellier, écurie et étable, avec les cours et boelles… ". Gilles-René Lefevre des Londes était le fils d'un marchand, bourgeois de Valognes, et premier échevin de la ville. Bachelier de l'université de Caen en 1724, il fut greffier, puis avocat, puis receveur des tailles et enfin subdélégué de Valognes. Le 23 octobre 1751, il achète, moyennant la forte somme de 44.164 livres, la charge anoblissante de conseiller secrétaire du roi. Le 15 juillet de 1752, il revend l'hôtel à Jean-François Levéel, sieur de Bellefontaine, notaire à Valognes. Ce dernier revend la propriété, le 17 août 1755, à Charles Simon, écuyer, sieur de Touffreville et du Breuil, procureur des Eaux et Forêts de Valognes, issu d'une famille anoblie à Rauville-la-Bigot en mars 1551. Au nombre des huit enfants de Charles Simon de Touffreville, figurent notamment Eulalie Françoise et Charlotte-Françoise, qui serviront de modèles à Barbey d'Aurevilly pour les demoiselles de Touffedelys de son roman "Le chevalier des Touches".

Charles Simon revend l'hôtel le 21 septembre 1788, à Louis Jacques Sobol, avocat, demeurant à Valognes.

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La façade sur rue, flanquée de deux étroits pavillons latéraux, s'articule autour d'un avant-corps central large de trois travées, couronné par un attique et un fronton triangulaire. Les deux pavillons latéraux sont larges d'une travée unique et couronnée d'un fronton cintré. Un bandeau horizontal sépare le rez-de-chaussée et le premier étage sur toute la longueur de la façade. Les moellons sont aujourd'hui apparents mais il est nettement perceptible que l'édifice était initialement destiné à être revêtu d'un enduit couvrant. La façade postérieure est accolée en son centre d'une tour carré d'époque Renaissance renfermant un escalier en vis. L'autre partie est percée de deux travées. Toutes les baies de cette façade ont un linteau droit et semblent avoir été repercées au XVIIIe siècle.

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Dessin de André Mare - Projet d'illustration pour Le Chevalier des Touches de Barbey d'Aurevilly

L’accès dans la cour et les jardins de l’hôtel de Touffreville se fait à gauche de l’édifice par une porte cochère surmontée d’un fronton en plein-cintre identique à ceux couronnant la façade sur rue. 


Stéphanie Javel/Julien Deshayes/Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 12:39

Le coin du champ, n°1

Cet édifice ne figure sur aucune carte ancienne et n’est cité dans aucun document d’archive. Il semble qu’il soit resté, depuis ses origines, en possession de la même famille. D’après les écorces de glands visibles devant l’entrée et aux abords immédiats, je suppose qu’il s’agit de la famille Ecureuil, très anciennement implantée en Cotentin, avant même les colons scandinaves. Cette dernière malheureusement n’était pas là pour nous recevoir.

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L’aspect de la souche qui forme le gros œuvre de cette demeure semble dater d’un demi-siècle environ. Les fils de fer barbelés qui l’enserrent sont une adjonction postérieure, effectuée de main d’homme. L’ensemble de la construction est en bois de chêne et la couverture en feuilles amovibles. Depuis le seuil d’entrée se dégage un vaste panorama sur la ville de Valognes et les champs environnants. 

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L'un des arbres voisins mérite aussi d'être signalé. Il manifeste par son décor de façade un évident parti d'anthropomorphisme ornemental, rare en Cotentin à cette période.

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J. Deshayes, mai 2012

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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 13:17

En contrebas de la nationale 13, sur la rive droite de la rivière de Gloire, émerge de la verdure une chapelle à laquelle s’attache une légende  dorée : "Il y a longtemps, une vieille femme ermite, réputée pour sa sainteté, qui ramassait du bois mort dans la forêt de Brix, trouva une statuette de la Vierge portant l’inscription Notre Dame de Gloire. Elle l’emporta et la rangea chez elle dans son armoire. Le lendemain la statuette avait disparu ; mais en retournant au bois elle la retrouva à où elle l’avait trouvée la veille. Le prodige, qui se renouvela encore le surlendemain, exactement de la même façon, fut interprété par la population et même le clergé, comme un vœu de la Sainte Vierge de voir s’élever un sanctuaire à cet endroit".

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Cette légende fondatrice ne renvoie bien entendu à aucune date précise. Eu égard à cette incertitude, d’aucuns ont émis l’hypothèse que cette légende était née au XIXe siècle…. Qu’importe, puisque cette légende existe, elle appartient désormais à la mémoire du lieu.

Concernant le construction de la chapelle actuelle, il existe un acte de fondation datant du 18 octobre 1652, par Pierre Le Roux, chanoine, habitant du Bourg de Valognes. L’inhumation de ce même chanoine dans le chœur de la chapelle en 1659 constitue un indice sérieux d’achèvement de l’édifice. Les éléments du très beau retable en bois polychrome du XVIIe siècle qui fut installé dans l'édifice à cette date, ont malheureusement été retirés pour être sommairement entassés dans une propriété privée.

Les raisons de cette édification étaient avant tout pratiques : les habitants des lieux, trouvant les églises de Valognes et de Négreville trop éloignées, avaient souhaité un lieu de culte plus proche. Une fois construite, il se forma autour de la chapelle une sorte de vie paroissiale, d’autant plus visible que le village prenait de l’importance. La célébration dominicale y sera assurée jusque vers 1860. Au delà n’y fut plus fêtée que l’Assomption le 15 août, puis uniquement les rogations (du latin rogare : demander …l’abondance des fruits de la terre) jusqu’en 1955.

Du reste, et bien que mesurant seulement 16 m sur 6, la chapelle se dotera avec le temps et jusqu’au XIXe siècle, des attributs d’une église paroissiale : cloche, (abritée par un petit campanile à bâtière) ; percement d’une grande baie au-dessus de la porte principale à l’ouest ; porte latérale au sud pour l’accès des fidèles ; fonts baptismaux ; bancellerie  et même tribunes. 

Malgré cette évolution avérée dans sa fonction, la chapelle du Pont à la Vieille continue à poser de nombreux points d’interrogation quant à son architecture, homogène en apparence  seulement : les baies en arc brisé, maladroitement insérées dans la maçonnerie, surtout au Sud, ne sont-elles pas des éléments de remploi ? Les pierres calcaires, taillées en petits blocs réguliers, intégrées au moellon de grès du mur gouttereau Nord, ne renvoient-elles pas à un monument plus ancien, quand on sait que ce type d’appareillage, proche de celui du balnéaire d’Alauna, à subsisté dans la région jusqu’au XIe s. ! Enfin, le chevet à trois pans possède côté sud, un ressaut disgracieux et totalement incompréhensible ….

Or, un acte de 1586, cité par l’Abbé Adam dans son "Etude sur le ville de Valognes" (1912) semble indiquer qu’il existait déjà, avant la fondation de 1652,  un sanctuaire en cet endroit. Il mentionne en effet comment, le 3 août de chaque année, les Cordeliers de Valognes effectuaient un pèlerinage à Notre-Dame de Brix « avec station, à l’aller, à la chapelle du Pont à la Vieille".

En dépit de sa modestie et même de ses imperfections, cette chapelle séduit par son pittoresque autant que par la légende qui s’attache à ses origines. Son entretien contribue à la sauvegarde du patrimoine de la commune de Saint-Joseph et plus largement de tout le Valognais.

A.Vincent, juin 2000

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 18:14

PROPRIETE PRIVEE/ NON ACCESSIBLE SANS AUTORISATION / LOCATION DE GITES

 Mariette 1689 détail 1

La Houlette sur la carte de Mariette de la Pagerie, 1689

 

I - Historique sommaire

Les formes anciennes du lieu dit "la Houlette" sont Holeta, Houlate, Holate… L'étymologie de ce nom semble dérivée du scandinave hollr = le trou/ le creux/ la profondeur, qui à notamment donné les noms de commune "Houlgate" ou "Houlbec". On pourrait donc traduire la Houlette par "le petit creux", ou quelque chose d'approchant. Cette définition convient assez bien au site du manoir, édifié sur le rebord de la déclivité d'une vallée encaissée.

 

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A - Les seigneurs de la Houlette

La première mention recensée concernant le manoir de la Houlette à Quettetot figure dans le registre des fiefs de Philippe Auguste, rédigé vers 1210, peu après l'annexion de la Normandie au domaine royal. Le "feodum de Holeta" était alors tenu par Robert de Silly pour un tiers de fief chevalier mouvant de la baronnie de Bricquebec. S'il n'existe aucune certitude concernant l'origine de la famille de Silly, il paraît vraisemblable que son berceau se trouvait à Silly-en-Bessin, non loin de Bayeux, où Robert possédait à la même époque un plein fief de haubert tenu des Bertran sous leur baronnie de Roncheville. Robert de Silly possédait également des portions des fiefs du Mesnil et de Heullant, dont il rendait également hommage aux Bertran. Il figure parmi les témoins d'une charte jointe au cartulaire de la baronnie de Bricquebec, des environs de 1200-1210, concernant des terrains situés à Quettetot.Cette famille portait pour armoirie un écu "d'hermine à la fasce vivrée de gueules surmontée de trois tourteaux de même".

Le premier successeur connu de Robert de Silly est Pierre de Silly (Petrus de Sulleio), qui figure en 1259 comme donateur d’une rente sur le moulin de Longueville, situé à Saint-Germain-le-Gaillard, au profit de l’abbaye du Vœu. Vient ensuite Gautier (1er) de Silly, vivant en 1289, qui serait mort en 1323. Le Pouillé de la cathédrale de Coutances, rédigé en 1332, indique que le droit de patronage de la chapelle manoriale de la Houlette revenait alors aux héritiers dudit Gautier de Silly.

En 1340 Guillaume de Silly, écuyer, "seigneur de la Holate", accompagne Robert Bertran aux guerres de Flandres et de Hainaut. En 1346 il effectue une transaction pour l'acquisition de deux pièces de terre situées à Quettetot. En 1350, il perd un procès intenté contre Guillaume Bertran au sujet de droits de coupe sur le bois voisin de la Grande-Haie.

Le successeur de Guillaume est Gautier (II) de Silly, vivant en 1371. Il épousa Philipotte de Lanquetot, issue d'une famille établie au Vrétot, à Quettetot et dans les environs immédiats. Elle apportait en douaire la vavassorie noble du Lanquetot, dont une partie des terres sera ensuite rattaché au domaine fieffé de la Houlette. Philipotte de Lanquetot est signalée veuve à l'occasion d'une enquête menée en 1399. De son union avec Gautier de Silly naquit Marguerite de Silly, qui épousa Pierre Hervieu, seigneur de Sénoville, et Pierre de Silly, qui portait en 1400 le titre de seigneur de la Houlette. Il possédait aussi la ferme de Brienchon, propriété ayant rang de vavassorie roturière, située non loin du manoir de la Houlette. Il figure avec son frère Robert de Silly comme témoins d’un acte passé en date du 30 juin 1418 et décéda probablement peu après. Dans une « prisée » de la baronnie de Bricquebec rédigée en 1426, la Houlette est dite appartenir aux « hoirs Pierre de Silly ».

 

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En mars 1432 Gautier III de Silly - le petit-fils ou le neveu de Robert ? - lui avait succédé. Il est alors cité pour avoir fieffé des terres lui appartenant près du manoir de Lanquetot, sur la paroisse du Vrétot. Il apparaît également en 1436 dans une procédure relative à une rente de 15 quartiers de froment, dont il était tenu de s'acquitter au nom de son père Guillaume "en son vivant écuyer et seigneur de la Houlette", au profit de Robert de Haville, époux de sa sœur Philipotte. Gautier de Silly avait lui-même épousé en 1437 Colette du Buret, veuve de Jean Meurdrac. Il figure dans divers autres aveux ou transactions datées entre 1438 et 1459 et semble être décédé avant 1460. Le 21 mai 1460, c'est en effet un dénommé Jean le Hervy, "écuyer seigneur de Préaux et de Sully, héritier de Richard de Sully en son vivant écuyer" qui rendait aveu pour le fief de la Houlette. Probablement agissait-il en tant que tuteur des enfants mineurs de Gautier III de Silly, et au nom d'un oncle ou d'un autre parent (?).

Il semble en tout cas que la succession de Gautier (III) avait été reprise à compter de 1462 par un nouveau successeur également prénommé Gautier (IV), que l'on trouve mentionné dans de nombreuses occurrences à partir de cette date, et jusqu'en 1476.

Lui succéda ensuite Bertin de Silly, qui, par son mariage en 1474 avec Marie de la Roche-Guyon, veuve de Michel d'Estouteville, baron de Bricquebec, allait entraîner un accroissement considérable des biens et de la notoriété de la famille. Cette union a fait l'objet d'assez nombreux commentaires, tant la différence de rang était importante entre la veuve du baron de Bricquebec et ce petit seigneur du Cotentin. Souhaitant de toutes ses forces s'y opposer, Guyon d'Estouteville, fils aîné du seigneur de Bricquebec, adressa en 1499 une requête au roi, se désolant du fait que ce mariage s'était fait "sans le conseil de ses parents et amys, mesme de ses deux fils et à leur grant desplaisance" Il y souligne aussi que Bertin de Silly n'était que le "serviteur de sa mère" et son "vassal gentilhomme". De fait, Marie de la Roche-Guyon disposa en faveur des enfants nés de ce second lit de la majeur partie des ses biens. Les descendants des seigneurs de la Houlette devinrent ainsi comtes, puis ducs de la Roche-Guyon, seigneurs d'Auneau, de Rochefort, de Lonray, d'Acquigny, ainsi que de biens d'autres fiefs. En Cotentin même, "noble et puissant seigneurBertin de Silly, comte de la Roche-Guyon, se déclarait encore, en 1509, seigneur de Pierreville et de Bunehou.

Compte tenu du conflit extrêmement tendu que ce mariage engendrera ensuite avec les Estouteville (Le procès opposant les descendants de Bertin de Silly et Adrienne d'Estouteville durait encore en 1547 et ne prit fin que grâce à l'intervention personnelle du roi Henri II, qui convoqua cette année là les deux partis à Fontainebleau pour exiger un compromis), on peut en revanche considérer que la Houlette - située dans l'orbite immédiate du château des puissants adversaires de Bertin de Silly - cessa dès lors de constituer le lieu de résidence des de Silly. En juillet 1494, probablement suite à la confiscation du fief, c'est Guyon d'Estouteville, seigneur de Bricquebec, qui s'en déclarait possesseur.

Par la suite, la Houlette fut provisoirement fieffée au dénommé Raoul de Brully, qui détint la seigneurie depuis au moins février 1559 jusqu'octobre 1563. A compter d'avril 1558, toutes les archives consultées en attribuent la possession aux barons de Bricquebec. Dans un aveu de la baronnie de Bricquebec rendu en 1696 par Anne Geneviève de Bourbon, le fief , "assis à Quettetot et s'étendant au Vrétot, Saint-Germain-le-Gaillard et ailleurs" est dit être « rentré depuis longtemps en notre domaine non fieffé » et se trouver désormais réuni au corps de la vicomté et baronnie de Bricquebec.

Durant tout le moyen âge, la Houlette avait appartenu à l'ensemble très étendu et cohérent que constituait la baronnie de Bricquebec. Comme ceux de Magneville, des Perques, de Saint-Martin-le-Hébert ou encore du Rozel et de Surtainville, ce manoir faisait partie du premier réseau des fiefs satellites de l'honneur des Bertran, formant une couronne resserrée autour du chef de la baronnie. Il s'agit en définitive d'un bon exemple de dépendance vassalique de niveau secondaire, où non seulement la possession des différents fiefs mais également les alliances matrimoniales, se placent en priorité sous la tutelle du suzerain relatif. Au XVe siècle, Bertin de Silly, que ses détracteurs qualifièrent avec réprobation de « serviteur » de Marie de la Roche-Guyon, ne faisait, dans sa position de « vassal gentilhomme », que prolonger une longue tradition d'attache familiale aux maîtres de la baronnie.

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B - Le domaine de la Houlette

Je n'ai pas trouvé d'aveu ancien détaillant la composition du fief et de ses dépendances. Les déclarations d'aveux rendus aux XVe et XVIe siècle par les vassaux de cette seigneurie permettent cependant de s'en faire une idée assez précise. Outre le parc forestier, le moulin et la chapelle de la Houlette, encore repérables sur le cadastre ancien, en dépendait notamment le moulins de Launay à Quettetot et celui de Longueville, à Saint-Germain-le-Gaillard. Les vassaux de la seigneurie en étaient "moutains", c'est à dire qu'ils étaient tenus d'y moudre leur blé et qu'ils devaient en assurer l'entretien et les réparations. Ceux-ci étaient aussi sujets au service de faucher et faner les foins du pré Brienchon et du pré Vauttier. Les plus aisés d'entre ces tenanciers, ceux qui possédaient un attelage, devaient assurer le transport de la récolte jusqu'au manoir. Pour le labour des champs, ces derniers s'acquittaient aussi de deux corvées annuelles de charrue, "l'une devant Noël (pour le froment), l'autre après (pour l'avoine)", et ils percevaient pour cela une somme d'argent de quatre deniers. De la Houlette dépendait aussi l'ancienne lande des Bouillons, dite aussi "commune de la Houlette", qui occupaient deux cent vergées de terres "vaines et vagues" aux confins de Quettetot, Grosville et Rauville-la-Bigot. A l'intérieur de cette lande, les "hommes et tenants de la sieurie de la Houlette" possédaient un droit de pâture pour leurs bestiaux. Le cadastre actuel conserve également la dénomination de l'ancien marais de la Houlette, qui occupait tout le fond de vallée de la rivière en amont du manoir, depuis le hameau Chouenel.
 
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Détail d'une carte du Cotentin dressée au XVIIe siècle par Louis-Nicolas de Clerville (1610-1677),
où figure le manoir de la Houlette.
Noter l'ampleur de la "lande des Bouillons" 

Au nombre des usages féodaux qui liaient les vassaux à leur seigneur, on trouve la mention d'un autre devoir, consistant, lorsque des noces étaient célébrées sur ce fief, à faire porter un gâteau au manoir par les nouveaux mariés. Le 21 novembre 1476, Guillaume Mahault, tenant la vavassorie de Brienchon, déclarait en particulier : " Si je me marie sur les fieux de mondit seigneur, doy un gastel d'un boisseau de froment, une longe de bœuf suffisante, un pot de vin, et doy disner, ma femme et moy avec mondit sieur, et mon valet qui porte le gastel, vin et bœuf doit disner avec les domestiques de mondit sieur, et doiyt ma femme une chanson à la dame dudit lieu de la Houlette le jour que je ferais porter les choses dessus dittes et que je disne ma femme et moy avec mondit sieur". Comme tenanciers du fief de la Houlette, ces personnes devaient un service de guet au château de Bricquebec, et étaient aussi tenus de participer à l'entretien des clôtures du parc de Brémont, servant de réserve de chasse aux barons du lieu.

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Quelques unes des tenures du manoir de la Houlette sur la carte de Bitouzé Dauxmesnil (1835)

Parmi les resséants rendant aveux à la seigneurie aux XVe et XVIe siècles, sont notamment mentionnées les familles Simon, Lepigeon, Le Scene, Bihel, Labey, Chouesnel, Grisel, Brisset, Douesnard, Letullier ou Lecotte, le Roux… Les hameaux Pigeon, l'Abbé, Grisel, le Tullier, Commenchail ou Choisnel, la Cocotterie, le hameau Bihel et la Bihellerie conservent aujourd'hui dans la toponymie le nom de ces anciens possesseurs. La ferme du Valvicart (aujourd'hui le Vauvicart) et le hamel des Bosquete (aujourd'hui hameau Bosquet), ainsi que d'autres tenures situées à Saint-Germain-le-Gaillard, Pierreville, Sénoville, Vasteville, Rauville-la-Bigot et le Vrétot constituaient d'autres propriétés roturières relevant de la seigneurie de la Houlette.

L'administration de cette seigneurie nécessitait l'emploi d'un personnel particulier. En novembre 1446, du vivant de Gautier de Silly, le dénommé Thomas Lemarchand, procureur de la seigneurie, assistait Jourdain Leblond, qui en était le sénéchal.

 

II - Description

La Houlette occupe le rebord d'une colline boisée, au coeur de l'une des portions de ce qui fut jadis l'importante forêt de Bricquebec. Selon un principe d'implantation relativement courant, les bâtiments sont établis au sommet d’une déclivité naturelle, située entre la vallée destinée aux pâtures et le plateau où se concentre l'essentiel des terres labourables. Cette implantation présente aussi une valeur défensive, que devait initialement renforcer une clôture reliant les différents bâtiments regroupés autour de la cour manoriale.

Le cadastre de 1829 montre, à gauche du logis seigneurial, un bâtiment inclus dans une pièce de terre semi-circulaire. Aujourd’hui une maison moderne, construite dans les années 1970, occupe à cet emplacement le sommet d’une butte artificielle qui domine la cour manoriale. Au dire de M. et Mme Simon, les propriétaires actuels, cette butte de terre préexistait à la construction de la nouvelle habitation, et pourrait donc correspondre aux vestiges d’une ancienne motte seigneuriale. Aucun élément n'indique cependant la présence de fossés complétant le système défensif.

Une chapelle disparue, encore visible sur le cadastre ancien de la commune, se trouvait en retrait, au sud de la cour. Cette chapelle est signalée en 1332, dans le pouillé du diocèse de Coutances, et appartenait alors aux héritiers de Gauthier de Silly. Le cadastre ancien de la commune de Bricquebec fait également figurer le moulin manorial, situé en fond de vallée et associé à une vaste digue destinée à en alimenter le bief. Une vaste pièce de terre s'étendant sur le versant opposé y est désigné sous le nom de "Parc de la Houlette", désignant la fonction initiale de cet espace boisé rattaché au domaine non fieffé du manoir, qui devait initialement servir de réserve de chasse et/ou de lieu de parcage pour le bétail.

Houlette 3

Cadastre de 1829 - Le manoir et ses dépendances

Le logis est constitué d'un bâtiment de plan rectangulaire d'environ quatorze mètres sur six, doté d'une petite aile formant retour à l'aplomb du pignon ouest. Une seconde aile formant équerre au niveau du pignon oriental, encore discernable par des traces d'arrachements, a été supprimée postérieurement au tracé du cadastre napoléonien.

L'élévation de l'édifice comprend deux niveaux. Le rez-de-chaussée est partiellement surélevé sur un niveau de soubassement permettant de rattraper le dénivelé naturel du sol. Le gros oeuvre est constitué de moellons de grès local. Seuls les encadrements des baies et certains éléments de chaînage sont en pierre de taille, calcaire d'Yvetot-Bocage (canton de Valognes) ou grès clair à grain fin de la région des Pieux .

L'analyse de ce bâtiment permet principalement de distinguer deux phases anciennes de construction, toutes deux antérieures à des remaniements survenus dans la première moitié du XIXe siècle puis dans le troisième quart du XXe siècle. Durant la phase I, que nous proposons de dater de la première moitié du XIVe siècle, le logis abritait une pièce unique sous charpente apparente prenant appuis aux trois-quarts de sa longueur sur un niveau de soubassement, servant à compenser la déclivité du terrain d'ouest en est. Lors de la phase II, des environs de 1450, le volume du logis a été subdivisé par l'insertion d'un mur de refend et d'un étage d’habitation.

Les transformations apportées au XIXe siècle, vraisemblablement contemporaines de la construction d'un logement de fermier en dépendance, étaient notamment destinées à adapter l'étage de l'ancien logis seigneurial à une fonction de stockage agricole. La construction d'une nouvelle maison d'habitation, édifiée à l'intérieur de la cour manoriale dans les années 1970, a pour le reste permis de préserver le logis médiéval, dont seule l'extrémité orientale a été réaménagée intérieurement.

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III - Analyse du bâtiment en phase I

A - Distribution

La compréhension de la distribution initiale du logis est facilitée par les multiples vestiges résiduels de décor peint qui ont été conservés lors des transformations postérieures. l'existence de traces de peinture, subsistant aussi bien sur les deux murs pignons du corps principal d'habitation qu'au niveau des combles de la petite aile en retour, prouve notamment que le plan au sol du logis du XIVe siècle intégrait l'ensemble du bâtiment actuel, aile nord-ouest comprise. L’intégration du mur de refend venu ultérieurement diviser le corps d’habitation se distingue autant par son absence d'ancrage dans les maçonneries des murs gouttereaux que par le maintient de l'enduit et du décor primitif sous ses appuis latéraux. Ces observations sont étayées au niveau du rez-de-chaussée semi enterré, où un éguet percé dans le mur gouttereau sud a été obstrué lors de l'insertion du mur de refend du XVe siècle. Côté nord, un autre éguet du XIVe siècle, situé en vis-à-vis, a été préservé en inclinant et en déviant le parement du le mur.

L'absence de division verticale du logis en phase I est par ailleurs rendue évidente par les transformations effectuées au XIXe siècle. Au cours de travaux visant à adapter l'étage du logis à une fonction agricole, une partie du plancher a en effet été surbaissée de soixante centimètres, pour l'établir au niveau du seuil d'une porte nouvellement percée dans le mur pignon ouest. Ce faisant, on a fait réapparaître le décor peint du XIVe siècle, dont la surface se prolonge au dessous du niveau de plancher inséré au XVe siècle.

L’aile en retour située en prolongement du mur pignon occidental conserve son volume initial. Les reprises effectuées sur les percements ne permettent pas en revanche d’attester une communication directe avec le corps d’habitation principale. La cheminée qui occupe le mur pignon nord de cette aile a également été remaniée, mais conserve probablement son emplacement d’origine.

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B - Cheminée et percements

Huit assises de chaînage oblique, visibles sur la face interne du mur gouttereau nord du corps de logis, indiquent l’emplacement d’un manteau de cheminée, initialement située au centre de l’élévation postérieure. Un peu moins de trois mètres au dessous, dans le même axe, deux rangées de pierres saillantes formaient l'ancrage d'un encorbellement destiné à soutenir l'âtre de ce foyer disparu. La destruction de cette cheminée apparaît contemporaine de la phase de remaniement du XVe siècle, qui vit, à son emplacement, l’insertion d’un mur de refend et le percement d’une porte haute.
 
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Porte du XVe siècle à l'étage du logis. La rainure oblique située à gauche correspond à l'ancrage du manteau de cheminée de l'édifice primitif

La plupart des percements actuels appartient à la phase II ou à des phase postérieures au XVe siècle. Seuls les deux petits éguets du rez-de-chaussée semi enterré, taillés en grès clair, sont encore attribuables au début du XIVe siècle. L'emplacement des fenêtres de la façade, au nombre de deux, ne peut désormais se déduire qu'à partir de traces résiduelles d'arcs de décharges visibles dans les maçonneries. La porte d'entrée se situait en façade sud, à l’extrémité orientale du logis, tout près de l'angle sud du mur pignon, où s'observent encore des parements en grès formant à la fois chaînages d'angle et piédroits d'une ancienne ouverture. Cette porte a été maintenue malgré des modifications tardives. Son emplacement, dans la partie la plus surélevée du bâtiment, indique que l'accès au logis se faisait initialement - comme c'est encore partiellement le cas aujourd'hui - par un escalier droit extérieur. Les traces de reprises de maçonnerie visibles dans la partie inférieure du parement de façade, à gauche du seuil de la porte, pourraient indiquer l'emplacement de l'emmarchement de cet escalier primitif.

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Plan du rdc du logis de la Houlette (J. Deshayes).

Les murs de refend sont des insertions effectuées au XVe siècle.

 

C - Aspect général du logis en phase I

Le bâtiment résidentiel identifié à l'état de vestige sous les remaniements du XVe siècle était constitué d'une grande pièce unique, prenant appuis à un rez-de-chaussée semi enterré formant soubassement sous les deux tiers de l'habitation. L'élévation de la pièce sous charpente apparente atteignait une hauteur d’environ six mètres soixante au niveau du faîte, pour une surface au sol de près de seize mètres sur six. La plupart des percements, fenêtres et porte comprises, se trouvait en façade sud, du côté de la cour manoriale. La cheminée occupait le centre du mur gouttereau nord. Sur l'ensemble des surfaces murales, un enduit blanc à la chaux portait un décor de faux appareil rouge à doubles traits, imitant des pierres de parement arrondies aux angles et ponctuées, une assise sur deux, de fleurettes. Ce type de décor peint, dont il existe des équivalents dans l'architecture religieuse et dans d'autres édifices civils de la région, se rencontre depuis la seconde moitié du XIIIe siècle jusque dans le premier tiers du XIVe siècle environ.

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Coupe transersale du corps de logis (J. Deshayes).

Les murs de refends et le plafonnement ont été aménagés au XVe siècle.

 

 

II - Analyse du logis en phase II

Les transformations apportées au bâtiment lors de la phase II étaient destinés à le rendre conforme au type courant du logis de la fin du Moyen-Age. Tandis qu’un mur de refend vient diviser le volume de l’habitation, un étage est également inséré à l'intérieure de la grande salle médiévale sous charpente apparente. Le niveau des sablières a été haussé d'environ quatre vingt centimètres, de manière à dégager sous la charpente une hauteur suffisante pour permettre l'insertion d’un plancher supportant le nouvel étage résidentiel. La charpente installée lors de cette seconde phase, dotée de fermes à entraits et poinçons, est restée partiellement en place. La petite porte haute percée au sommet du mur de refend indique que l'on avait prévu l’aménagement d’un niveau de combles.

Assez représentatif du logis moyen du XVe siècle, ce bâtiment pose cependant divers problèmes d'interprétation quand au mode de circulation vertical qui y avait été envisagé. Tandis qu’une nouvelle porte de plain pied sur la cour a été percée dans la partie occidentale de la façade, l'accès à l'étage est en revanche assuré par une porte haute, ouvrant dans le vide sur la façade nord. Dans leur état actuel, l'accès du rez-de-chaussée et de l'étage paraissent ainsi avoir été totalement dissociés, l'itinéraire de l'un vers l'autre obligeant même à contourner l'ensemble du bâtiment.

Pour surprenante que soit l'hypothèse d'accès séparés sans solution de continuité entre chaque niveau, ce cas n'apparaît pour autant pas totalement isolé. Un système comparable existe au manoir de Lanquetot, sur la commune voisine du Vrétot, où une porte ouvrant en façade postérieure, à plus d'un mètre au dessus du sol, semble avoir constitué le seul accès vers l'étage de l'habitation. La salle haute sur cellier de l'aile sud du logis des hospitaliers de Valcanville conserve également, côte jardin, une porte haute qui surplombe des vestiges de douves. D'autres portes énigmatiques, donnant étrangement dans le vide en façade postérieure depuis l'étage d'habitation existent également à la Cour de Saint-Martin le Hébert (aile du XVe siècle) et au manoir du Parc de Saint-Lô-D’ourville (XVe siècle). Aucun détail d’appareillage ne permet d’associer ces ouvertures à d’éventuels escaliers en vis, système de galeries en bois ou de latrines en encorbellement. Ce parti distributif indique toutefois la survivance d'une opposition entre deux espaces traditionnellement distincts issus du binôme structurel salle / chambre. Tandis que la salle de rez-de-chaussée ouvre de plein pied sur le pôle collectif et agricole de la cour manoriale, l'accès à la chambre à l'étage se fait par les jardins, d'une manière dissociée et privative.

Les cheminées construites en phase II dans chacune des pièces de l'habitation sont dotées de consoles à triples quarts de ronds séparés par des cavets intercalaires, supportant de larges tablettes latérales. Le linteau à crossettes soutient un manteau oblique fortement incliné. Les fenêtres de la salle haute, dotées de banquettes en pierre, sont abritées sous de profonds arcs surbaissés. L'intérêt suscité par la forme et la disposition de ces éléments se situe plus dans la problématique d'une typologie détaillée de l'habitat du XVe siècle en Cotentin que dans celle d'une compréhension globale du bâtiment.

Plusieurs indices montrent que les travaux du XVe siècle en sont restés au stade du gros œuvre, mais ne comprennent pas les finitions nécessaires à la résidence. Aucune trace d’enduit n’a été décelée en superposition sur le décor peint du XIVe siècle.

 

III - Modifications du logis en phase III

Les transformations apportées au manoir de la Houlette dans la première moitié du XIXe siècle visaient essentiellement à adapter celui-ci à un usage agricole. Cette nouvelle fonction explique le percement d'une porte dans le pignon ouest et la suppression de la cheminée de l'étage, installée au XVe siècle. Au cours de ces modifications, le niveau du sol de la pièce a été descendu sur un cinquième environ de sa surface et l'on a subdivisé la salle du rez-de-chaussée par une cloison. Un relief sculpté en pierre calcaire, provenant sûrement de la cheminée supprimée dans la pièce haute, fut alors remployé dans ce mur de cloison. Il représente une figure de sirène accompagnée d'un tronc d'arbre écoté, d'un peigne, d'un miroir et d'une chimère.

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La Sirène de la Houlette : encadré d'un peigne et d'un miroir, elle domine un oiseau et une chimère à queue de reptile. Sur sa droite un tronc d'arbe écoté symbolise sa stérilité. L'allégorie se rapporte à la vanité de la luxure et des plaisirs charnels (gulp !).

Il est probable que la même phase de transformation du XIXe siècle ait provoqué la suppression de l'aile orientale de la demeure, encore figurée sur le cadastre de 1829.

 

IV - Interprétation

Typologiquement, la structure identifiée pour la phase I n'est pas évidente à déterminer. Elle se distingue des salles basses sous charpente apparente traditionnelles par la présence d'un cellier sous-jacent et la particularité d'un mode d'accès par un escalier extérieur. Notre méconnaissance des bâtiments susceptibles d'avoir complété le dispositif initial en reportant une partie des fonctions résidentielles dans une structure distincte ne permet pas d'adopter une interprétation définitive.

Dans un secteur géographique très proche, le manoir de la Houlette peut être comparé à un autre bâtiment du XIVe siècle récemment identifié à la "ferme" de Lanquetot, sur la commune voisine du Vrétot. Le Lanquetot est une ancienne vavassorie noble, autre dépendance de la baronnie de Bricquebec, appartenant initialement à la famille de Lanquetot, qui le possédait depuis au moins le début du XIIIe siècle. Elle représentait sûrement à une branche des Lanquetot de Portbail, et il semble qu'elle ait également été en possession de fiefs situés à Pierreville et à Sénoville. En 1298, les deux frères puînés de Robert de Lanquetot, héritiers des biens sis au Vrétot, échangèrent leur part de patronage à la cure de Quettetot avec Robert Bertran contre le manoir du Quesnay de Surtainville, valant 1/6 de fief de haubert. Par le mariage de Phillipote de Lanquetot, fille présumée de Robert II, verdier de Bricquebec, les Lanquetot s'étaient alliés en 1371 à la famille de Silly.

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Logis du manoir du Lanquetot au Vrétot. Dessin de restitution de l'état médiéval (J. Deshayes)

La "ferme" de Lanquetot attire généralement l'attention en raison du logis du XVIe qui occupe le fond de la cour, auprès d'une ancienne chapelle du XVIIe siècle. Environ deux cent mètres à l'ouest de ce logis, en position légèrement surélevée par rapport à la cour, subsiste une ruine beaucoup moins monumentale mais nettement plus ancienne. Ce bâtiment se compose d'un unique corps rectangulaire, privé de sa charpente. Le mur gouttereau sud a été entièrement démoli et reconstruit au XVIIe siècle avant de tomber de nouveau en ruine. Chacun des deux pignon conserve un double niveau de percements indiquant l'existence d'un rez-de-chaussée très bas à usage de cellier portant une grande pièce unique. Comme à la Houlette, les éléments en pierre de taille formant les encadrements des baies sont maçonnés en grès clair à grain fin. Sur la façade nord, à peu près au centre de l'élévation, se distingue la saillie d'un conduit de cheminée sur mur gouttereau. A l'angle occidental du mur nord, subsiste l'encadrement d'une porte obstruée, déjà signalée, que devait initialement desservir un escalier droit menant directement à la pièce haute depuis l'extérieur de la cour.

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Dans le cas du Lanquetot, comme dans celui du manoir de la Houlette, il est délicat de proposer une interprétation fonctionnelle précise qui soit conforme aussi bien au type ordinaire de salle de plain-pied qu'à celui de la camera séparée. L'importance hiérarchiquement modeste du manoir de la Houlette justifie à notre sens le fait que l'on  ait pas cherché à s'y conformer au modèle identifié par Edward Impey à Bricquebec ou à Beaumont le Richard. Le manoir de la Houlette dans sa phase I est plutôt à mettre en parallèle avec un modèle de demeure à salle simple multifonctionnelle, d'un type identique à celui défini par Jean Mesqui en Île-de-France. Sur un niveau inférieur à usage de stockage, le volume unique de la salle surélevée réunissait aussi bien des fonctions résidentielles que des fonctions d'accueil et d'apparat. Les transformations apportées à ce logis au cours de la phase II viseront notamment à mieux dissocier ces deux fonctions. A la salle de plein pied et la cuisine du rez-de-chaussée, s'opposeront désormais la salle haute et la chambre seigneuriale, situées à l'étage et accessibles uniquement par l'extérieur de la cour.

Julien Deshayes, 1998

 

 

Nota : Nous avons pu constater en janvier 2014 que l'ancien logis du Lanquetot, très rare exemple d'architecture manoriale de la première moitié du XIVe siècle, est désormais totalement effondré. Après la destruction du vieux logis médiéval du manoir d'Ourville à la Pernelle, c'est le second édifice de cette période que nous voyons disparaître dans l'indifférence générale en l'espace de quelques années. 

 

 

 

 

 

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 16:43

L’objet de ce bref article n’est pas de proposer une étude architecturale des portails d’hôtels valognais, ni même d’en effectuer un inventaire, mais simplement d’attirer l’attention sur certaines réalisations remarquables.

Depuis l’époque médiévale les bâtisseurs de manoirs et d’hôtels urbains ont souvent accordé une importance particulière au traitement du portail d’entrée. Au-delà de la nécessité pratique consistant à clore la propriété tout en permettant de la rendre accessible à des attelages plus ou moins importants, le portail constitue un support privilégié d’affirmation du statut de l’édifice et de ses propriétaires. Par ce qu’il est un élément visuel privilégié, son architecture reçoit en général un décor soigné, parfois monumental, dont l’ornementation apparaît particulièrement sensible aux évolutions des goûts et de la mode. Peuvent à ce titre être cités pour Valognes quelques réalisations représentatives de la fin du Moyen-âge : portail charretier de l’ancien manoir l’Evêque, toujours subsistant, et celui de l’hôtel dit de Bourbon, qui se trouvait jadis rue Carnot (détruit en 1944).

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Façade de l'hôtel dit de Bourbon, détruit en 1944, d'après Maurice Pigeon

Pour la Renaissance, le portail de l’hôtel de Ponthergé de Carentan offre localement la plus belle adaptation urbaine d’un décor d’inspiration italianisante, tout à fait conforme aux tendances artistiques de son époque. A Valognes aucun élément de cette période n’a subsisté mais on peut supposer que la réfection d’un grand nombre de demeures nobles au cours du XVIIIe siècle aura contribué à en effacer les vestiges. Datant du milieu du XVIIe siècle, le portail charretier de l’hôtel de Touffreville, coiffé d’un fronton cintré similaire à celui de ses deux pavillons flanquant la façade, montre un mode d’intégration d’un ouvrage d’entrée monumental dans un cadre urbain assez semblable.

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Hôtel de Touffreville, carte postale ancienne, vers 1900

Par sa date de construction, il est à peu près contemporains de grands portails, plus richement ornés, qui furent réalisés pour l’abbaye bénédictine royale (église consacrée en 1648) et le séminaire (fondé en 1654). Outre son fronton brisé soutenu par des colonnes de granite à chapiteaux ioniques, le grand portail de l’ancien séminaire (actuel Lycée Cornat) offre également le premier exemple local d’entrée en demi-lune.

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Ancien séminaire de Valognes, gravure, vers 1830

Ce principe de la demi-lune, destiné comme on le sait à faciliter la manœuvre des équipages, fut ensuite employé, au cours du XVIIIe siècle, dans plusieurs autres constructions. Il en existait une notamment à l’hôtel dit du Trésor d’Ellon, qui abrita la sous-préfecture de Valognes et fut détruit par les bombardements américains de 1944.

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Portail monumental de l'ancien hôtel dit du Trésor-d'Ellon, détruit en 1944

Rue de Wéléat, l’hôtel de Chivré était également équipé d’un portail de ce type. Détruit à la Libération, il fut heureusement dessiné en 1942 par Charles Jouas.

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Ancien portail de l'hôtel de Chivré, d'après un dessin de Charles Jouas

A l’analyse d’un plan de la rue de Poterie datant de 1768, il semble que l’hôtel de Cussy, disparu lui aussi lors des bombardements, possédait une demi lune au devant de la cour. Suite à ces regrettables disparitions, seule subsiste aujourd’hui la demi-lune du portail de l’hôtel du Mesnildot de la Grille, rue des Religieuses. A la différence des exemples précédents, ce portail ne possède pas d’arc en couronnement mais une simple grille au chiffre de ses anciens propriétaires. Son décor de pilastres ornés de bagues en bossages se déploie aussi à l’intérieur de la cour, associé à des ouvertures feintes produisant de séduisants jeux de trompes l’œil.

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Demi-lune de l'hôtel du Mesnildot-de-la-Grille, rue des Religieuses

Le sens du détail et de l’ornement que l’on peut percevoir dans les quelques exemples précédents cède la place à l’hôtel Folliot de Fierville à une conception plus sévère et plus strictement monumentale.

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Portail de l'hôtel Folliot de Fierville, rue de Wéléat

De cette réalisation des années 1720 peuvent être rapprochés les portails de l’hôtel du Pelée de Varennes, rue de Poterie, de l'hôtel de Bascardon, situé derrière le palais de justice, et celui disparu de l’hôtel Sivard de Beaulieu.

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Ancien portail de l'hôtel Sivard-de-Beaulieu, d'après un dessin du début du XIXe siècle

 

RETOUR JD 04/2012

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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 12:29

 

Géographie physique

Le territoire de la commune du Valdecie occupe le flanc nord d'un relief qui s'atténue progressivement depuis le sud, au lieu-dit le Haut de la Ferrière situé à 113 m d'altitude, vers cours de la rivière de Scye qui le borde au nord. Les limites de ce territoire sont assez nettement dessinées par son cadre géographique, puisque, outre la rivière Scye, il est bordé par les ruisseaux de Renon à l'ouest, et du Brécourt à l'est. Côté sud, ces frontières sont plus indécises, prenant conjointement appuis sur d'anciennes routes (ancien chemin dit de Bricquebec à Fierville et chemin dit de Barneville) et sur la ligne de crête des reliefs. La situation administrative de la commune, détachée de Barneville et rattachée depuis seulement 1950 au canton de Bricquebec, est indicative de sa situation un peu marginale, aux confins de plusieurs territoires constituant jadis d'importants domaines féodaux (seigneuries de Barneville, Bricquebec et Néhou-Saint-Sauveur).

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Le Valdecie sur la carte de Tardieu, XVIIIe siècle

 

Géographie historique : la forêt

La première occurrence référencée concernant la paroisse du Valdecie est comprise dans une charte de confirmation des possessions qu'y détenait l'abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte, datant des environs de 1090. Il y est indiqué que le dénommé Guillaume fils d’Hastench avait fait don à l'abbaye d'un quart de la forêt de Sie (silva Segie) avec l'accord de Néel le Vicomte, seigneur de Saint-Sauveur. Dans la seconde moitié du XIe siècle, les sources écrites ne mentionnent donc pas ce territoire sous le nom du Val de la Scye, comme l'usage s'imposera ensuite, mais sous celui de Forêt de Scye. Vers 1170, d'après une charte du roi Henri II Plantagenêt, on sait que le Valdecie était désormais qualifié du titre de domaine (villa) et qu'il possédait, une église et un moulin. Ce dernier servant naturellement à moudre les céréales cultivées sur la paroisse, c'est que les terres cultivées avaient gagné du terrain et, comme partout ailleurs, la population s'était accrue. En 1689, la carte de Mariette de la Pagerie montre encore l'ensemble de cette paroisse recouvert par les vestiges du "Bosq de la Haye", qui s'étendait aussi sur la commune voisine de Saint-Pierre-d'Arthéglise. Il semble que ce bois de la Haye ait donné son nom au territoire de la Haye-d'Ectot, anciennement nommé la Haye-Barneville (Haya Barneville). Il formait un vaste massif forestier, attenant au nord avec les forêts de la baronnie de Bricquebec, et vers l'est avec celles de la baronnie de Néhou. Les lieux-dits "le Buisson" qui figure sur le cadastre ancien, ou "la Chênaie", visible sur la carte IGN, constituent les toponymes les plus évocateurs de cette ancienne situation forestière. Une portion seulement des anciens bois taillis a subsisté, au centre de la paroisse, sur les pentes situées derrière l'église et le vieux presbytère.

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La Valdecie sur la carte de Mariette de la Pagerie, 1689

 

Les landes

Au début du XIXe siècle, le cadastre ancien atteste surtout l'importance des landes, issues du défrichement et de l'exploitation excessive de ces anciennes forêts, qui dominaient toutes les hauteurs de la commune, depuis le manoir de Gouix jusqu'à la Croix Pelletier et descendait jusqu'aux abords de l'église paroissiale. L'actuelle route départementale 242, allant de l'église au manoir de Gouix, portait encore, en 1826, le nom de "voie de la lande du Valdecie". D'après un aveu rendu en 1749, et en vertu d'usages immémoriaux, les habitants du Valdecie étaient coutumiers aux landes du Bosc de la Haye, situées pour l'essentiel sur la paroisse voisine de Saint-Pierre-D'Arthéglise, et qui dépendaient en indivision des seigneuries du Breuil et de Sortosville-en-Beaumont. Ils devaient pour cela acquitter une redevance de dix œufs, une corvée de charrue et le paiement d'une taxe de deux deniers par bête. Maintenues jusqu'à la Révolution, la communauté des habitants du Valdecie sur ces landes fut supprimée suite à un procès intenté en 1822 par la commune de Saint-Pierre-D'Artheglise. Les quelques portions de terrains communaux de la lande du Bosq de la Haye demeurées sur le territoire communal du Valdecie furent vendues entre 1889 et 1899. Les archives départementales de la Manche conservent un plan des terrains mis en vente, daté du 14 mars 1889. Curieusement cependant, d'après une déclaration rendue en 1584, les habitants du Valdecie, n'auraient possédé aucune terre en commun, ni landes, ni marais, sur leur propre paroisse.

A propos de cette commune, Charles de Gerville décrivait en 1819, A poor thin soil, wretched roads, every thing poor and miserable. Exposé au nord, bien moins fertile que le côté opposé de la rivière, aux Perques, où le soleil du midi à toute sa force. Le fait est qu'aujourd'hui encore, les terres du Valdecie demeurent essentiellement vouées à la pâture, tant en raison du caractère argileux des sols et de l'abondance des écoulements d'eau, que par leur pente souvent prononcée.

 

Les voies de communication

La commune est traversée du nord au sud par la route menant de Bricquebec à Portbail, entre le pont Saint-Paul franchissant la Sye et la Croix Pelletier. Au niveau de la Croix Pelletier, cet axe routier se prolongeait jadis jusqu'à la chaussée des Pierrepont via Besneville et Neuville-en-Beaumont. Il s'agit manifestement d'une ancienne voie antique, menant initialement depuis Coutances jusqu'à la Hague. A l'époque médiévale, la portion de cette route comprise entre Bricquebec à Neuville formait l'une des branches de la "carrière Bertran", une route seigneuriale placée sous le contrôle des barons de Bricquebec. Ces derniers en faisaient chaque année effectuer la visite par leurs vassaux, pour s'assurer de son bon entretien. Dans un aveu rendu en 1456, il déclarent notamment "et peuvent mes hommes visiter lesd. Carrières (Bertran), les tauxer en amende en cas de deffault et eux présentz sont condamnez les négligens de réparer lesd. carrières et amender le meffaict sous quelque justice ou jurisdiction qu'ils soient ".

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Le pont des Perques

Cette portion de route est également mentionnée dans un aveu de la seigneurie de Barneville, sous le nom de "grand chemin du pont Saint-Paul rendant à Pierrepont" et formait l'une des limites de la "banlieue de Barneville", dont l'accès donnait lieu au paiement d'un droit de travers. Jean Barros rapporte notamment le cas de Martin le Vast, qui, le 18 décembre 1541, fut contraint de payer deux écus d'amende "pour demeurer quitte de ses droits de coutume sur 22 moutons poursuivis et arrêtés en la paroisse du Val de Sye pour n'en avoir pas payé ledit droit de coutume, en passant au pont Saint-Paul en ladite paroisse dans la banlieue de Barneville". Ce péage était supprimé une semaine par an, lors de la tenue de la foire de Saint-Paul-des-Sablons (commune aujourd'hui démembrée et intégrée à Baubigny).

 

Eglise paroissiale Notre-Dame

La première mention de l'église est contenue dans un acte de confirmation des possessions de l'abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte octroyé en 1103 par l'évêque Richard de Coutances. Ce document indique que l'église du Valdecie, avec ses revenus et ses dîmes, venaient alors d'être donnés à l'abbaye par Roger, prêtre de Saint-Pierre-d'Arthéglise, en échange d'une rente de cinq sols par an, jusqu'à sa mort. En 1156, une autre charte épiscopale confirme conjointement à l'abbaye de Saint-Sauveur les églises de Saint-Pierre d'Artheglise (ecclesiam Sancti Petri de Archeto ecclesia) et de Sainte-Marie du Valdecie (de Valle Segia), avec toutes ses dîmes, les terres de l'aumône et ses revenus. Cette concession fut accordée le jour de la dédicace de l'église de Fierville-les Mines, en présence du prieur de la Taille et des seigneurs de Carteret et de Barneville.

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Eglise paroissiale Notre-Dame

Vers 1170, une pancarte de confirmation de l'ensemble des possessions de l'abbaye, octroyée par le roi Henri II Plantagenêt, porte de nouveau mention de l'église Sainte-Marie-du-Valdecie, avec ses revenus et le quart du domaine et du moulin (Ecclesiam Sancte Marie de Valle Segie cum pertinentiis suis et quartam partem ejusdem ville, cum quarta parte molendini). Vers le milieu du XIIIe siècle, le Livre Noir de la cathédrale de Coutances indique bien à nouveau que l'église du Valdecie (Ecclesia Sanctae Mariae de Valle) était sous le patronage de l'abbaye de Saint-Sauveur, et précise que l'intégralité des dîmes de la paroisse étaient perçues par le curé. En 1332, le Pouillé du diocèse confirme ces informations, et mentionne explicitement que le curé y possédait un manoir presbytéral avec vingt vergées de terre.

 En 1205, malgré les actes précis mentionnant sa donation antérieure au profit de l'abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte, la propriété de l'église (alors qualifiée de chapelle) du Valdecie fut, conjointement à celle de l'église de Saint-Pierre-d'Arthéglise, prétendue par le prieuré de la Taille, situé à la Haye-d'Ectot. L'affaire fut jugée en cour de Rome, qui reconnut l'abbé de Saint-Sauveur comme son légitime patron ecclésiastique. Cependant, les revendications du prieuré de la Taille faisaient selon toute vraisemblance bel et bien référence à une situation de dépendance antérieure. D'après l'analyse que l'on peut proposer de ces sources écrites, il apparaît en effet que la paroisse du Valdecie fut, comme sa voisine de Saint-Pierre-d'Arthéglise, constituée à l'intérieur d'une vaste entité forestière, qui s'étendait aussi sur Fierville et la Haye-d'Ectot. Hors, on sait également que le prieuré de la Taille, avant d'entrer dans la seconde moitié du XIIe siècle en possession de l'abbaye Notre-Dame du Vœu de Cherbourg, avait été précédé par un ermitage, dit "le châtelet du frère Archer". Il y a quelque raison d'estimer que c'est par l'action de cet ermitage, et peut-être du fait de frère Archer lui-même, que se sont initialement développés les sanctuaires de ce secteur. C'est d'ailleurs plutôt de ce frère Archer que d'un scandinave du nom de Arnketill que la paroisse Sancti Petri de Archeti ecclesia semble tenir son nom. Bien que mal connu encore, le rôle exercé par ces ermitages dans l'encadrement religieux des populations rurales du Cotentin et pour le développement des sanctuaires paroissiaux implantés dans les zones forestières fut vraisemblablement tout à fait décisif.

En 1751, l'archidiacre René-Jean Debordes du Plantis, en visite au Valdecie, signalait que l'église ne nécessitait pas de réparations urgentes. Seules de petites portions de la couverture de la nef et la fermeture des fonts baptismaux étaient à réparer. En 1758, le même ecclésiastique demandait que la décoration des autels se trouvant dans la nef soit refaite. Ces travaux n'avaient pas été réalisés en 1783 puisque l'archidiacre écrivait alors "Les deux petits autels de la nef sont dans un état indécent, étant vieux et malpropres. Nous les interdisons dès à présent et nous deffendons d'y célébrer la Ste messe jusqu'à ce qu'ils aient été remis dans un état de décoration convenable". Lors de la même visite, il était également constaté un risque d'effondrement de l'arcade séparant le chœur et la nef. Il fut ordonné en conséquence la suppression du campanile que cet arc supportait, ainsi que la construction d'un nouveau clocher. Ces travaux furent bien réalisés puisque, le 25 mai 1819, Charles de Gerville signalait que l'église avait "naguères un petit campanilier central auquel on vient de substituer un clocher au Nord, entre chœur et nef". Une lettre adressé en 1821 à l'évêque de Coutances par les membres du conseil de la fabrique indique que l'église avait besoin de réparations, les lambris de l'autel tombant en morceaux et la sécurité même des paroissiens étant menacée ; avec une orthographe pour le moins hésitante, ils notaient alors : "Lons est pas ensurté dans Leglise". En 1825, une lettre de l'abbé Jean-Nicolas Hennequin rapporte que "dans la nuit du 25 au 26 décembre une tempête a exercé les plus affreux ravages sur notre église. Tout le comble du chœur a été renversé, le lambris a été brisé, la chaire et les bancs du chœur écrasés et les murs gravement endommagés et en partie détruits. L'autel et toute la partie saillante de la contretable a été froissée et même écrasée par la chute des pierres et de la boiserie".

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Portail occidental (première moitié du XIVe siècle)

L'église actuelle a été largement transformée et remaniée au fil des siècles. Le seul vestige médiéval visible dans l'édifice correspond au portail occidental, encadré de chapiteaux sculptés de motifs végétaux, pouvant dater du XIVe siècle. Le chœur et la nef paraissent avoir été rebâtis dans le courant du XVIe siècle, voir au début du siècle suivant. Sur le flanc sud du chœur, au sommet du mur extérieur, se remarque un cadran solaire en pierre calcaire, daté par inscription de 1771.

La plupart des éléments du mobilier et de la statuaire conservé dans l'église appartient à la fin du XIXe siècle. L'autel majeur enpierre calcaire, orné d’un relief représentant la Nativité entre saint Pierre et saint Paul, est daté par inscription de 1879. Les statues de saint Vincent, patron secondaire de la paroisse, de sainte Thérèse de Lisieux, de saint Joseph et saint Antoine de Padoue sont des productions en plâtre relativement récentes. La plus belle pièce de statuaire est une Vierge à l'Enfant en pierre calcaire de la fin du Moyen âge. Celle-ci est représentée debout, couronnée, portant l'enfant Jésus dans se bras. De manière originale, le petit garçon a les jambes croisées et repose sur le bras droit de sa mère. A signaler également, plusieurs épitaphes insérées dans les murs de la nef. Quatre d'entre elles appartiennent à des membres de la famille de Launoy (Jean de Launoy, décédé en 1585, Jean de Launoy, fils de Jean, décédé en 1587, Gilles de Launoy, mort en 1626, Roberge de Launoy, morte en 1603). Les de Launoy ne sont pas référencés comme nobles, mais ils occupèrent probablement des charges auprès du siège de tabellionnage (ancêtre du notariat) établi sur la paroisse. C'est à cette famille qu'appartenait un théologien et historien célèbre en son temps, qui fut docteur en Sorbonne et écrivit au XVIIe siècle plusieurs traités remarqués de ses contemporains. Figurent également l'inscription funéraire de Michel La Niepce, curé de la paroisse, décédé en 1597, et celle de Pierre Durel des Orailles de Néhou, décédé le 7 mai 1624.

 

Une personnalité originaire du Valdecie : Jean de Launoy

L'historien Jean de Launoy, né au Valdecie le 21 décembre 1603, décédé à Paris le 10 mars 1678, autrement connu sous le nom de Johanni Launoii Constantiensis, est une figure originale du XVIIe siècle. Surnommé "le dénicheur de saints", il a consacré l'essentiel de ses travaux à dénoncer le caractère non historique des vies de saints honorés par l'église catholique. Pour cette raison, le curé de saint Eustache de Paris disait de lui : "Quand je rencontre le docteur de Launoy, je le salue jusqu'à terre, et ne lui parle que le chapeau à la main et avec bien de l'humilité, tant j'ai peur qu'il ne m'ôte mon saint Eustache qui ne tient à rien !" Jean de Launoy est cité par Voltaire parmi les philosophes du siècle de Louis XIV qui contribuèrent "à dessiller les yeux du peuple sur les superstitions qu'il mêle toujours à sa religion". Les nombreux ouvrages, aujourd'hui oubliés, de J. de Launoy ont été réunis sous ce titre : J. I.aunoii opera omnia, Coloniae Allobrogum (1731).

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Vierge à l'Enfant, XVe siècle

 

Ancien presbytère

Le Presbytère du Valdecie est déjà signalé en 1332 dans le Pouillé du diocèse de Coutances. Les bâtiments forment un ensemble de trois édifices regroupés autour d'une cour et abritant respectivement le logis, le pressoir à cidre et la grange, ainsi qu'une remise formant retour. Un puits est installé à l'entrée de la cour. Le cadastre de 1826 montre qu'il existait aussi un petit édicule, peut-être une boulangerie, à l'intérieur du jardin situé sur l'arrière du logis presbytéral.

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L'église et le presbytère sur le cadastre de 1826

Tous ces bâtiments sont édifiés en plaquettes de grès local, avec des apports de pierre calcaire des environs de Valognes ou de granit de la région des Pieux, pour les encadrements de portes ou autres éléments structurants de la construction.

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Ancien presbytère, détail de maçonneries médiévales

 Le logis presbytéral comprend encore des éléments de maçonneries pouvant dater de la première moitié du XVe siècle, voire du XIVe siècle, mais il a fait l'objet d'un remaniement important vers le milieu du XVIIe siècle. A cette date, furent notamment installés une belle fenêtre à meneaux moulurés en quart de rond, ainsi qu'une grande cheminée servant à chauffer la salle. De nouvelles reprises effectuées dans la seconde moitié du XVIIIe siècle on occasionné l'extension du logis vers le nord, ainsi que la reprise de la plupart des percements de la façade. C'est également durant cette période que fut probablement installé l'escalier droit intérieur situé dans l'axe de la porte d'entrée principale. Ces travaux sont documentés par deux inscriptions gravées sur des pierres insérées dans les maçonneries de la façade. La première, inscription, sur la partie gauche de la façade porte "fait aux frais de Mes Pierre Le Boisselier curé et (les) paroissiens 1760" et surmonte le dessin d'un calvaire surmontant un cœur. Elle date la reprise et l'extension de la travée sud du bâtiment. La seconde inscription, logée sur une pierre en forme d'écu insérée dans la partie droite de la façade précise : "cette côtière a été faite en 1776". 

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Ancien prebsytère, inscription commémorative de la construction avec date portée de 1760

D'après le témoignage de Monsieur Ribet, dont les parents possédaient déjà cette habitation au début du XXe siècle, la grange était encore traditionnellement désignée sous le nom de "grange à dîmes". Le pressoir attenant comprend une partie saillante servant à loger l'extrémité du "princeux", ainsi qu'un axe vertical ancré dans une poutre, qui servait de soutien aux roues du tour à piler. Cet édifice conserve l'essentiel de ses dispositions d'origine, et se signale par la qualité de la mise en œuvre des maçonneries, intégralement édifiées en assises régulières de petites plaquettes de grès brun soigneusement débitées et liées à l'argile. Les mêmes caractéristiques constructives se retrouvent sur une portion du mur pignon du logis presbytéral, en connexion avec une petite fenêtre chanfreinée en pierre calcaire, datant de l'époque médiévale.

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Pressoir de l'ancien presbytère

 

Fiefs seigneuriaux

Une charte de confirmation des biens de l'abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte, datant des environs de 1090, indique la donation d'un quart de la forêt de Sie par un dénommé Guillaume fils d’Hastench. Vassal des barons de Saint-Sauveur, ce dernier serait donc le premier seigneur attesté sur cette paroisse. C'est semble t-il le domaine seigneurial de ce dernier qui, demeuré dans la mouvance de la baronnie de Saint-Sauveur-le-Vicomte, fut en 1378 confisqué pour forfaiture sur Jean Tesson, et fit en 1394 l'objet d'une évaluation par Robert Blondel, vicomte de Valognes. Celui-ci est encore déclaré parmi les fiefs dépendant de Saint-Sauveur en 1528 et il était tenu en 1534 par les hoirs Jean Morisse, puis en 1683 par Charles Pigace, sieur de Gonneville et du Valdecie. En 1576 Guillaume Yvelin rendait aveu pour son fief du Valdesye tenu de la baronnie Saint-Sauveur-le-Vicomte, quart de fief de haubert avec extension à Saint-Pierre-d’Artheglise et Saint-Jean-de-la-Rivière (A.3491). En 1712, le fief de Tilly, tenu par François Yvelin, est cité parmi les dépendances de la seigneurie de Saint-Sauveur. En 1754 le fief de Tilly était en possession de M. de Querqueville (A. 4043), puis en 1756 de la Dame de Querqueville (A. 4066). En 1776 il appartenait à nouveau à un M. de Querqueville (A 4084) puis en 1779 à Michel Godreuil, acquéreur de M. de Querqueville. J'ignore où se trouvait le siège de cette seigneurie.

 La donation effectuée par Guillaume fils d'Hastench au XIe siècle est à l'origine du fief ecclésiastique que l'abbaye de Saint-Sauveur détenait également au Valdecie. L'abbaye obtint également, dans la seconde moitié du XIIe siècle, le don d'une vergée de pré, qi lui fut donné par un dénommé Richard, neveu de Jean, du consentement de Guillaume Avenel. Le fief e l'abbaye fut vendu en 1586 par les moines au profit d'un dénommé Lequeurray. Il passera ensuite à la famille de Briroy, puis aux d'Harcourt. Le 22 octobre 1667, il était en possession de Guillaume d'Harcourt, seigneur et patron de Fierville et du Valdecie, qui fondé au droit de l'abbaye de Saint-Sauveur par engagement, le possédait encore en 1683.

 Un troisième fief seigneurial, connu d'ancienneté sous le nom de fief de Gouy, relevait pour sa part du domaine royal de Carentan. Valant ¼ de fief de haubert, ce dernier s'étendait aussi aux paroisses de Saint-Pierre-d'Arthéglise et de Saint-Jean-de-la-Rivière. Il était au XVIe siècle et au XVIIe siècle tenu par la famille Yvelin, portant pour armoirie un écu à trois roses posées 2 et 1 au chef chargé d'un lion. D'après le registre paroissial, on sait notamment que Françoys Yvelin, sieur du Valdescye, assiste le 12 juin 1612 au mariage de Louis Davy, sieur de Sortosville et de Gourbesville, en l'église du Valdecie. Jean Yvelin, son successeur, sera témoin, le 19 novembre 1629, du mariage de Antoine de Franquetot et de Catherine de Varroc, également mariés au Valdecie. En 1683, ce fief était entré en possession de Adrien du Saussey, qui était également seigneur et patron de Barneville. En 1746 il faisait partie du patrimoine de la famille Lepigeon. Son chef seigneurial correspond au manoir de Gouix, que nous n'avons pas visité. L'observation du cadastre ancien permet d'y relever la présence d'un colombier aujourd'hui disparu.

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Le manoir de Gouix sur sur le cadastre de 1826

Une enquête de noblesse effectuée en 1576 mentionne également sur la paroisse du Valdecie un dénommé Jean Coquet que les parr(oissiens) ont dit user dudit privilège sans savoir de quel droit, ainsi que Robert de Breuilly, que les paroissiens dirent également user du privilège de noblesse, mais j'ignore encore quels étaient les fiefs que ces familles possédaient. En 1666, Chamillart mentionne à nouveau comme noble sur cette paroisse Jean et Germain de Breuilly. Cette famille de Breuilly (portant pour armoiries d'azur au lion d'or armé lampassé et couronné de gueule au chef cousu de gueule plein) est connue ailleurs en Cotentin, notamment par la branche de seigneurs de Baudreville et de Saint-Nicolas-de-Pierrepont. Elle est encore présente sur la commune au XIXe siècle, et un dénommé de Breuilly figure également au nombre des hommes du Valdecie tués durant la guerre de 1914-1918

Enfin, le Valdecie comptait aussi des extensions des fiefs du Breuil, dont le chef se trouvait aux Moitiers-d'Allonne, du fief de Sortosville-en-Beaumont et du fief de la Vieille-Roquelle de Néhou.

Un dénommé Guillaume du Valdecie (Wuillelmo de Valcejo) est cité dans la seconde moitié du XIIe siècle, aux côtés de Guillaume de Morville et Guillaume de Reviers, comme témoin d'une donation concédée à l'abbaye de Saint-Sauveur par Guillaume fils de Rogon.

 

Ecarts et hameaux

La commune du Valdecie est principalement constituée de fermes et de hameaux isolés, désignés pour la plupart d'entre eux par le nom d'anciens propriétaires. L'église elle-même était encore, au début du XIXe siècle, un édifice esseulé parmi les landes. Au Hameau Launoy existait anciennement une étude notariale, qui avait remplacé un siège de tabellionage attesté depuis au moins le début du XVIIe siècle. Les épitaphes de plusieurs membres de cette famille de Launoy sont visibles dans l'église paroissiale. Une pièce de terre nommée l'Etude, ainsi que le lieu-dit Le Hameau au Clerc garderaient aussi le souvenir de l'ancien notariat du Valdecie. Comme nous l'avons indiqué, les lieux-dits le Buisson qui figure sur le cadastre ancien, ou la Chênaie, visible sur la carte IGN, sont des toponymes évocateurs de l'ancienne situation forestière de la commune. La Londerie (de Londe, terme issu de l'ancien scandinave et désignant un bois) qui a donné son nom au ruisseau des annes de la Londerie, et le chemin des Epinettes (cadastre 1826) pourraient contenir le même genre d'indication paysagère. Le lieu-dit les Aunettes, située en creux de vallée, est probablement un diminutif des aulnaies. Un moulin aurait existé au hameau Benoît, ce qui paraît un peu surprenant puisqu'aucun cours d'eau n'arrose ce point de la commune, situé à 94 mètres d'altitude : faut-il supposer qu'il s'agissait d'un moulin à vent ?

Julien Deshayes

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 18:44

 

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Etymologie : 

Selon François de Beaurepaire : le nom de Catteville désignerait la villa de Kati, nom de personne scandinave attesté dans le nord de l’Angleterre.

Selon Edouard le Héricher, à propos d’un hameau du même nom situé à Saint-Pair-sur-Mer, il pourrait plutôt provenir de castra/castre, du latin castrum : le domaine du château.

Selon le Comte de Bretton, il proviendrait du scandinave Kat : le chat (de fait juste comme nous arrivions à Catteville, l’autre jour, nous avons croisé un chat sur le borde de la route !)

Ce nom pourrait aussi dériver du saxon Gate/Gatte : le passage étroit¨ la porte/le port (cf. lieu-dit la Gate et la Gaterie à Selsoif/ Hiégathe à Montmartin-en-Graignes, Sandgate, Houlgate, Gatteville…). Catteville, situé sur la route menant de Valognes et Saint-Sauveur vers Saint-Sauveur-de-Pierrepont constituait en effet lieu de passage resserré…

A propos de Catteville, Alfred Canel rapportait au XIXe siècle une tradition amusante :

« LES HUANS DE CATTEVILLE : Dans la Seine-Inférieure, nous avons les huans de Sahurs, qui, vraisemblablement, sont de la même famille que les huans de Catteville.— « Cela, nous écrit M. G. Mancel, voudrait-il dire les hibous, les chouettes de Catteville. ou bien les paysans de cette commune n'auraient-ils point été soumis au droit de huage, corvée par laquelle les habitants d'un lieu étaient forcés à crier pour faire fuir de son réduit l'animal que le seigneur voulait chasser ? Nous avons encore aujourd'hui, près Balleroy, dans la forêt de Cerisy, un endroit appelé la Fosse au huant. Cette petite vallée, dans laquelle je me suis promené cent fois, est un fourré très- épais et évidemment plutôt un lieu de chasse qu'une retraite à hibou ».

nota : L'un des lecteurs de ce blog, M. GUICHARD Jérôme, nous a adressé l'observation suivante : "L'une des origines probables du nom "les huants" de Sahurs est la suite: lorsque les habitants de Sahurs voulaient traverser la Seine, ils devaient souvent appeler le passeur qui se trouvait sur l'autre rive, en le hellant. D'où leur nom, les "huants de Sahurs".

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scène de "huée", dans le traité "Des deduiz de la chasse" de Gaston Phoebus (ed. 1510)

 

Eglise Saint-Ouen

Le patronage de l’église Saint-Ouen de Catteville fut donné pour moitié à l’abbaye de Saint-Sauveur dans le courant du XIIe siècle. L’autre portion restait un droit des rois de France ou, par concession, des engagistes de la fiefferme du lieu. Il s’agissait donc d’un cas de « patronage alternatif », donnant lieu à désignation du prêtre desservant, tantôt par l’abbé, tantôt par le seigneur. Cette situation de partage fit en 1264 l’objet d’un acte du roi Louis IX, reconnaissant que, ayant lui-même nommé pour curé Pierre aux Epaules, il reviendrait la prochaine foi à l’abbé de Saint-Sauveur de nommer son successeur.

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L’édifice actuel est issu de nombreuses phases de construction successives. La nef unique de trois travées est prolongée à l’est par un chœur à chevet plat. La tour de clocher est établie au nord et, côté sud, une chapelle latérale fut également ajoutée à une date inconnue. Les nombreux fragments de calcaire coquillier, dit « tuf de sainteny », visibles dans les maçonneries proviennent manifestement d’anciens sarcophages : ils sont l’indice d’une nécropole établie sur ce site depuis le haut Moyen âge (VIe-VIIe siècles). A l'analyse, il s'avère en outre que la base de la croix de cimetière, dont le croisillon n'est pas antérieur au XVIe siècle, est formé d'un chapiteau antique, provenant de toute évidence d'une construction romaine. Il est impossible malheureusement de déterminer où se situait cet édifice, qui était sans doute assez monumental.

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Chapiteau dorique monumental remployé en socle de la croix du cimetière

En dépit des nombreuses transformations subies par l’édifice, subsistent aussi quelques vestiges d’une construction romane : modillons à masques grimaçants, traces de contreforts plats et autres pierres de taille.

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modillon roman : l'avare

Le petit relief du Christ visible dans la chapelle du clocher, datant du XIIe siècle, provient de cette église primitive. Trônant et bénissant, entouré d’un oiseau, de feuilles et d’un fruit, ce Christ roman offre, par sa facture naïve, un symbole touchant de résurrection et de fécondité. La tour de clocher, éclairée au rez-de-chaussée par de hautes baies d’époque Renaissance, ne fut édifiée que vers la fin du Moyen âge. La chapelle de la Vierge qui lui répond au nord, est plus tardive encore et l’ensemble de l’édifice fut également remanié au cours des XVIIIe et XIXe siècles.

En 1650, lors d’une de ses missions dans le diocèse de Coutances, saint Jean Eudes vint prêcher à Catteville.

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relief du Christ, XIIe siècle

Presbytère

Le presbytère de Catteville se trouve immédiatement au nord de l’église, attenant à l’enclos du cimetière. Il s’agit d’une belle demeure de la fin du XVIIIe siècle, aujourd’hui allouée par la commune à la société des HLM du Cotentin.

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Déjà attesté en 1251, cet édifice était conféré au prêtre, qui percevait aussi dans la paroisse une rente annuelle de 14 boisseaux de froment, un pain, dix poules et cent œufs. En 1332, ces rentes étaient passées à quinze boisseaux de froments, douze œufs, cent poules et six sols. Précision exceptionnelle, on apprend que le curé exerçait aussi un droit seigneurial sur plusieurs « résidents ». Pour administrer son bien, il bénéficiait des services d’un sénéchal et d’un prévôt, chargé de percevoir le « fouage » sur ses vassaux (impot perçu sur les "feux" ou foyers). En 1393 la cure était en jouissance de Pierre Galopin, qui rendait aveu au roi pour la maison presbytérale et quatre pièces de terre attachées au bénéfice ; ainsi que pour un huitième de fief noble dépendant du même bénéfice.

Il serait loisible, d’après les documents conservés, de dresser un liste partielle des prêtres de Catteville, en relevant des occurrences remontant jusqu’au XIIe siècle (cf. cartulaire de l’abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte).

 

 

La fiefferme de Catteville

Il semble que le chef de la fiefferme de Catteville puisse correspondre à l’actuelle propriété de la Cour, située non loin de l’église, ce terme désignant habituellement d’anciennes seigneuries dominantes, auxquelles étaient en particulier attachées des prérogatives judiciaires.

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La cour de Catteville sur le cadastre de 1829

Sous l’ancien régime, la paroisse de Catteville était pour l’essentiel partagée entre la baronnie de Saint-Sauveur-le-Vicomte et une seigneurie relevant du domaine royal. Ce dernier fief avait d’abord appartenu, au XIIe siècle, à la famille de Meri (ou de Mary), mais il fut confisqué par Philippe Auguste, probablement en raison de l’exil de son propriétaire, Raoul de Meri, qui préféra faire allégeance au roi d’Angleterre suite à la conquête française de la Normandie, en 1204. Par un décret royal datant du mois de novembre 1218, ce fief fut remis au dénommé Robert le Galois, sergent d’armes du roi de France, en récompense de ses services. Désormais qualifiée de « fiefferme », comme tout autre domaine directement affermé par le roi de France, la seigneurie de Catteville fut successivement engagée par la suite à divers propriétaires. Elle était administrée par l’autorité royale sous sa vicomté de Saint-Sauveur-Lendelin.

Nous savons que la fiefferme était engagée en 1434 au profit de Bertrand Cauvin. Ayant des extensions à Saint-Sauveur-le-Vicomte et à Saint-Germain-des-Vaux, sa possession donnait alors droit au patronage de la cure de Saint-Ouen de Catteville et à un droit de pêche dans « la rivière qui vient de la chaussée de Pierrepont par les marais et communes d'entre Doville et Catteville ». En 1438 elle appartenait à Jean Taurin, écuyer, qui consentit cette année la concession de plusieurs terres relevant de ce domaine au profit de particuliers. En 1533 la fiefferme de Catteville était engagée au profit de la famille Blondel, qui possédait aussi des terres à Aureville et Neuville-en-Beaumont et exerçait des offices judiciaires auprès de la baronnie de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Elle restera en possession de ce domaine jusqu’à la fin du XVIIe siècle au moins. En 1553, Thomas Blondel menait une procédure pour se faire reconnaître le droit de nommer le curé de la paroisse. En 1587 puis en 1592, Jean Blondel et son frère Jacques sont signalés comme propriétaires. En 1640, Jean Blondel figure dans le Rôle de la noblesse du grand bailliage de Cotentin. Qualifié du titre de sieur de Catteville, il est alors tenu pour « povre ». En 1688 on trouve Henry et Thomas Blondel cités comme seigneurs de la fiefferme de Catteville.

        Autres propriétés

D’après un certain nombre de sources écrites rassemblées depuis le XVe siècle, jadis conservées aux archives départementales de la Manche, il apparaît que la paroisse de Catteville était divisée en une dizaine d’aînesses, terres roturières appartenant à des paysans relativement aisés, et constituant des dépendances tantôt de la fiefferme royale ou de la baronnie de Saint-Sauveur. Le nom de ces propriétés ayant généralement changé, pour prendre celui de leurs propriétaires successifs, aucune n’apparaît plus sur le cadastre actuel, ni même sur le cadastre ancien (1829). Certaines cependant peuvent être identifiées. On peut supposer par exemple que l’aînesse Guermont, déjà citée en 1438, et qui appartenait en 1527 à un sieur des Haulles, correspond à la ferme de la Haulle, encore visible sur le cadastre de 1829. La famille Hamelin avait acquis en 1562 le « fief Botterel », qui subsiste probablement aujourd’hui sous le nom de « l’Hamelinerie »… Le « fief Henry », cité en 1523, pourrait être l’ancien nom de l’actuel village au Tellier.

L’actuel hameau du Village au Tellier, situé à environ deux cents mètres de l’église paroissiale, tient en effet son nom d’une famille Le Tellier, citée parmi les habitants de Catteville depuis au moins l’an 1549, et qui y résidait encore à la fin du XVIIe siècle. Cette ancienne aînesse constituait une dépendance de la fiefferme. Il y subsiste deux belles maisons anciennes, constructions appartenant pour l’essentiel aux XVeet XVIe siècles qui se caractérisent par leurs portes en plein cintre à claveaux de grès, leurs petites fenêtres chanfreinées et leurs souches de cheminées très massives. Sans disposer des attributs d’une demeure noble ces édifices présentent une indéniable qualité architecturale. Parmi les anciennes dépendances, se remarque également une bâtisse en bauge ou masse, maçonnée en terre crue. Au XIXe siècle, l’école communale et la mairie sont venues s’établir à l’intérieur de ce hameau.
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Au nombre des familles anciennement implantées à Catteville, se signale également la famille Corbaran. Dès 1479, Richard Corbaran y possédait un domaine, et, au cours du siècle suivant, il apparait que ses descendants, Tristan et Eustache Courbaran y détenaient aussi bien le fief au Coquière que le fief Guillaume Hamelin et le fief es huit Parchonniers. En 1779, Guillaume Courbaran obtenait du duc d’Orléans autorisation de bâtir un moulin à vent, moyennant une rente de 6 boisseaux de froment. D’après le cadastre ancien, ce moulin à vent, déjà disparu en 1829, semble s'être situé juste au dessous du Village au Prince.

 

Routes

L’un des principaux axes routiers structurant de la commune est constitué par la départementale 215, qui, venant de Hautmesnil, rejoint la D.147 à l’église de Catteville. Sur le cadastre de 1829, ce chemin est qualifié du nom évocateur de « rue des charrières », indiquant qu’il était adapté au passage de véhicules à roues tirés par des animaux de trait. Il correspondait sans doute à un très ancien chemin tangueur, conduisant depuis Saint-Sauveur au havre de Denneville. C’est probablement ce chemin, en effet, qui est déclaré dans un aveu rendu en 1528 par le seigneur de Saint-Sauveur-le-Vicomte, stipulant :"item avons droit de cours de cheminage, depuis la porte de nostre dit chasteau par terre jusques à la mer, qui est appelé le chemin tangeur, auquel sont sujets les hommes de St-Sauveur, Catteville, Neuville, Pierrepont, Omonville et Denneville et Duquel chemin par défaut de réparation, de correction et amende nous appartient, de quels que fiefs ou seigneuries que les terres contigues d'icelui chemin soient tenues".

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La "rue des charrières" sur le cadastre de 1829

On signalera que l’accès à la mer, pour s’y approvisionner en tangue, était également accordé aux habitants de Catteville sur le havre de Saint-Lô-d’Ourville. En 1532, autorisation fut en effet donnée par les religieux de Lessay aux paroissiens de Saint-Sauveur-de-Pierrepont, de Canville, de Catteville et de Neuville "à prendre de la tangue pour l'usage et annoblissement de leur tere à la dicquerie de la baronnie d'Avarville". Ils étaient tenus pour cela de "faire mercher du marteau avec l'impression des armes des abbé et religieux la charrette, ou charettes, de quoy ils entendront lever et charrier les tangues", et au paiement d'un boisseau de froment par charrette.

En 1627, est aussi mentionné le « chemin de La Plesse au moulin de Neuville ». Cet itinéraire (actuelle D.147), coupant la paroisse du nord au sud permettait au-delà de rejoindre depuis Saint-Sauveur-le-Vicomte, la chaussée de Pierrepont.

Catteville (75)

Détail de la carte de Mariette de la Pagerie (1689)

 En complément des informations précédentes, M. Benoit Canu, historien et guide conférencier, nous fait partager les observations suivantes : "Il existait (...) un chemin que la toponymie et l’archéologie tendent à signaler en travers de l’Anse de Cattevilledu Hamel à Ingrehou : une pièce d'archive de la série A (3380) mentionne en effet un « Ilet du vey », c’est-à-dire « du gué », ou « de l’Inguehou » que l’on peut donc situer à proximité de la ferme de ce nom, sur la butte voisine ; au XVIIIe siècle, la lande d’Inguehou y portait encore les vestiges d’une motte dite « château de Montauban », qui furent fouillés vers 1760 : des pièces y furent trouvées dans un mur. Son tracé pourrait subsister dans le parcellaire au-delà de La Chuque en direction de la Maison Egret, au nord-est et j’y verrai volontiers l’indice d’une voie reliant les deux St-Sauveur antérieure ou concurrente du chemin « tangueux » et du passage par la chaussée du moulin de Neuville ; un embranchement vers l’est menait, via Beaumont, jusqu’à Hautmesnil".

Rivières

Catteville est bordé par la rivière de la planche Saint-Jean, formant séparation avec Taillepied, qui délimite la commune sur sa frange occidentale depuis le lieu-dit Les moulineaux (sur Saint-Sauveur) jusqu’au Pont-d'Alleaume. A l'ouest puis au sud de la commune, ce cours d'eau prend ensuite la dénomination de "rivière du moulin de Neuville" et se prolonge jusqu'en bordure du marais. Voici d'autres compléments donnés par M. Benoit Canu à propos du tracé de cette rivière : "Le moulin et sa chaussée passés, elle se déporte sur son canal de fuite puis oblique sur un fossé qui la ramène à la rivière, laquelle, limitrophe alors de Saint-Sauveur-de-Pierrepont, reçoit la rivière de Neuville (ou ruisseau de la Planche Varon ou du Petit Marais) et en prend le nom. Quittant le Petit Marais pour le grand marais de Doville, la rivière conflue dans le bras nord du Gorget qui sépare Doville de Catteville puis de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Dite aussi rivière de la Sangsurière ou de Pierrepont, voire des Gîtes, ou encore Fil de Gorges, cette frontière s’avère d’autant moins naturelle que, d’une part, à une époque inconnue, à des fins de drainage et de clôture, son cours fut à la fois dédoublé et déporté et que, d’autre part, le marais que ces bras ceinturent, bien que cadastré sur Doville, est propriété indivise de Catteville, Doville, Saint-Nicolas et Saint-Sauveur-de-Pierrepont".

Plus loin vers l’est, la limite communale est défini par le tracé du Gorget, formant séparation avec Doville. Tandis qu’au nord la limite communale suit précisément les talus protégeant l’ancien bois de la Plesse, il n’est guère qu’à l’est, sur la frontière avec Hautmesnil, que le tracé en semble moins distinct.

Catteville est également irrigué par deux autres ruisseaux, qui, partant du plateau, depuis le bois de la Plesse, traversent la commune selon une orientation nord-sud. Ces ruisseaux ne portent de nom ni sur le cadastre ancien ni sur la carte IGN.

 vauban manche 012

Détail d'un plan militaire de la seconde moitié du XVIIIe siècle

Ponts

Cette situation justifie la multiplicité des ponts, passages à gué et autres planches repérables sur la commune. En 1689, la carte de Mariette de la Pagerie permet déjà d’en reconnaître au moins trois, correspondant semble t-il à la Planche de l’Islet, sur la rivière de Moulineaux, au pont de Bar, situé au lieu-dit la Hamellinerie, et au pont du Hecque, sur l’actuelle départementale 147. Côté ouest, d’autres passages anciens existaient au lieu-dit la Planche Saint-Jean, en direction de Taillepied, et au niveau de la chaussée du moulin de Neuville. Ce dernier ouvrage, constituant un point de franchissement routier important, est attesté de longue date par les sources écrites. D’après un aveu rendu en 1528, nous savons en effet que les tenants de dix fiefs ou aînesses de la paroisse de Neuville ainsi que sept autres fiefs situés à Saint-Sauveur-de-Pierrepont, étaient sujets à "maintenir chascun une perche de la chaussée du dit moullin (de Neuville).

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, la construction de la ligne de chemin de fer de Coutances à Cherbourg occasionna la construction d’un nouvel ouvrage auprès du lieu-dit « les Mières ». L’étude architecturale de ces différents ouvrages n’a pas été effectuée.

 

Moulins

Le seul moulin à eau actuellement identifiable sur la commune de Catteville correspond au moulin dit « de Neuville », ainsi mentionné dans les sources écrites, qui dépendait en fait de la seigneurie de Taillepied. Il est attesté comme tel dès la fin du XIIe siècle, par un acte de Mathieu de Taillepied, mentionnant une rente en froment dont sa famille avait fait don à l’abbaye de Saint-Sauveur. En 1604 Anne Lambert, veuve de Julien Poerier, mentionnait encore parmi les dépendances du fief de Taillepied un « moulins à eau, à vent, à tan ». Immédiatement voisin du moulin à eau de Neuville, ce moulin à vent de la seigneurie de Taillepied est peut-être celui qui fut encore représenté sur le cadastre de 1829. Sachant que Guillaume Courbaran avait obtenu en 1779, du duc d’Orléans autorisation de bâtir un autre moulin à vent – potentiellement localisable d’après la toponymie auprès du village au Prince – il existait donc deux ouvrages de ce type sur la commune à la veille de la Révolution.

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Indications d'un moulin à vent au lieu-dit "la rue des Monts" sur le cadastre de 1829

Curieusement, aucun des documents consultés ne mentionne de moulin à eau spécifiquement rattaché à l’ancienne fiefferme de Catteville. L’aveu rendu en 1434 par Bertrand Cauvin se contente de mentionner un « droit de pèche dans la rivière qui vient de la chaussée de Pierrepont par les marais et communes d'entre Doville et Catteville ». Il s’agit là d’une sorte d’anomalie car, en Cotentin, le moulin à eau constitue une dépendance presque obligée de toute seigneurie médiévale. Une étude de terrain plus détaillée permettrait peut-être d’en retrouver la trace sur l’une des rivières qui irriguent la paroisse. Indice potentiel, le tracé du cours d’eau qui passe sous le pont Hecque, marque sur le cadastre ancien un net décrochement, vestige probablement d’un détournement du cours primaire de la rivière provoqué par un aménagement de bief.


Le marais

Catteville dispose encore aujourd’hui d’un marais communal. De peu d’étendu, ce dernier marque une enclave nettement délimité en direction du sud. La jouissance des marais communaux n’était cependant pas limitée à cette portion, mais se partageait en indivision avec les habitants des paroisses voisines de Saint-Sauveur-de-Pierrepont, de Saint-Nicolas-de-Pierrepont et de Doville. Dès le XVe siècle, les sources écrites mentionnent l’existence de ces terres vaines et vagues, permettant aussi bien la libre pâture du bétail que des « cueillettes » de blete et de rots. Très tôt, les habitants durent défendre ces ressources contre les velléités d’appropriation de grands propriétaires. En 1613, les officiers du roi durent ainsi condamner l’usurpation faite par le sieur de Crosville, d'une portion de marais relevant alors de la fiefferme de Catteville nommée l’Ilet du Vey ou de Linguehou.

il s’agit de l’île d’Ingrehou, aujourd’hui rattachée à Neuville-en-Beaumont. L’étymologie de Linguehou, qualifié aussi Inglehou en 1762, vient du terme scandinave holm/l’île, précédé d’un élément qui pourrait venir du nom d’homme scandinave Ingouf, bien connu localement.

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Le marais de Catteville. Extrait d’un plan levé en 1762 (AD. Manche, 1Fi-168)

Durant tout le XIXe siècle, cette situation donna lieu à d’incessants procès - principalement entre les habitants de Saint-Sauveur-le-Vicomte et de Doville.

 

Forêts

Le village de Catteville était entièrement limité sur sa frange nord par le bois de la Plesse, parc de chasse clos de fossés appartenant aux barons de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Nommé en 1473, « la Plesse au seigneur », celui-ci est décrit alors comme buisson de deffens, contenant environ ccl vergées bien closes. Le tracé de ces anciens talus, jadis surmontés d’un plessis de branchages, dessine aujourd’hui encore une démarcation bien nette. Depuis 1290, suite à une transaction passée par Robert d’Harcourt, ce bois était partagé pour moitié entre les seigneurs de Saint-Sauveur et les moines de l’abbaye, qui obtinrent le droit de s’y pourvoir en bois de chauffage et de construction, ainsi que de le clore de fossés et d’y justicier les malfaiteurs.

Saint-Sauveur-le-Vicomte. Bois de Defant

Au-delà, les habitants de Catteville qui dépendaient de cette baronnie étaient, comme ceux de Rauville et ceux du seigneur de Taillepied, coustumiers et communiers des forêts de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Ils pouvaient ainsi y mettre leur bétail en panage et  prendre bois pour leur ardre et amesnager en payant l'amende pour ce accoustumé, c'est à sçavoir : par charretée de faouc, trois sols tournois, par charretée de chesne et houx, six sols tournois; par charretée de mort bois, comme houx, tremble et autre bois non portant fruit, dix huit deniers (aveu de 1528). En contrepartie, ils devaient aussi, comme les autres détenteurs de fiefs situés auprès de ces forêts le service de sergent et garde de la Plesse et buisson de deffends, ainsi que le devoir de comparence aux plaids de verderie. Ils étaient de même assujettis au service de chasse dans les bois et buissons de la vicomté et à la redevance annuelle d’un chuquet de Noël, c'est-à-dire une souche ou bûche destinée à la veillée du seigneur.

Ces devoirs d’aide aux chasses de seigneurs nous renvoient t-ils aux « huées » des battues médiévales, et, par ce biais au sobriquet des « huans de Catteville » ?

Les propriétés relevant de la seigneurie de Saint-Sauveur, dont la jouissance donnait droit d’usage dans les forêts se trouvaient semble t-il rassemblées au nord de la commune. Outre l’ancien fief Guermont, identifiable à la ferme de la Haulle, aujourd’hui disparue, elles incluaient en 1527 un fief dit des novales, alors propriété de Blaise le Parquier (connu comme prêtre de Catteville en 1532) et de son frère Philippe. Ce terme de novalles est évocateur puisqu’il désigne les terres nouvellement défrichées. Le nom même de son propriétaire indique qu’il eut pour ancêtre – et peut-être qu’il fut lui-même - un officier parquier, c'est-à-dire un gardien de terrains clos, destinés à enfermer le bétail surpris en divagation ou bien prélevé au titre de redevance.

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Carte de Cassini, vers 1755 (détail)

Féodalement la paroisse de Catteville se partageait semble t-il entre « ceux des marais » et « ceux des forêts »…

 

Landes

Catteville possédait aussi d’assez vastes étendues de landes. Elles sont signalées en 1473 parmi les communes relevant de la baronnie de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Comme pour les forêts, les habitants du lieu resséants de cette seigneurie y étaient coustumiers et pouvaient ainsi y mettre leurs bêtes, et avoir en tous les temps de l'an à paistre (L. Delisle). Presque entièrement disparues aujourd’hui, ces anciennes landes seraient cependant identifiables sur le cadastre de 1829, où sont encore signalées de nombreuses parcelles en « jannières ». Vers 1755, la carte de Cassini en donne un aperçu, montrant l’ensemble de la partie orientale de la paroisse, sur les limites avec Hautmesnil, couvertes de ce type de végétation.

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Extrait d'une carte d'état major du XIXe siècle

Fontaine Saint-Ouen

Saint Ouen, patron de la paroisse de Catteville fut archevêque de Rouen dans la seconde moitié du VIIe siècle. Issu de la haute aristocratie franque, il fut l’un des membres influents de la cour de Dagobert, et un ami proche du célèbre saint Eloi, dont il rédigea une biographie. Fondateur d’églises et d’abbayes, il est réputé avoir conduit d’incessantes missions d’évangélisation à l’intérieur de sa province. Cela explique probablement pourquoi Saint Ouen figure parmi les saints les plus honorés de Normandie, où pas moins de cent onze églises lui sont vouées.

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Catteville, église, statue de saint Ouen (cl. CAOA)

En Cotentin, il était honoré non seulement à Catteville, mais également à Omonville-la-Petite, Sideville, Carquebut… On sait que saint Ouen possédait dans cette région un domaine, nommé Brisniacus, et qu’il vint présider à l’élévation des reliques de saint Marcouf en son abbaye de Nantus. Selon la légende il serait passé par Carquebut où, bénissant une fontaine et les marais environnants, il aurait supprimé les maladies qui régnaient dans la région. Comme à Carquebut, mais aussi à Rouen, à Rots en Bessin ou à Lapenty, il existe à Catteville une fontaine Saint-Ouen, simple puits maçonné et couvert d’une dalle de grès, en bordure d’un chemin menant le marais. Un peu tombée dans l’oubli, elle était réputée jadis pour la guérison des yeux.

Catteville fontaine saint Ouen (2)

 

Julien Deshayes, avec la contribution de Benoit Canu.

 

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 17:33

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Le 14 avril 2009 a été identifiée une tête d'homme barbu en remploi dans le mur d'un édifice du quartier du Gravier, ancienne paroisse d'Alleaume, à Valognes. La pierre utilisée est un calcaire local. L'objet, fragmentaire, fait 55 cm de hauteur. Ce personnage ne présente aucun autre attribut que sa barbe et une couronne végétale nouée autour de la tête. Son insertion dans le mur ne permet pas de vérifier s'il s'agissait ou non d'une oeuvre en ronde-bosse. Le fait toutefois que l'amorçe du cou ne marque qu'un faible retrait par rapport au visage indique plutôt qu'il devait s'agir d'une sculpture en haut relief, donc potentiellement issue d'un bloc architectural.

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A l’analyse, l'hypothèse d'une production d'époque romaine semble devoir être privilégiée. Le traitement des yeux aux orbites bien dessinées et aux pupilles recreusées au trépan, le dessin de la barbe en collier, le rendu des cils par une série de petites incisions superficielles, le modelé général du visage par des volumes amples, les proportions assez monumentales de ce fragment, sont autant d'éléments stylistiques caractéristiques de cette période. Sur le plan de son iconographie, le motif de la couronne végétal renvoie nécessairement à des références issues de l’antiquité gréco-latine. Le type de l’homme barbu coiffé de lauriers évoque potentiellement d’assez nombreux types de figurations, qu’il s’agisse de divinités ou de portraits impériaux. Reste cependant que cette production se situe à un niveau artisanal, se prêtant surtout à des comparaisons avec l'art populaire des provinces de la gaule, de la Grande-Bretagne ou de l'Afrique romaine (cf. buste tricéphale du Musée d'Aquitaine, Déesse de Nasium au musée de Bar-le-Duc, relief de la base de colonne de Cussy-la-Colonne...).

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Cussy-la-Colonne, relief sculpté

En l'absence de contexte archéologique déterminant, on ne saurait il vrai entièrement exclure que cette tête soit une sculpture beaucoup plus tardive, pouvant avoir été produite entre le XVIIeet le XIXe siècle. Notons cependant que la technique utilisée ne présente rien de commun avec les productions d’époque moderne connues en Cotentin. Le contexte du remploi - un mur de remise du XIXe siècle – permet en outre d’exclure que cette œuvre provienne d’un édifice détruit lors des bombardements de 1944. La localisation de la découverte nous situe enfin, rappelons le, dans la proximité immédiate de la zone de concentration des principaux vestiges de l’ancienne agglomération antique d’Alauna. Il importe enfin, en conclusion, de rappeler qu'il  est assez courant, en Cotentin, de parvenir à identifier des éléments de lapidaire antiques en remploi dans des édifices postérieurs (cf. fonts baptismaux de Saint-Marcouf taillés dans un fût de colonne à écailles, bénitier de Sainte-Mère-Eglise formé d'une fragment de colonnette à relief figuratif, socle de croix de cimetière de Catteville constitué d'un chapiteau dorique que nous avons antérieurement identifiés et signalés).

Catteville--71-.jpg

Catteville, socle de la croix du cimetière formée d'un chapiteau antique

J. Deshayes

Cette sculpture m’a été signalée par un habitant de Valognes. Elle est connue d’un certain nombre de personnes mais n’a jamais, à notre connaissance, donné lieu à une tentative d'identification ni à d’autres signalements. Son inscription dans le mur d’un édifice privé constitue un obstacle à son étude et à sa mise en valeur.

 

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 15:30

Dans le cadre du cycle des conférences d’histoire locale, consacrée cette année au thème de la commande artistique et de la création architecturale, le Pays d’art et d’histoire du Clos du Cotentin proposait, le jeudi 9 février 2012, une intervention intitulée « Le maitre de Gréville-Hague et la statuaire religieuse de la Renaissance en Cotentin ».

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Groupe de la mise au tombeau, replacée dans la niche au sol de la chapelle du Val-Ferrant

En octobre 1993 fut découvert à Gréville-Hague, sous le mur nord de la nef, un lot de sept statues représentant la Mise au Tombeau et la Résurrection du Christ, ainsi qu’une très étrange figuration de Jésus mort, debout le torse nu et tenant son cœur à la main. La date d'enfouissement de ces statues a pu être déduite de celle d'une réfection partielle de la nef, en 1774. Comme le rappelait l'abbé Marcel Lelégard suite à cette découverte, il est fréquent en Cotentin de découvrir ainsi des éléments de statuaires qui, brisés ou jugés indécents, furent enterrés dans les cimetières ou insérés dans les maçonneries des églises. 

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Christ de la Résurrection

Les sculptures de Gréville, produites dans un calcaire tendre de la région du Bessin, sont réalisées à une même échelle (h. env. 75-90 cm). Certaines ont nécessité une restauration difficile à déceler mais la plupart de ces oeuvres présente aussi des traces d'inachèvement laissées lors de la création ; chevelure tout juste ébauchée du Christ couché, base simplement dégrossie du saint Jean et des deux saintes femmes de la Mise au Tombeau, chevelure inachevée du Christ debout...

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Identifiant plusieurs groupes distincts au sein de cet ensemble, l'abbé Lelégard et Josiane Pagnon ont proposé d'en situer la datation entre le milieu du XVe siècle et les années 1480-1490 environ. Tout en retenant l'hypothèse d'une intervention conjointe de deux artistes différents (le "maître" ayant selon nous réalisé les trois Christ et son aide les "figurants" de la Mise au tombeau), il apparait cependant qu'il s'agit bien d'une production homogène, réalisée par un unique atelier. Outre leur unité de proportions et de matériaux, ces oeuvres forment, sur le plan iconographique, une série cohérente, parfois complémentaire. L'observation des détails - la manière en particulier de faire minutieusement ressortir en réserve les veines du Christ de la Mise au tombeau, du Christ ressuscité et les larmes du saint Jean - révèle une unité stylistique importante. En regardant de près, on constate également que le Christ offrant son coeur et la Vierge de la Mise au Tombeau montrent, côté droit, le même oeil à la paupière affaissé et à la pupille glissant vers le bas.

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Si les résidus de peinture encore visibles sur ces sculptures attestent que celles-ci furent bien achevées et exposées, le caractère tout juste ébauché, disons bâclé, de plusieurs d'entre elles démontre à mon sens qu'elles ont été réalisées sur place, à Gréville-Hague. On imaginerait mal en effet que des œuvres non totalement finies aient été achetées dans un atelier spécialisé et importées ainsi en Cotentin. Sans développer une trop longue analyse stylistique il apparait assez net que les statues de Gréville sont surtout représentatives de savoir faire locaux et reflètent, par leur facture un peu maladroite une forme de provincialisme.

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Christ offrant son Coeur

Si l’on compare en particulier le Christ offrant son cœur au saint Jacques de l’église de Portbail, datant de la première moitié du XVIe siècle, on trouve aux deux figures une attitude comparable et une même composition ample du drapé, ceignant la taille en enveloppant dans sa courbe le bras relevé du personnage. Un traitement plus subtil des textures et du modelé des carnations distingue cependant le saint Jacques de Portbail, incitant à opposer cette  œuvre produite par un maitre confirmé, probablement actif à Caen ou à Rouen, aux créations plus rudes et statiques du sculpteur de la Hague. 

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Portbail, église Notre-Dame, saint Jacques

(cliché de la Conservation des antiquités et objets d'art de la Manche)

Je suis tenté en revanche de rapprocher le Christ offrant son cœur de Gréville à  l'Ecce Homo de la chapelle de la Délivrance de Rauville-la-Place, un édifice rétabli au culte vers 1550. Ce dernier est une création rurale qui s'efforce visiblement de reproduire le très beau Christ aux liens de l’abbaye voisine de Saint-Sauveur-le-Vicomte, une oeuvre qui est particulièrement bien documentée puisqu'on sait qu'elle fut commandée à Rouen en 1522 et livrée toute peinte aux frères bénédictins. 

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Christ de Saint-Sauveur-le-Vicomte (1522) et Ecce Homo de Rauville-la-Place,

qui en constitue une copie tardive (vers 1550).

Malgré ses qualités de modelé et une remarquable tension du corps, le Christ de la Mise au tombeau de Gréville n'écarte pas une certaine impression de rusticité. Son plus proche équivalent à l'échelle locale est le Christ couché de Saint-Nicolas de Pierrepont, qui appartient à un petit groupe sculpté de la Déploration, daté avec pertinence du milieu ou de la seconde moitié du XVIe siècle.

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Christ de Gréville (en haut) et de Saint-Nicolas de Pierrepont

Bien qu’il fut initialement daté du XVe siècle par l’abbé Lelégard, le groupe des sculptures de Gréville présente donc des caractéristiques essentiellement propres aux productions cotentinaises d'époque Renaissance. Il tolére bien mieux à notre avis une attribution au second tiers du XVIe siècle (c. 1530-1560) qu'une datation antérieure. Cette réévaluation est importante car on peut ainsi supposer que ces statues furent commandées pour la chapelle des Apôtres, dite aussi du Val-Ferrant où elles ont retrouvé leur place en 1994. Abritée sous la tour de clocher qui fut édifiée contre le flanc sud du chœur, cette chapelle a  en effet conservé une niche au sol parfaitement adaptée au format du groupe de la Mise au Tombeau. La date de construction de cet appendice - 1554 - est indiquée sur une plaque extérieure, précisant aussi l'identité de Pierre Heuzey, son fondateur et bâtisseur présumé ("1554 : Du don de maître Pierre Heusey")Comme nombre d'autres Mises au tombeau, le groupe de Gréville s'inscrivait donc, de façon tout à fait cohérente, dans un contexte funéraire, car cette chapelle abritait selon l'usage les sépultures des seigneurs fondateurs. 

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Gréville-Hague, chapelle du Val-Ferrant édifiée en 1554.

Si la scène de la Résurrection est un complément iconographique habituel des scènes de la Passion, la représentation du Christ offrant son coeur possède en revanche un sens différent. Cette image ne se rapporte pas à un évènement évangélique précis mais propose une vision atemporelle et sacramentelle de la divinité. Elle apparaît en ce sens assimilable à de nombreuses Imago pietatis au Christ mort, parfois soutenu par des anges et accompagné des emblèmes de la Passion. A Gréville, l'attribut du coeur offert précise et accentue la symbolique eucharistique de la représentation et donne une puissance neuve au thème de l'offrande sacrificielle. Plutôt qu'un héritage des aspects morbides de l'art de la fin du Moyen-âge, il faut je crois discerner dans cette représentation inhabituelle le reflet des efforts de renouvellement des contenus de l’art religieux portés par certains intellectuels et ecclésiastiques durant cette brève période d'ouverture aux idées humanistes qui a précèdé, en France, les guerres de Religion et le durcissement dogmatique de la contre-réforme.

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Gravure extraite d'une édition française de la Grande vie de Jésus Christ de Ludolphe le Chartreux, largement diffusée en France au XVIe siècle, où s'affirme déjà la dévotion pour le sacré Coeur du Christ

Il serait intéressant en conclusion de parvenir à cerner plus distinctement la personnalité de ce Pierre Heuzey, auquel est attribué par inscription la construction de la tour de clocher et de la chapelle du Val-Ferrant.

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Inscription commémorative de la construction de la tour de clocher : "1554 / du don de maître Pierre Heuzey"

Le titre de "maitre" l'identifie à un ecclésiastique et on le retrouve en effet cité en 1568 en tant que curé de la paroisse. On connait un mieux cependant le parcours de son parent, Guillaume Heuzey, qui fut official de Valognes (à la suite de Robert Heuzey, son oncle ?, qui présida en 1534 à la fondation du collège de Valognes), curé de Querqueville et prieur d'Omonville durant les mêmes années. Ce Guillaume Heuzey était un prêtre cultivé et réformateur qui fut l'auteur, en 1540, d'une compilation latine des traités synodaux du diocèse de Coutances. Il devint membre en 1553 de la confrérie du saint Sépuclre de Valognes, et cultivait donc une dévotion particulière pour le saint Tombeau du Christ. On sait non seulement grâce au Journal de Gilles de Gouberville qu'il résidait à Gréville-Hague mais également qu'il était affairé, durant ces années 1550-1560, à la construction d'un nouveau "logis" au manoir du Val-Ferrant. A défaut de pouvoir formellement l'identifier au commanditaire de ce groupe sculpté exceptionnel, sa présence suggère l'existence à Gréville, au milieu du XVIe siècle, d'un environnement culturel favorable à une telle entreprise artistique.

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Détail héraldique de la chapelle du Val-Ferrant : armoiries de la famille Heuzey

 

Julien Deshayes, février 2011

(Clichés Pays d'art et d'histoire du Clos du Cotentin, sauf mention différente ; remerciements à la Conservation des antiquités et objets d'art de la Manche pour les documents mis à disposition).

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