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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 12:28

LES HÔTELS DIEU DU COTENTIN MEDIEVAL :

A la différence des maladreries, normalement réservées aux seuls lépreux, les hôtels Dieu médiévaux assurent l’accueil de malades et de pauvres infirmes (qui sont logés, nourris, et blanchis), mais aussi des passants et des pèlerins, des femmes en difficulté (filles mères sur le point d’accoucher, prostituées en retraites pascales…), des enfants abandonnés…

On considère que ces établissements sont hérités des xenodochia du haut Moyen-âge, un type d’établissement apparu à Rome au IVe siècle. Leur création visait à répondre aux textes conciliaires, incitant les évêques de chaque diocèse à offrir un asile aux « peregrini, pauperes et infirmi ». Leur multiplication a beaucoup contribué au développement des réseaux d’échanges, à la circulation des hommes et des idées durant l’époque mérovingienne.

Au début du XIIIe siècle, l’organisation des hôtels Dieu tend à s’institutionnaliser. L’ordre du Saint-Esprit, fondé à Rome en 1204, essaime en Occident et reçoit la gestion de nombreux sites. A Coutances, Hugues de Morville fonde en 1217 un nouvel hôpital diocésain, soutien les établissements de son diocèse et en renforce l’encadrement.

Contrairement aux léproseries, qui sont principalement des établissements ruraux, les hôtels Dieu sont généralement implantés en ville. Leur fondation, lorsqu’elle est documentée (comme à Cherbourg au XIe siècle, Coutances au XIIIe siècle ou Valognes au XVe siècle), est souvent indicative d’un essor urbain.

 

Barfleur : La première attestation de l’hôtel-Dieu de Barfleur se trouve dans un arbitrage de l’évêque Vivien de Coutances (1202-1208) attribuant une part des revenus (dîmes) de la paroisse à cet établissement. Le deuxième signalement correspond à une donation faite en 1218 au profit des lépreux, par Guillaume Fossard avec l’agrément de Gilbert Cosket. De nouvelles aumônes en faveur de la Maison Dieu de Barfleur sont effectuées avant 1223 par Guillaume et Richard Folliot, frères, avec l’entremise de l’évêque de Coutances, sur une pièce de terre dite « les grosses roches », située entre Barfleur et Carneville. Une autre donation est enregistrée pour l’année 1290 (Guillaume Devaindis, prêtre, pour le don d’un terrain à Saint-Vaast où établir une grange).

Le premier pouillé du diocèse de Coutances, dit Livre Noir, précise vers 1251-1274 que la moitié des dîmes de la paroisse revenait à l’hôtel Dieu de Barfleur. D’après le pouillé de 1332, le prieur de l’hôtel Dieu, était nommé par le chapitre cathédral de Coutances. Outre son rôle d’administrateur de l’établissement, il  avait la charge de desservir l’église paroissiale. Ainsi Guillaume Barbey en 1428, Jean Avoine en 1451… étaient-ils à la fois prieur de l’hôtel Dieu et curé de Barfleur (Abbé BELLOT, Louis DROUET, « Notice historique sur la ville de Barfleur », Mémoires de la société académique de Cherbourg, p.308, p. 314, 316-318). Selon d’anciens témoignages, l’Hôtel Dieu de Barfleur était situé dans village de la Bretonne, de l’autre côté du port.

Barfleur, plan MAGIN (milieu du XVIIIe siècle)

Carentan : La fondation de l’hôtel Dieu de Carentan intervient le 21 décembre 1362, à l’initiative de Robert Vibert et Thomasse, sa femme, bourgeois de la ville. Le but de cette fondation était de soigner les pauvres malades, les femmes grosses, d'ensevelir les morts et de célébrer des messes et offices en l'honneur de sainte Anne et de saint Nicolas. A cet effet, les fondateurs donnèrent un manoir situé derrière l’église Notre-Dame. Leur fondation fut placée sous l’autorité des frères Trinitaires déjà établis depuis le XIIIe siècle au prieuré de la Perrine (commune du Désert), « affin qu'en iceluy hostel-Dieu les pauvres de Dieu soient receus, couchez, gardez, recuz o leurs visitez les paouvres femmes grosses gesir en gésine estre gardées, visitées, gouvernées. Les morts enseveliz et les œuvres de miséricordes faites et accomplis et Dieu servy et honoré tant de messes que d'autres offices divins selon le revenu en iceluy hostel apartenant a l'aide de Dieu, de Nostre Dame Ste Anne, St Nicollas et de toutte la cour de paradis ».

Carentan, plan MAGIN (milieu du XVIIIe siècle)

Cherbourg : Une tradition véhiculée au XIIe siècle par le poète Wace attribue la fondation de l’hôtel Dieu de Cherbourg à Guillaume le Bâtard, le futur conquérant de l’Angleterre, l’an 1053. Il aurait dans le même temps créé les hôpitaux de Bayeux, Caen et Rouen, destinés aux « méshaigniez » (estropiés), « non poanz » (impotents), « langoros » (langoureux) et « non veans » (aveugles).

La réalité de cette fondation du XIe siècle semble confirmée par d’autres mentions postérieures. On sait en particulier que la Maison Dieu de Cherbourg bénéficiait de droits étendus sur la forêt de Brix et percevait des rentes sur le « fief au lardier », une institution fiscale de prélèvement sur les cochons mis en libre pâture dans la forêt, administrée par le trésor ducal. En échange, les gestionnaires de l’hôtel-Dieu avaient la charge d’organiser le transport par charroi des lards livrés au château de Cherbourg. En tant que « francs pasnagiers » de la forêt de Brix, le prieur de Cherbourg pouvait aussi mettre ses bêtes en libre pâture dans les forêts et y prendre du bois pour son chauffage et ses constructions. Selon une enquête menée en 1318, le prieur de l’hôtel-Dieu avait rang de capitaine des bourgeois de la ville, en charge de la garde du château ; en temps de siège il est précisé que ces derniers devaient effectuer des sorties pour brûler les « chariots, béliers et autres instruments de guerre ». Ce qui est attesté également est que ce sont les échevins et bourgeois de Cherbourg qui se réunissaient pour élire le prieur en charge de l’établissement. Il s’agissait donc bien d’une institution « communale », instituée par le pouvoir ducal mais administrée par des bourgeois, organisés en milices pour la défense de leur ville.

Cet établissement, initialement établi hors de la ville, à la Bucaille, fut déplacé intra-muros (rue Tour-Carrée, auprès de l’église de la Trinité) en 1304 par son prieur, nommé Jean Cabieul, après qu’une enceinte urbaine ait été édifiée à Cherbourg par le pouvoir royal. Jean Cabieul y fonda, en 1316, une chapelle vouée au roi Saint-Louis. Sous Napoléon III, en 1859, les bâtiments sont détruits et l’hôpital est déplacé rue du Val-de-Saire.

Encore en 1627, il est question des « pauvres soldats estropiés, mathelots et autres passants auxquels il devra fournir vivre et logement pour 24 heures ou, en cas de besoin, jusqu’à complète guérison ».

Bibliographie sommaire : Mme. RATEAU-DUFRESNE, Histoire de la ville de Cherbourg et de ses antiquités, Paris, 1740, p. 30-32 ; M. de PONTAUMONT, Documents pour servir à l’histoire de la ville de Cherbourg, Cherbourg, c. 1850-1870, p.1-7 ; G. AMIOT, Inventaire analytique des archives de la ville de Cherbourg, antérieures à 1790, Cherbourg, 1900, p. 283-284 ; Chanoine LEROUX, « Documents concernant l’hôtel-Dieu de Cherbourg », Mémoires de la Société nationale académique de Cherbourg, t. XVII, 1905, p. 289-376.

Cherbourg, vue cavalière, vers 1680

 

Coutances : L’histoire de l’hôtel Dieu de Coutances a fait l’objet d’une excellente monographie de Paul Lecacheux (Essai historique sur l’hôtel-Dieu de Coutances, vol. I, Paris, 1895). Il fut fondé en juillet 1209 par Hugues de Morville, en l’honneur de l’Esprit Saint, de la Vierge Marie, des apôtres Jacques et Jean, et de saint Antoine confesseur, pour l’assistance aux pauvres et aux pèlerins (ad susceptionem pauperum et peregrinorum). L’établissement bénéficie de nombreuses donations de la part de son fondateur et des membres de sa famille. C’est ainsi qu’en 1219, l’hôtel-Dieu reçoit d’Herbert de Morville, frère de l’évêque Hugues d’important revenus sur la paroisse de Morville. En 1257, l’établissement reçoit aussi du roi saint Louis un droit de libre panage pour quarante porcs dans la forêt de Brix.

Les frères et les sœurs chargés de cet établissement étaient placés sous la direction d’un prieur. On trouve mention en 1250 du réfectoire et de la cuisine située au bout. (quoquine que est in buto ejusdem refectorii). L’établissement possédait aussi moulin sur le rivière Soulles. Reconstruit une première fois après la guerre de Cent ans, puis une nouvelle fois au XVIIe siècle, l’hôpital actuel n’a conservé de médiéval que la tour de clocher de sa chapelle Saint-Jacques, datant de la fin du XVe siècle.

Néhou : L’origine de l’hôtel Dieu de Néhou est liée à la création, vers 1105 d’une collégiale implantée auprès de son château par Richard de Reviers, seigneur des lieux. Cette collégiale regroupait un petit groupe de prêtres, également chargés de la desserte de l’école et de la chapelle seigneuriale. Il faut préciser que Néhou avait alors rang de bourg, disposait de marchés hebdomadaires et de halles aux marchands. Ce bourg était situé au pied du château, à l’écart du village actuel, auprès du pont de Sainte-Colombe. La chapelle Saint-Eloi de l'Hôtel-Dieu est encore citée en 1283, lorsque « la donnaison de la chapelle de l’ostel Dieu » (c’est-à-dire le droit de nomination des prêtres desservants) fut attribuée à l’une des trois héritières de la baronnie. En 1332 en revanche, il n’est plus question que d'une chapelle « qui fut l'ancien hôtel Dieu ». Les vestiges de celle-ci subsistaient encore à la fin du XIXe siècle, auprès des ruines du château de Néhou, définitivement effacées vers 1904 lors de la construction d’une nouvelle minoterie, devenue ensuite centre d’équarrissage.

Néhou, vue de l'ancien château (peinture murale, XVIIe siècle)

Saint-Lô : La première attestation de l’hôtel-Dieu de Saint-Lô remonte à l’an 1225, par un acte établisant que celui-ci avait à l’origine été fondé par les bourgeois de la ville. L’évêque Hugues de Morville, légiférant en sa faveur, lui octroi cette année-là de nouveaux statuts. L’établissement était voué à Notre-Dame. Sa chapelle était desservie par un prêtre, nommé par les chanoines augustins de l’abbaye de Sainte-Croix de Saint-Lô.

Valognes : La fondation de l’hôtel Dieu de Valognes remonte en l’an 1497. L'initiative en revient à Jean Lenepveu, prestre, bourgeois manants habitant du lieu, qui fit à cet effet don d'une maison et mesnage contenant deux vergées ou viron rüe Levesque bornez par laditte rüe, le douy et le clos du Gisors. Jean Lenepveu était le confesseur de Jeanne de France, comtesse de Roussillon, dame de Mirebeau et de Valognes, fille naturelle de Louis XI et veuve de l’amiral Louis de Bourbon. Soucieux d’asseoir plus solidement sa fondation, il obtint de cette dernière le don d'une acre de terre ou environ pour la fondation de l’hôpital, église, maison Dieu et cimetière, située dans le Clos du Gisors, attenantes à son propre ménage. En retour cependant, Jeanne de France exigea de se faire reconnaître fondatrice dudit hôpital et maison Dieu, et le privilège de pourvoir et présenter au gouvernement d’icelle en lieu et place de l'abbé de Notre-Dame-du-Vœu. Elle demanda aussi à ce qu'elle-même, ainsi que son défunt époux et les membres de sa famille, soient associés à toutes les messes, prières et oraisons dites dans la chapelle. Le contrat de donation que la dame de Valognes fit établir en date du 28 janvier 1499, précise encore que cet établissement serait édifié sous l'honneur et révérence de Nostre Dame et de toutte la cour céleste, et stipule que son cimetière serait commun à tous les bourgeois et habitans dudit Vallongnes a y estre inhumez et ensépulturez. Jean Lenepveu se voyait par le même acte reconnu prieur, administrateur et gouverneur de la nouvelle fondation. Il avait pour charge d'employer les revenus dont il disposait à la construction des bâtiments  ainsi qu'à sustenter, recueillir, loger et alimenter les pauvres personnes qui illec viendront et afflueront. L’autorisation de bâtir la chapelle fut octroyée le 15 août 1499 par Geoffroy Herbert, évêque de Coutances. Cette création se vit en outre soutenue par les principaux notables de la ville, tels le sieur Jallot qui fit don de vitraux, Guillaume le Tellier, baron de la Luthumière, Robert d'Anneville, seigneur de Chiffrevast, ou Gautier de Ricarville, capitaine de Valognes.

Manuscrit enluminé au XVe siècle pour Jeanne de France, dame de Valognes

(Londres, Harely mss 4373)

 

L'acte primitif de fondation daté du 25 février 1497 ajoute encore que cet hôtel Dieu avait pour destination de recueillir, nourrir et gouverner les pauvres personnes, pèlerins, passants et autres nécessiteux et indigents et accomplir les œuvres de miséricordes. Une inscription en caractères gothiques, visible en façade de l’édifice, porte quatre vers rimés : « Vous qui passez devant ce lieu / Elargissez vous de vos biens / Il est constant pour Hôtel Dieu / De sustenter pauvres chrétiens ». La vocation du lieu est également précisée dans la permission donnée pour sa création par l'ordre des hospitaliers, en date du 5 octobre 1497, précisant qu’il aurait pour fonction de recevoir les pauvres, les voyageurs et les infirmes ainsi que les vieillards déclinant, les orphelins et les bâtards abandonnés (ad recipiendum pauperes transeuntes et infirmos ut ibidem de morte prima Capita reclinent, et orphanos projectos, et infantes bastardos).

 

En 1687, lors de la construction d’un nouvel hôpital, les habitants du quartier se mobilisent contre la désaffectation de l'édifice. Ils en entreprennent alors, à leurs frais, une restauration de la chapelle, qui fut des mieux réparée et décorée. Il n’empêche que l’autorisation d’y maintenir les offices sera, finalement refusée, et les biens de l'hôtel-Dieu rattachés à ceux du nouvel hôpital de Valognes. Suite à la stupide révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV (1685), le cimetière protestant (où l’on avait inhumé 9 personnes depuis 1558) « qui contenait une perche et demi et jouxtait l’enclos du cimetière de l’hôtel Dieu » fut aussi abandonné. Passée la Révolution, l’hôtel Dieu devient un casernement militaire, puis, peu avant 1880, est affecté à un dépôt d’étalon. Il abrite depuis 2002 le centre culturel de la ville de Valognes.

L'hôtel-Dieu de Valognes sur le plan Lerouge (1767)

 

Dans leur état actuel, les bâtiments de l'ancien hôtel-Dieu regroupent une longue aile sur rue et une chapelle en retour, située sur l'arrière du bâtiment. Celle-ci se compose d’un long vaisseau de cinq travées, se terminant à l'est par un chœur polygonal à trois pans. L'aile sur rue a été entièrement remaniée au XIXe siècle et ne présente plus aujourd'hui une lisibilité apparente des structures médiévales. Sa façade intègre cependant un puits ancien, conjointement accessible depuis l'intérieur et l’extérieur du bâtiment, ainsi que des fragments de pierres tombales en remploi et l’inscription que nous avons signalée précédemment. Les travaux engagés en 2002, dans le cadre de l’aménagement du centre culturel de la ville de Valognes, ont donné lieu à diverses observations archéologiques. Le décaissement des sols a en particulier permit de dégager, à 1 mètre 40 en retrait par rapport à l’alignement sur rue de l’édifice actuel, les assises du mur de façade primitif de la chapelle, avec le seuil de son portail d'entrée. Au niveau du chœur, il a été possible également de repérer la trace d’un emarchement, indiquant que celui-ci se trouvait surélevé de plusieurs dizaines de centimètres par rapport à la nef. Des traces de polychromies, recouvertes par un badigeon, ont été repérées en plusieurs endroits. Mais le fonctionnement de l’édifice peut surtout se déduire des anciennes ouvertures, le plus souvent obstruées, qui distribuaient cette chapelle et lui permettaient de communiquer avec plusieurs bâtiments accolés. En plus de l’entrée sur rue, qui se trouvait au centre de la façade occidentale, un grand portail ouvrait sur le flanc sud de la nef. Constitué d’un haut arc brisé aux piédroits chanfreinés celui-ci était surmonté d’une inscription latine versifiée en caractère gothique, dont la première ligne : Hic est pauper domus … précisait à nouveau la vocation du lieu (cette inscription est malheureusement tombée au sol et s’est brisée en deux morceaux, suite à l’effondrement d’une poutre durant le week-end du 21 au 22 septembre 2002. Elle est aujourd’hui déposée à la bibliothèque municipale). D’après les traces d’arrachements encore visibles, il apparaît que ce portail sud était précédé par un porche aux proportions assez monumentales. A une date non définie, celui-ci a été détruit et intégré dans un nouveau bâtiment, placé en équerre contre le flanc sud de la chapelle. Des corps avaient été inhumés partout dans le sol de la chapelle et de la cour, à l'intérieur de linceuls et de cercueils en bois dont on pouvait identifier la matière putréfiée.

Inscription "Hic est pauper domus..." brisée en 2002


Nous essaierons de conclure demain, avec quelques exemples d'autres établissements charitables du Cotentin médiéval...

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