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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 11:25

 

 

LE CHÂTEAU DE BRICQUEBEC

 Maugendre

La cour du château, lithographie par Maugendre

1 - Histoire

Une tradition tenace attribue la fondation du château à Anslech, proche du comte Guillaume Longue-Epée et tuteur du jeune Richard Ier. Cette hypothèse reste à ma connaissance non vérifiée. Bien que se rapportant à une période un peu trop précoce pour être assurée, elle rend cependant assez bien compte du contexte vraisemblable de la constitution de cette grande baronnie, dont l'origine s’inscrit manifestement dans une politique ducale visant à asseoir le contrôle territorial du Cotentin par l’entremise de membres fidèles de leur entourage.

D’Anslech serait issue la longue lignée des Bertran, succession de chevaliers dont le nom semble inscrit à chaque chapitre majeur de l’histoire du duché. Robert Ier Betran figure au début des années 1060 comme témoin de plusieurs actes ducaux et assure ponctuellement, durant la même période, l'office de vicomte du Cotentin. Il fut manifestement l'un des piliers de la politique de stabilisation menée après la révolte de 1047 par Guillaume le Bâtard en Cotentin. On le rencontre vers 1060 comme auteur d'une donation substantielle au profit de l'abbaye Saint-Ouen-de-Rouen, comprenant des biens répartis aussi bien en Cotentin que dans le Pays d'Auge, foyer originel de la famille. Son fils, Robert II, est réputé avoir participé en 1099 à la prise de Jérusalem. Robert III, mort au siège de Caen en 1138, fut en Cotentin l'un des principaux opposants au parti de Geoffroi d'Anjou. En 1172, Robert IV Bertran devait pour sa baronnie de Bricquebec le service de cinq chevaliers et détenait en propre le service de trente trois chevaliers et demi. Il possédait également les seigneuries de Roncheville, Fauguernon, Fontenay le Marmion, et la moitié de la ville de Honfleur. Ses domaines anglais comprenaient le domaine de Barde, dans l'Essex. Il décède avant janvier 1194, date à laquelle son héritage est confirmé à son fils par Jean sans Terre. Lors de l'annexion de 1204, l'héritier de ce grand fief, Robert VI, était mineur. A la mort de son père, en 1202, il avait été placé avec ses frères et sœurs sous la tutelle de Robert de Thibouville. Ce dernier étant resté fidèle à Jean sans Terre, Robert Bertran s'était vu en représailles confisquer ses fiefs normands par Philippe Auguste. Mais étant lui-même resté en Normandie, ses domaines d'outre Manche furent également confisqués... Il ne rentre dans son héritage normand qu'à sa majorité, en 1207, et pouvait alors rendre hommage au roi de sa baronnie, dont dépendaient une quinzaine de fiefs nobles, répartis pour l'essentiel en une couronne resserrée autour de Bricquebec. Il épouse vers 1210 l'une des trois filles de Raoul Tesson, Jeanne, dont il reçoit le fief de Thury. Il suit Philippe Auguste à Bouvines et assiste au couronnement de saint Louis. En 1245 il marie son fils aîné, Robert VII, à Alix de Tancarville, fille de Raoul de Tancarville, chambellan de Normandie. La famille Bertran représente alors le cas le plus net d'ascension sociale d'un grand lignage du Cotentin dans l'entourage capétien.

Robert IX Bertran, élevé à la dignité de maréchal de France, joue un rôle important durant la période troublée des débuts de la guerre de Cent ans. Ayant obtenu pour son fils la main d’une riche héritière, il suscite la colère d’un second prétendant à ce mariage, Geoffroy d’Harcourt, sire de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qui par vengeance s’engage dans une guerre privée contre son rival. Condamné pour ces agissements, Harcourt se réfugie à la cour d’Angleterre et y incite le roi Edouard III à prendre pied en Cotentin. Robert Bertran, que l’on surnomma «le Chevalier au Vert Lion », aurait alors tenté en vain de résister à l’armée anglaise débarquée à Saint-Vaast-la-Hougue le 12 juillet 1346. Il organise aussi, avec son frère Guillaume, évêque de Bayeux, la défense du château de Caen. Peu après le décès du vieux maréchal, dont les deux fils meurent au champ de bataille, s’éteignait une dynastie vieille de quatre cents ans.

Par mariage, le château et la baronnie de Bricquebec passent alors à la famille Paisnel, qui possédait aussi Hambye. Livrée aux exactions de la soldatesque, soumise aux ravages de la peste et des famines, la presqu’île du Cotentin offre dans la seconde moitié du XIVe siècle le cadre à de multiples échauffourées opposant les troupes françaises, anglaises et navarraises. Un temps, soumis au roi de Navarre, Bricquebec revient rapidement dans le giron français et fourni au roi Charles V un précieux atout dans sa stratégie de reconquête.

Après une brève période de paix, la guerre reprend en 1418. Bricquebec est rapidement occupé par les troupes du roi Henry V d’Angleterre. Offert à William de la Pole, comte de Suffolk, puis revendu par ce dernier au capitaine Bertin Entwistle, le château reste sous domination anglaise jusque en 1450. Lorsqu’en 1452 Louis d’Estouteville, le vaillant défenseur du Mont-Saint-Michel, revient prendre triomphalement possession du château, s’annonce déjà la fin du Moyen âge. Au début du siècle suivant, les barons de Bricquebec abandonnent l’ancienne forteresse des Bertran pour s’établir dans leur nouvelle résidence, le château des Galleries, édifié suivant les préceptes de la Renaissance italienne.

 

2 -  Architecture

Le château de Bricquebec constitue un ensemble de vaste proportion, présentant une évolution architecturale trop complexe pour être envisagée ici dans son ensemble. L'organisation de la cour selon un tracé ovalaire, avec une motte positionnée en débord vers le sud-ouest, y maintient dans ses grandes lignes l'assise d'une fortification primitive en terre. La spectaculaire aula à bas-côté, associée primitivement à une camera et une chapelle canoniale, appartient aux dernières décennies du XIIe siècle. Mais l'observation attentive de l'édifice suggère que la construction de l'enceinte en pierre avec ses bâtiments accolés et ses tours de flanquements résulte pour une large part d'une phase d'aménagement du XIVe siècle. Une insertion datant de cette période est en particulier repérable au niveau de grande tour d'angle sud-est, dite "tour de l'Epine", qui formait un ensemble solidaire avec un beau bâtiment résidentiel édifié en prolongement du mur pignon oriental de la aula romane. Ce logis comptait deux niveaux d'élévation avec pièce haute sous charpente apparente, éclairés par de hautes fenêtres à trilobes ajourés. La distribution verticale du logis s'opérait par un escalier en vis logé dans la tour de l'Epine, qui abritait également des pièces de retrait et communiquait à son tour avec des latrines logées dans l'épaisseur du mur d'enceinte sud. La portion de courtine correspondante se limitait dans son état du XIVe siècle à enclore l'espace situé entre la tour de l'Epine et le mur pignon de la aula romane, dont la longue façade postérieure, équipée d'une coursière, formait prolongement du rempart. Côté nord, le premier étage du logis communiquait avec le chemin de ronde de la courtine, rejoignant deux autres tours circulaires. L'ouvrage d'entrée à deux tours polygonale situé en prolongement, ainsi que les bâtiments d'habitation accolés aux murs d'enceinte de part et d'autre, peuvent également être datés du XIVe siècle.

La haute tour maîtresse semble également résulter d'une phase de construction contemporaine des évènements de la guerre de Cent ans. Il s'agit un haut ouvrage à onze pans, implanté sur le sommet d'une motte artificielle. Le rez-de-chaussée aveugle donne accès à un puits abrité sous un habitacle saillant de maçonneries servant également à loger un escalier en vis conduisant au premier étage. Les niveaux supérieurs étaient plafonnés, à l'exception de la plate-forme sommitale du donjon, portée sur une voûte d'arêtes à multiples voûtains. L'analyse de la structure du XIVe siècle est compliquée par une importante reprise architecturale effectuée au siècle suivant. Les parois de la salle du premier étage ont été alors intégralement épaissies par un doublage des maçonneries internes. Un escalier en vis a été logé dans l'épaisseur du mur pour desservir les niveaux supérieurs et assis dans l'ébrasement d'une fenêtre à meneau, désormais murée. Deux autres fenêtres identiques, ouvrant vers le sud et le nord, ont été obstruées et ne se voient aujourd'hui que de l'extérieur de l'édifice. Une porte latérale ouvrant vers le sud a également été rebouchée. La cheminée actuelle a été transformée et maladroitement intégrée sous le foyer du niveau supérieur. Les latrines, dont seul le débouché extérieur est encore visible, ont été noyées dans les maçonneries. Les éléments de modénature conservés sous ces reprises, tous situés sont en connexion avec le gros œuvre du donjon, sont cependant bien attribuables au XIVe siècle. La formule des grandes fenêtres à meneau présentant un profil en biseau très évasé correspond à une typologie de modénature relativement tardive, qu'il convient plutôt de situer dans la seconde moitié du siècle.

La reconstruction d'une partie de l'enceinte et des bâtiments résidentiels du château de Bricquebec pourrait donc potentiellement être mise en relation avec la personnalité du Maréchal Robert Bertran. Nommé en 1345 "capitaine commis par le Roy aux frontières de la Mer, depuis Honefleu jusques en Bretagne", gratifié d'une fortune assez considérable, ce dernier était particulièrement à même d'entreprendre dans la première moitié du XIVe siècle une importante campagne de construction, associant étroitement préoccupations défensives et exigences résidentielles. La reconstruction du donjon polygonal est postérieure. Elle est susceptible de se rattacher à  l'occupation navarraise des années 1354-1366, période propice aux travaux de mise en défense, marquée par la présence fréquente du prince Louis, voir du roi Charles II en personne. Si l'on ajoute aux constructions du XIVe siècle les travaux importants menés au siècle suivant sur la courtine sud, la tour de l'horloge et le chartrier, force est de constater que la guerre de Cent ans aura généré une profonde redéfinition architecturale du château de Bricquebec. La nature de ces travaux, visant principalement à augmenter les capacités défensives de l'édifice tout en lui intégrant le plus étroitement possible des espaces d'habitations nombreux, caractérise bien les préoccupations des commanditaires. Le rôle privilégié accordé à la tour maîtresse indique aussi l'importance fondamentale que revêtait cet attribut dans la définition d'un programme castral durant cette période.

Julien DESHAYES

Sur cette tradition, et l'histoire de la famille Bertran, voir en dernier lieu COTTIN (Catherine), "Une famille de la noblesse normande : les Bertran (XIe-XIVe siècle), Bulletin de la société historique de Lisieux, n°48, 2001.

FAUROUX (Marie), Recueil des actes des ducs de Normandie, MSAN XXXVI, 1961, n°147, 148, 151, 156, 205, 224, 231.

NORTIER (Michel), Documents normands du règne de Charles V, Paris, 2000, n°73, 159, 172, 173 ; Michel NORTIER, "Documents comptables des archives générales de Navarre concernant la Normandie", dans : Cahiers Léopold Delisle, t. XIV, fasc. 1, 1965, n°109.

Analyse développée ensuite dans DESHAYES (Julien), "Le renouveau de la fortification dans la presqu'île du Cotentin à l’époque de la guerre de Cent ans", Du ciseau du sculpteur au sourire des saints, catalogue de l'exposition tenue à Saint-Lô du 19 novembre 2005 au 29 janvier 2006, Saint-Lô, 2005. 

 

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