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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 17:39

9, rue des Capucins

 

L'histoire de l'hôtel de Chantore illustre, par sa complexité et l'enchevêtrement des transactions diverses qui ont présidé à sa construction, un phénomène représentatif de la constitution de certaines demeures valognaises du XVIIIe siècle.

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L'hôtel Ernault de Chantore sur le plan Lerouge de 1767. Les lignes vertes délimitent l'emprise supposée de la propriété au XVIIIe siècle. Les lignes rouges délimitent la propriété actuelle.

L'assise foncière de la propriété est formée entre mai et septembre1701 par Bertin-Claude Jobard, prêtre, sieur des Valettes, qui réunit alors une "vieille masure" ainsi que plusieurs maisons achetées à deux propriétaires distincts. En 1705, ce dernier revend l'ensemble à Marie Suzanne de Gouberville, qui en fait bénéficier son héritière, Françoise de Gouberville, épouse de Nicolas Le Danois, notaire à Portbail. S'étant séparée d'avec son mari, Françoise de Gouberville revend  (pour 2250 livres) la propriété, le 16 février 1719, à Madeleine Plessard, épouse de feu Louis de Marcadé, écuyer, seigneur de Sigosville et Saint-Martin-le-Hébert, qui en effectua l'achat en tant que "prête nom" pour son neveu et héritier, Jean-François Osber. Les archives notariales précisent alors que la construction, entreprise par Nicolas Le Danois, ayant longtemps été laissée inachevée, était entièrement à reprendre : "icelui bâtiment étant gâté par les pluies (n'est) ce présent utile que pour les matériaux qui peuvent y être et en les démolissant". Le nouvel acquéreur, Jean-François Osber (1676-1739), était seigneur du fief d'Agneaux, sur la paroisse de Brucheville et du fief du Val, à Chef-du-Pont. Il avait épousé en 1698 Marie-Bonnaventure Plessard, héritière de la seigneurie de Saint-Martin-le-Hébert. Il tenta de poursuivre les travaux, qu'il mena jusqu'à la charpente, avant de céder à nouveau l'édifice, le 26 avril 1728, à Anne Durevie, héritière de la seigneurie de Sotteville et veuve de Guillaume Beaudrap, sieur de la Prunerie (1664-1726), "pour être icelle maison achevée de bâtir et construire". L'acte de vente précise encore que "laquelle maison ledit seigneur d’Agneaux avait élevé d’en par le cordon et même fait élever la charpente de moitié d’icelle, fait couvrir d’ardoise et fait venir beaucoup de pierres en carreau pour en achever le bâtiment". Ces différentes sources écrites permettent donc de dater la construction entre 1720 et 1730 environ, et d'en attribuer l'essentiel à ce commanditaire.

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Façade sur rue

L'hôtel fut ensuite transmis en héritage à l'un des fils d'Anne Durevie, François-Eléonor de Beaudrap (dit aussi Eliodor, Léonor...), né en 1702, écuyer, sieur d'Ouessey, Colomby, le Buisson (à Réville), Gonneville (à Néhou) et Saint-Maurice, qui épousa en 1743 Marie-Françoise Madeleine Denise du Mesnildot (décédée à Valognes en 1786). Il résidait à Valognes lors de son décés, survenu le 19 septembre 1763. Son inventaire après décés mentionne l'existence à cette date d'une bibliothèque relativement fournie, contenant surtout des ouvrages de dévotion, mais aussi de droit, d'histoire, ainsi que des traités techniques (mathématiques, artillerie...), un peu de littérature (Corneille, Racine, Boileau, Don Quichote, Gil Blas) et un livre de Rousseau. La propriété passe ensuite à deux des filles de M. de Beaudrap : Angélique-Françoise de Beaudrap, dite "Mademoiselle d'Oessé" (également orthographié d'Ouessey ou d'Ouessay), née en 1748, qui décéda dans la demeure familiale en 1810, et Catherine Françoise Julie, dite "Mademoiselle du Fournel", également décédée à Valognes en 1812. La demoiselle D'Ouessey figure en 1778 en tant que veuve sur une liste des nobles résidant à Valognes. Elle employait à cette date cinq domestiques (deux hommes et trois femmes) en son hôtel et y logeait quatre enfants, probablement ceux des domestiques. Impliquée dans une sorte de cabale nobiliaire contre M. de Colleville, maire de Valognes, elle refusa la même année de se soumettre aux réquisitions de la municipalité, visant à fournir le gîte aux hommes de troupe stationnés dans la ville. Outre la propriété de la rue des Capucins, les deux soeurs étaient aussi propriétaires indivis des fiefs d'Oessé en Colomby, du fief de Malassis au Vrétot, de la terre du Fournel en Saint-Maurice, et du château de Caillemont à Saint-Georges-de-la-Rivière. 

 

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Jonction des deux ailes du côté de la cour

Durant la Révolution, les demoiselles de Beaudrap furent semble t-il assez gravement inquiétées. En mars 1793, la demoiselle d'Ouessey dû produire une attestation de résidence, pour prouver qu'elle n'avait point pris le parti de l'émigration. Malgré cela, les deux soeurs subirent manifestement une période de détention puisque l'année suivante, lors des célébrations du 26 messidore an II (14 juillet 1794), un acte signé du représentant du peuple Lecarpentier mentionne "deux tonneaux de cidre pris chez les citoyennes Douessay, mises en arrestation par nos ordres, pour servir à la célébration de la fête civique". Loin cependant de céder aux pressions, la demoiselle d'Ouessey aurait durant ces années troubles caché un prêtre réfractaire, en sa demeure de la rue des Capucins, et y faisait antérieurement célébrer des offices par des prêtres insermentés. La demoiselle du Fournel déclarait de son côté, en mars 1795 (le 28 ventôse an III), que "conformément au décret de la Convention nationale relatif à la liberté des cultes, elle est dans le dessein de faire dire la messe chez elle toute fois et quante que l'occasion  se trouvera". Bien qu'elles n'aient manifestement jamais quitté la France, ce n'est qu'en 1801 que les soeurs de Beaudrap furent radiées de la liste des émigrés. Le 17 vendémiaire de l'an XI (9 octobre 1802), la demoiselle du Fournel achetait à Marie Louise Charlotte Elisabeth Catherine d’Hauchemail, veuve d’André Alexandre Etard de Bascardon, l'hôtel dit de Thieuville, situé rue Pelouze. Par testament du 12 novembre 1811, elle léguait l'ensemble de son héritage à ses cousins, Pierre François de Beaudrap, seigneur de Sotteville, et Madeleine-Thérèse-Bonaventure de Beaudrap. Elle avait auparavant constitué une rente de 1200 francs au profit des pauvres de plusieurs communes du Cotentin, et se signala également par sa générosité envers les églises des environs.

Le 25 janvier 1823, l'hôtel est revendu par ces derniers à Hervé-Marie-Pierre-Thomas-Casimir Ernault de Chantore, qui lui a laissé son nom. Né à Avranches en 1772, ancien chevalier de Saint-Louis, seigneur et patron de Bacilly et de la Haye-Comtesse, M. Ernault de Chantore émigre en 1791 et sert comme Dragon dans l'armée de Condé. Une pièce envoyée par Lecarpentier, commissaire de la République, à l'accusateur public du tribunal révolutionnaire le mentionne en 1793 au nombre des nobles du district "prévenus d'aristocratie et de conspiration".

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Inscription funéraire d'Hervé Ernault de Chantore sur sa sépulture du cimetière Saint-Malo

Il épouse en 1805 Bonne Hue de Caligny, fille de Anthénor-Louis Hue de Caligny, constructeur pour partie de l'hôtel de Grandval-Caligny, et vint alors résider à Valognes. "Il était encore sous la surveillance de la police en 1808 mais en 1810 et 1813, les autorités locales louent son attachement au gouvernement impérial et la considération dont il jouissait dans la société" (Y. Nédèlec, 1985). Sa fortune atteignait sous le premier Empire 4000 livres de revenus fonciers, pour des terres étendues en Cotentin aux communes de Neuville-au-Plain, Huberville, Sortosville et Saint-Germain-de-Tournebut, faisant de lui la 13e fortune de Valognes. Son attachement à la monarchie est toutefois illustré par un épisode survenu lors du séjour que le duc de Berry fit à Cherbourg à son retour d'exil, en avril 1814 : "On lui présenta un de ses anciens camarades de l'armée de Condé, M. de Chantort (sic), qu'il reconnut en lui déclarant "Votre blessure à la main est-elle guérie ?" (cité par J.P. Busson, Rev. Manche,1960). Pour rétribution de sa fidélité, il fut en 1815 nommé capitaine de cavalerie de la garde royale. Elu conseiller municipal en 1818 il devint en 1826 conseiller d'arrondissement de Valognes. Lors du départ en exil de Charles X et de son séjour à Valognes dans la nuit du 14 au 15 aout 1830, plusieurs membres de la suite royale sont hébergés dans la demeure de la rue des Capucins : Messieurs de Damas, de Barante et de la Villate. En raison de son attachement aux Bourbons, M. de Chantore refuse de prêter serment à Louis Philippe. En 1833 il figure avec sa famille parmi les soutiens actifs de la duchesse de Berry. L'acte de vente de 1823 établi en sa faveur mentionne "une grande maison sise à Valognes rue du Bourg-Achard ou des Capucins, composée de deux grands corps de logis dont un sur le devant de la dite rue accédé par une porte cochère, l'autre donnant sur la cour et faisant l'angle droit avec le précédent, de deux cours, jardins haut et bas et d'un petit jardin à la suite". A la mort d'Hervé de Chantore, survenue à Valognes le 10 août 1859, le mobilier de son hôtel est vendu, puis, en 1868, la propriété est acquise par la communauté des soeurs du Refuge de l'abbaye Notre-Dame de Charité de Caen, qui y réside jusqu'en 1871. Revendu alors à M. Jacques Jeanne, l'hôtel est acquis en 1917 par M. Charles Lucas, époux de Marguerite Fenard, et demeure aujourd'hui dans sa descendance. Cinq bombes sont tombées en 1944 sur la propriété mais elles n'ont gravement endommagé que les murs du jardin.

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Détail d'une carte postale ancienne, vers 1910

 

Le nom d'Ernault de Chantore, le souvenir peut-être de Marie-Rose Adrienne (1812-1838), la fille d'Hervé de Chantore, a probablement inspiré Jules Barbey d'Aurevilly pour le personnage de Delphine de Cantor, héroïne malheureuse de la nouvelle des Diaboliques intitulée "Le Bonheur dans le Crime". Selon certains auteurs, la figure du baron de Fierdrap, l'un des protagoniste du "Chevalier des Touches", aurait semblablement été inspiré à l'écrivain par M. François Eléonor de Beaudrap, cité précédemment comme propriétaire de l'édifice mais, selon le témoignage de Barbey lui-même dans une lettre à Trébutien du 3 novembre 1855, c'est en fait Thoms François de Beaudrap, le frère d'Eléonor, qui aurait nourri son inspiration. Enfin, d'après une autre tradition, Jules Barbey d'Aurevilly se serait aussi appuyé sur le souvenir d'un évènement survenu dans cet hôtel durant la Révolution pour la scène finale du "Chevalier des Touches", faisant apparaître Aimée de Spens se dénudant en sa chambre, devant l'une des fenêtres du rez-de-chaussée, afin de détourner du héro l'attention des soldats républicains. Dans la version "historique", une patrouille de bleus venue perquisitionner l'hôtel pour y trouver un prêtre réfractaire caché par Mademoiselle d'Oessé aurait surpris, par la fenêtre, la demoiselle à son bain (cette dernière, étant alors âgé d'environ 45 ans, n'avait plus cependant la fraîcheur que Barbey prète à Aimée de Spens).

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Illustration pour Le Chevalier des Touches par J. Thiney, 1938

(coll. musée Barbey d'Aurevilly)

L'hôtel de Chantore présente un plan en L avec corps de logis sur rue et une aile en retour délimitant sur l'arrière de l'édifice une cour pavée, accessible par un passage charretier. Un grand jardin en terrasse clos de murs soigneusement maçonnés se développe sur l'arrière du bâtiment. Bâti initialement à la périphérie du centre urbanisé de la ville, cet hôtel disposait jadis de vergers et de vastes prairies.

L'ensemble de la construction, édifié sur deux niveaux d'habitation et un étage de combles, prend assise sur un niveau de caves voutées formant soubassement. La façade sur rue se compose de six travées, ordonnancées autour d'un avant-corps central faiblement saillant, coiffé d'un simple fronton triangulaire. La porte d'entrée n'est pas logée à l'intérieur de cet avant corps mais se trouve décalée sur la droite, et la grande porte cochère ouvrant sur la cour occupe l'extrémité orientale de l'édifice. Conformément à un schéma de composition que l'on retrouve dans la plupart des hôtels valognais du XVIIIe siècle il existe une différence de traitement entre les fenêtres du rez-de-chaussée, coiffées d'arcs surbaissés, et celles de l'étage, à simple linteau droit. De longs bandeaux horizontaux placés à l'appuis des fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage soulignent l'horizontalité de cette façade et en font le principal ornement. Une suite régulière de petites lucarnes à pignon éclaire les combles, établis sous une toiture à pans brisés. Le parement de pierre calcaire est traité en petit appareil piqueté, initialement destiné à être recouvert d'un enduit de revêtement, dont subsiste, côté cour, quelques résidus. Comme le précise un acte daté de 1725, le puits adossé au mur de clôture de la cour est partagé en mitoyenneté avec l'hôtel d'Anneville-du-Vast. 

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Vestiges d'enduit au clou du XVIIIe siècle sur la façade postérieure

L'escalier principal, logé à la jonction des deux ailes de l'édifice, est précédé par un office et s'accède par un long couloir d'entrée. Elégamment suspendu dans les airs, il se compose de deux volées tournantes et présente une rampe en ferronnerie aux élégants motifs de courbes et de contre-courbes. A l'étage, il dessert distinctement un salon et une salle à manger donnant sur la rue, ainsi que la suite de pièces déployées dans l'aile sur le jardin, comprenant initialement une anti-chambre, une chambre puis un cabinet. Dans la courbe de l'escalier, un étroit emmarchement niché dans l'épaisseur du mur permet d'accéder à une chambre de comble habitable, équipée d'une belle cheminée à décor de stuc. Deux autres escaliers de service logés respectivement à l'extrémité de l'aile en retour et au centre de l'aile sur rue permettaient, depuis l'étage noble, un accès direct vers les écuries, les offices (cellier, lardier...) et les cuisines et du rez-de-chausée. Chambres et salons ont conservé l'essentiel de leurs lambris et huisseries d'origine, ainsi que des corniches en stuc ornées de modillons, de trophées musicaux et de putti.

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Détail de la corniche à modillons, "putti" et trophées d'instruments de musique du grand salon

 

La propriété voisine (n° 11 rue des Capucins), dissociée de la propriété à une date inconnue et en partie enclavée dans les jardins de l'hôtel de Chantore, abrita à partir de 1813 la communauté des soeur Marie-Madeleine Postel.

J. Deshayes (synthèse effectuée à partir des recherches archivistiques de Mlle Le Bouteiller, Stéphanie Javel, Geneviève Ceccaldi, Yves Nédèlec, Jean Barros, Jacques Lepetit-Vattier; Bruno Centorame) 

 

LIEN : Tilly artiste peintre (les "ateliers de Chantore")

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