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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 10:35

Rapport sommaire et provisoire de la visite du mercredi 7 mai 2003 (J. Deshayes, en compagnie de Margot Zeller)

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Besneville sur la carte de Mariette de la Pagerie, 1689

I - Historique

Le village de Besneville se trouve a proximité immédiate de Portbail, citée portuaire active à l’époque antique et durant le Haut Moyen-âge, dans une aire de christianisation précoce. Quelques découvertes archéologiques et la présence supposée d’un croisement de deux voies romaines semblent y indiquer une occupation à l’époque antique[1]. La voie reliant Bricquebec et passant au pied de l’église, est attestée au Moyen-âge comme l’une des branches de la « Carrière Bertran », route dépendant des barons de Bricquebec.

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L'église et le "bourg" de Besneville, carte postale ancienne, vers 1900 (AD.50)

La paroisse de Besneville constituait, suite à une donation du début du VIIIe siècle, l’un des six domaines du pagus du cotentin appartenant à l’abbaye Saint-Florent-de-Saumur. Cette situation, référencée par un document de 1067, est manifestement à l’origine du vocable de l’édifice. En dépit des efforts effectués au XIe siècle par les moines de Saint-Florent pour maintenir ces possessions, il apparaît que la restitution en leur faveur ne se fit que très partiellement. Vers 1150, un puissant seigneur local, Roger de Magneville, faisait don de l’église à l’abbaye de Montebourg et, en 1219, un différent concernant les droits sur la paroisse fut tranché en faveur de ce monastère. Au XIIIe siècle, le chapitre de Coutances possédait également une part des revenus ecclésiastiques de Besneville.

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II - Architecture

L’église de Besneville comporte une nef charpentée à bas-côtés de quatre travées, prolongée à l’est par un transept non saillant supportant une tour de croisée, puis par un chœur voûté de trois travées à chevet plat. L’édifice a fait l’objet d’une étude de Marc THIBOUT, qui, identifiant trois phases de constructions rapprochées à l’intérieur d’un chantier ayant progressé d’est en ouest, fixait le début des travaux aux environs de 1225. Tous les auteurs ayant décrit l’édifice ont insisté sur la grande originalité de la nef, dont le parti à double file de colonnes très élancées permet de dégager un éclairage abondant du volume central par les ouvertures des bas-côtés.

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Plan schématique

L’observation rapide de l’édifice permet toutefois - à mon sens - de relativiser un peu les analyses précédentes, notamment lorsqu’elles insistent sur l’homogénéité de cette architecture, en datant intégralement la construction du XIIIe siècle.

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Façade occidentale (coll. Conservation des antiquités et objets d'art de la Manche)

Les élévations du chœur révèlent en particulier, par des ruptures de maçonneries, la succession vraisemblable de quatre phases successives de construction. A une première strate, comprenant la partie inférieure des murs, se superpose, sur une hauteur d’environ 2 mètres, une zone de maçonneries formées d’un grès brun, différent de celui des parties basses. A cette seconde zone d’appareillage correspond le tracé d’un chaînage oblique de toiture visible sur le mur pignon du chœur. L’emploi du grès brun s’observe aussi dans l’encadrement d’une petite porte obstruée située sur la première travée sud, indiquant un percement contemporain de la première modification du choeur.

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Cette construction fut elle-même surélevée, lors d’une troisième phase de reprise, reportant l’élévation à un niveau dont la limite supérieure se devine facilement par des ruptures de maçonneries discernables sur les murs gouttereaux et au mur pignon oriental. Des éléments de corniche et la base d’une gouttière accolée à la tour de croisée indiquent clairement la hauteur des sablières lors de cette phase de construction. La pointe des contreforts accostant le chevet coïncide également avec ce niveau d’élévation.

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Enfin, l’ensemble fut encore une nouvelle fois augmenté, et porté à son niveau actuel, lors d’une quatrième phase de construction. Il est finalement assez remarquable de pouvoir lire ainsi, avec une relative facilité, la superposition d’une aussi grande quantité de phases successives de construction.

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Peu d’éléments permettent de proposer une datation relative de ces diverses phases. Les maçonneries des parties basses, correspondant aux phases I et II identifiées, ne révèlent à la seule observation visuelle aucun détail spécifique de mise en œuvre. Tout au plus peut-on estimer comme vraisemblable la subsistance de structures d’époque romane sous-jacentes à l’édifice actuel, lecture que confirmerait les traces de layage oblique visibles sur plusieurs pierres d’appareil réemployées dans les maçonneries des contreforts. La connexion possible entre la surélévation du chevet en phase II et l’insertion d’une petite porte latérale, avec encadrement à piédroits chanfreinés et arc surbaissé, mériterait d’être mieux évaluée.

La phase III correspond selon toute vraisemblance à d’importants aménagements effectués dans le premier tiers du XIIIe siècle. L’implantation des contreforts effectuée lors de cette phase apparaît notamment en relation cohérente avec la structure du voûtement actuel du chevet. Cette reconstruction gothique, probablement étendue sur plusieurs décennies, aura également concerné l’édification de la croisée du transept et de la nef.

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L’hypothèse, formulée par nos prédécesseurs, d’une progression d’est en ouest du chantier gothique (notre "phase III") paraît devoir être retenue, sous réserve toutefois d’une analyse archéologique plus approfondie. La distinction entre chœur, croisée du transept et nef se discerne par un changement de la modénature des bases de colonne et du répertoire sculpté des chapiteaux. Les corbeilles du chœur sont décorées de feuilles simplifiées et coiffées de tailloirs circulaires, indiquant une comparaison privilégiée avec le chœur de la cathédrale de Coutances.

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Les deux piles occidentales de la croisées comportent en revanche des corbeilles à décor végétal plus amplement refouillés, ayant fait l’objet de re-creusements au trépan. Les chapiteaux de la nef, enfin, reviennent à un répertoire végétal schématique, appliqué sur des corbeilles à tailloirs polygonaux.

 

En phase IV, tandis que les murs du chevet étaient une nouvelle fois surélevés, d’importantes modifications ont affecté l’élévation de la nef. L’implantation des colonnes engagées de la croisée est notamment marquée par plusieurs anomalies. D’une part, la présence de chapiteaux  situés aux angles externes des piles indique qu’il avait été prévu de voûter les bas-côtés de la nef. D’autre part, les colonnes engagées établies à la retombée des grandes arcades de la nef ont fait l’objet d’un rehaussement, bien visible par le maintien de chapiteaux qui ont ensuite servi d’appui à de nouvelles assises de fûts de colonnes.

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Ce phénomène de rehaussement concerne en fait, à l’analyse, toute l’élévation de la nef et s’avère correspondre à d’amples travaux de transformation, qui ne furent pas entrepris avant la première moitié du XVIe siècle. Cette phase de transformation se distingue à l’extérieur de l’édifice, par la surélévation des contreforts du XIIIe siècle, et par la reprise des percements ; toutes les fenêtres ont été remontées d’une quarantaine de centimètres, laissant à hauteur d’appuis des traces nettes de bouleversement des maçonneries. A l’intérieur, le rehaussement de la nef est perceptible non seulement par les anomalies que nous avons signalé au niveau de la croisée du transept, mais aussi par la présence énigmatique de trois chapiteaux isolés à corbeilles totalement lisses et tailloirs circulaires, distincts des chapiteaux du XIIIe siècle. Ces trois corbeilles ont en fait été changées tandis que l’on ajoutait de nouvelles assises aux piles gothiques, soit qu’ils aient été brisés lors du démontage ou parce que, comme ce fut le cas à la jonction de la croisée du transept, on préféra maintenir les anciens chapiteaux à leur place. Dans ce dernier cas, deux solutions ont d’ailleurs été utilisées, l’une consistant à établir au-dessus des anciens supports une corbeille lisse nouvellement sculptée, l’autre a réemployer (en le tronquant pour l’adapter à son nouvel emplacement) un chapiteau médiéval prélevé sur l’une des piles de la nef. Le résultat de ces modifications est d’amener une luminosité abondante dans une nef sans éclairage direct qui, auparavant, souffrait probablement d’une grande obscurité.

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Selon cette analyse, la physionomie tellement particulière de cette vaste nef, initialement lambrissée, résulterait non pas d’un ambitieux chantier gothique, mais d’une reprise d’époque Renaissance, ayant occasionné la surélévation intégrale de l’édifice. Curieusement, la verticalité des volumes est encore renforcée par d’importants travaux de terrassement, ayant consisté à surbaisser le sol du cimetière tout autour de l’édifice, si bien que les fondations en sont aujourd’hui exposées à l’air libre.

Je me permet de regretter, en conclusion, que la réfection des enduits interieurs de la nef, menée en 2007 sous contrôle de l'administration des Monuments historiques, ait engendré la suppression de décors peints médiévaux, certes non figuratifs (faux appareils à fleurettes et bordures végétales) mais qui présentaient toutefois un intérêt évident pour l'appréciation de l'édifice.

Besneville-eglise-nef-enduit-peint-1.jpg Besneville--nef.-Piscine-autel-lateral-nord.jpg

Deux aperçus des vestiges de décor peint du XIIIe siècle en cours de grattage,

avant réfection des enduits (mars 2007).

Marcel POREE, « Besneville, commune du canton de Saint-Sauveur-le-Vicomte », dans, Publications multigraphiées de la Société d’archéologie et d’histoire de la Manche, vol. 15, p.7

Marcel POREE, ibid.

Allié des Reviers-Vernon, possédait notamment le château d’Ollonde sur la paroisse voisine de Canville-la-Roque.

Marcel POREE, ibid., p. 9-12.

Cette difficulté d’éclairage des nefs à bas-côtés est propre à de nombreuses églises du Cotentin. Saint-Sauveur-le-Vicomte en offrait, jusqu’au XIXe siècle, un exemple parlant. Jules Barbey d’Aurevilly écrivait à son propos : « L’église qui est vaste, très sombre et fort imposante avec sa longue nef et ses deux bas-côtés, n’était éclairée que par l’autel et plongée de toutes parts dans la nuit » (« Troisième Memorandum », cité par P. LEBERRUYER).

Nombreuses mentions de ces lambris lors des visites archidiaconales du XVIIIe siècle, cf. Marcel POREE, op. cit., p. 29-32

 

 

J. Deshayes, 2003

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